29.11.2008
DCCIII. - Un dernier jour au Metropolitan.
Chaque matin, elle pose sur son blazer d’uniforme bleu un léger fichu d’un bleu plus clair, qu’elle noue devant elle. Elle est à côté du comptoir, d’où une de ses collègues me sourit tous les matins, pour me demander le numéro de ma chambre avant que je n’aille prendre le breakfast.
« Five-five-two », et je traîne mon pas embué vers le buffet, oubliant systématiquement où sont les assiettes et les sachets de thé.
Avec le temps, j’ai eu mon coin : à l’angle de la baie vitrée, à côté d’une tenture, une des rares tables où les chaises ont des bras ; on y voit les jardiniers qui s’affairent à côté de la fontaine, et, de l’autre côté de l’enceinte, les ouvriers qui dressent les palissades d’un nouvel immeuble. Cette dernière semaine, ils ont ressorti les énormes décorations de l’Avent. Un sapin de plastique érige plusieurs mètres de verdure dorée dans le lobby, des bâtons peints en rouge ou noyés d’ampoules ont été glissés dans les portes à tambour de l’entrée.
Le long de Sygrou, sur leur caillebotis de bois sombre, les oliviers ont été tressés de guirlandes lumineuses, incongrues en somme : je suis encore en simple bras de chemise, le plus souvent.
L’eau brûlante comme tous les matins tarde à venir. Rêvassant, mâchant, jamais réveillé, je regarde – les cars de fondepensionnés américains qui se sont fait rares ont été remplacés par des séminaires de cadres qui viennent partager leur bonheur dynamique. Des Philippins tiennent avec beaucoup de cérémonie les fourchettes dans leurs doigts surchargés de bagues, parfois apparaissent, déjà en costume, des têtes vues de semaine en semaine. Le jeune consultant anglais est de retour, avec ses collègues à Blackberry dès potron-minet : il mange maintenant consciencieusement, pour ne pas déranger les conférences internationales au téléphone et le ronflement du ventilateur des portables. Peut-être sourit-il un peu moins, aussi.
Par petits groupes apparaissent parfois des joueurs d’une équipe, en survêtement, souvent mal rasés. Ils mesurent avec précision les quantités d’omelette blanche, ce sont souvent des êtres dont le corps respire la stabilité, la présence. Leurs gestes ont cette simplicité qui interdit de ne pas les regarder. L’un d’entre eux, une fois, m’a profondément troublé.
Elle est encore à côté du comptoir. Parfois, quand les serveurs sont débordés, elle les aide en prélevant une tasse sale, qu’elle pose sur le plateau. Puis elle retourne à sa place, jambe droite en avant. Elle pose sa main gauche à plat comme sur le manteau d’une cheminée – si jamais la postérité venait la surprendre.
Chaque soir, pour lui Yannis pousse le battant de la porte de verre. Il entre, toujours voûté, dans une veste beige dont la coupe varie. Il a pris soin de mettre une cravate, et parfois une fleur est à sa boutonnière. Ses pas sont hésitants, il doit avoir quatre-vingt ans.
Il vient en voisin, s'installe dans un fauteuil du lobby. Parfois, il passe de longues heures à étudier son carnet d'adresses, y cherchant je ne sais quoi. D'autres, il sirote un café, froid depuis longtemps - parfois d'autres le rejoignent, ils parlent lentement, congrès cérémoniel comme on devait en voir parfois parmi les assemblées de sage.
Ses oreilles font de lui un prêtre inca.
Des soirs, quand le pianiste s'est assis, il demande un morceau de jazz et écarte les pans de sa veste pour y trouver une cigarette. Renversé dans sa chaise, le mégot tremblant dans ses mains aux ongles longs, il déguste - fumée, notes, Metaxa.
Longtemps, il a porté de larges lunettes noires ; je n'ai vu ses yeux que récemment.
C'est des nombreux quartiers que je ne connais pas dans la ville : des maisons y sont à l'abandon, mangées d'une vermine sèche et rêche. Parfois, elles sont effondrées, sur des piles de vieux pneus. De guingois sur un trottoir une voiture a laissé fondre son métal sur le goudron dans un lointain incendie. Des poubelles vertes et surchargées se pressent l'une contre l'autre, comme pour une photo de famille. Il fait un peu plus frais : c'est novembre, en Grèce.
Le garçon, en livrée, nous ouvre la porte du taxi.
Le parquet est marqué par les talons : le restaurant a beau être récent, le tango ne pardonne pas. L'une de nos hôtes est déjà là, apprêtée pour l'occasion comme les femmes le font souvent, toute d'attention maquillée qui leur ouvre les yeux et les rend blanc d'inquiétude à séduire. La salle est encore vide, les tables se perdent dans la lumière absente de bougies rouges. Elles ne sont pas numérotées, mais sur chacune on a posé un carton avec les noms de poètes et de chanteur de tango, parfois de dictateurs sud-américains.
Deux tables nous attendent, sous la verrière d'où le ciel étonnament clair apparaît, martelé d'étoiles. Le vent du soir est parvenu à dégager les nuages de pollution.
Les vins, précieux, nous seront tendus avec la rigueur ibérique, comme si on allait nous demander une explication publique.
Alors pour la première fois je parlerai de chevaux.
14:47 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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