30.11.2008

DCCIV. - Dans Paris.

Quand j'ai quitté Paris, j'ai pris l'été avec moi. Athènes était restée chaude, quoi qu'il arrive : toujours, le soleil parvenait ça et là à laisser des traces de lumières, y compris quand avec la fin de l'automne une légère fraîcheur est entrée dans les rues des vieux quartiers, ou sur la place de Kolonaki. Ce matin, le jour paraissait sombre.

Alors ce matin je suis revenu, les mains tirées par les sacs pris aux différents commerçants de ce quartier que je ne connais pas encore. Le vent était glacial, humide : aucune buée ne sortait de la bouche. J'enviais le courage des arpètes, au doigts serrés dans l'extrémité de leur blouse, qui servaient sur le seuil des boutiques de la souris d'agneau ou des pots de miel. L'un d'entre eux ne devait pas avoir quinze ans.

Se retrouver chez soi donne de la sympathie à toutes choses ; soudain, l'on se met à ressentir plus intensément la politesse qui fait la vie de quartier : les sourires, les portes tenues, les marchands bourrus qui taquinent les vieilles dames, fières d'avoir pour elles leurs propres cartes bancaires - celles auxquelles le mari n'a pas accès, et qui sert aux commissions.

J'avais des envies de fruit, des envies de cuisine - des envies de mordre, de happer. Les passants devenaient beaux sur mon passage, comme si la beauté désormais avait décidé d'éclore comme des fleurs de têtes posées sur les écharpes. Sur l'étal des quatre saisons, un chou d'hiver poussait ses fleurs fractales aux triangles infiniment répétés et obscènes. L'église battait midi.

Paris pour moi s'est réveillée dans ce froid d'hiver. Je n'ai pas connu l'automne : il a échappé, disparu. D'une saison à l'autre, les fruits restent les mêmes : tomates, patates, courgettes et poivrons. Pourtant, d'autres, plus irréguliers, suivent la réduction des jours. Les raisins noirs et durs se sont racornis aux coins des étals, poussés par les clémentines. Potirons, oranges, clémentines : étrangement, pour moi l'hiver est plus orange que rougi par Noël. J'ai commencé à en cueillir des morceaux, doigts transis.

Au soir, les voitures illuminaient un boulevard, derrière le Père Lachaise. Les cafés tracent des étoiles sur la rue, en grands carrés percés par les silhouettes des fumeurs qui se pressent sur le seuil. Des fenêtres de certains appartements, d'où l'on a suspendu des rideaux rouges et épais, on voit ce que font les voisins : un vélo posé contre un piano qui porte un crucifix, des affiches d'Ava Gardner, un homme en pull et slip qui mange à sa table de vieux bois. La bow-window s'avance sur la rue, qui trace son fossé bien loin.

Nous buvons ; nous pendons une crémaillère.

En face du canapé où je me suis affalé, parfois entièrement couché, verre sur le ventre, il s'est pressé dans un coin. Au début, il a longtemps gardé son manteau, dont il pressait le col épais et noir contre le bas de ses joues en un geste de frileux. Sur sa peau un peu jaune, ses mains fines aux ongles détaillés se détachent nettement, dessinées par les bagues. Il croise souvent les jambes, et sourit parfois aux discussions, gêné : il ne connaît personne, il a été amené.

Ses yeux sont larges, cils peut-être épaissis par coquetterie. Réchauffé, un peu plus tard - rassuré, aussi, je pense - il ôtera son manteau, qu'il pliera derrière lui, sur le sol, laissant apparaître plusieurs bracelets ronds et brillants à son poignet droit. Son torse est fin, et dans le col ouvert de son pull-over on voit des poils tracés finement. Il est comme étonné de lui-même, recroquevillant les jambes sur un barreau de la chaise, chaussures brillantes et cirées. Je le regarde.

Les heures passent : les jours se sont éteints aux fenêtres, la rue dort désormais dans la nuit. Nous nous regardons.

Parfois, nos regards se recherchent. Il pose son menton dans sa main, et plisse les yeux, souriant avec une moue. Son autre main repose sur son genou, verre pendant dans le vide. Certainement quelque chose s'est-il passé. Son copain, discutant à sa droite, lui caresse le genou. Il se redresse, un peu de vin tombe de son verre de plastique. Yeux agrandis.

Suivre les conversations devient difficile. Cela doit l'amuser, de me voir bafouiller dans mon vin, répondant pendant qu'à nouveau nos yeux se dérobent et se trouvent. J'ai envie de l'emmener, l'embrasser, le déshabiller. Il me sourit lentement.

Triste, amusé, que sais-je.

Je sens que je parle un peu trop fort, quand je salue pour partir. En lui disant au revoir, sur un carton je lui glisse mon numéro. Je pense que son copain l'a vu.

Dehors, paisiblement, il neigeait. Mon chapeau se couvrit de givre.

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