22.11.2008

DCXCIX. - Liste de lectures.

i. Les Raisins de la colère, de John Steinbeck. J’ai pris ce livre comme un devoir de maison : après avoir parcouru sans conviction Faulkner, je me disais qu’il convenait de voir ce que c’était, le Steinbeck. Il y a des auteurs qu’on met à l’école sur la même étagère des cours d’histoire : Faulkner – Steinbeck - Dos Passos. À tant faire qu’on les confond, et qu’on ne sait plus trop qui a écrit quoi.

 

Surtout lorsqu’il arrive, incongrûment, qu’on échange avec un faulknérien extrémiste, et que Sanctuaire vous a laissé l’impression d’un foutage de gueule de première (pourtant, Dieu sait combien de fois vous avez eu à en traduire l’incipit, au lycée, en prépa, en école, sans jamais rien en retenir).

 

Remercions là encore l’éditeur, qui m’a eu par les mêmes sentiments qu’il m’avait attiré, il y a des années de cela, vers Mishima : la couverture, ma bonne amie, tout simplement la couverture, avec l’une de ces photos de Dorothea Lange qu’on peut trouver à la Bibliothèque du Congrès.

 

Scié, j’ai été. Entièrement scié, du haut en bas, en travers et en biais.

 

C’est énervant, en un sens, de ne pouvoir que se cantonner à l’épatement, à l’ébahissement, à l’admiration : il est toujours plus facile de critiquer quelque chose qui n’a pas été apprécié, car on peut en prendre n’importe quel bout pour le rendre ridicule à tout jamais, le faire porter à faux, même s’il faut de la mauvaise foi ou en tout cas de l’acharnement. Ici, la plus intrinsèque honnêteté interdit, à moins de cuistrerie, l’analyse détaillée. Non par respect devant un monument poussiéreux et admirable (au sens premier : à admirer parce qu’il le faut, comme une étape du Baedecker), mais car cela foisonne, par, s’enchevêtre, tout aussi bien par la force de mise en chair, du rendu des personnages, des histoires, des paroles, la force poétique de ces chapitres intermédiaires, mi-évocation poétique, mi-analyse socio-économique.

 

Ce livre est un traité, et ce livre est un roman, et ce livre est un poème – jusqu’à la scène finale ( ?) qui laisse écraser par la pluie cet univers de désespoir, où la famille se délite avec les eaux qui détruisent tout, unissant en quelques pages les conséquences extrêmes du capitalisme moderne, le déluge biblique et la caritas romaine.

 

Tout ce que je peux faire, je crains, est de le hisser tout en haut, où certes il était déjà : au Panthéon, trônant sans orgueil avec l’Illiade, le Maître et Marguerite, La Conjuration des imbéciles, Les Frères Karamazov, Le Livre de ma mère et quelques autres. Heureux les hommes qui ont la chance de pouvoir découvrir de si précieuses merveilles.

 

 

ii. L’Amour aux temps du choléra, de Gabriel García Márquez. Ce n’est jamais que « mon » deuxième Márquez, j’aurais du mal donc à prétendre « là encore on s’inscrit dans une histoire qui défie le temps ». Il s’agit encore de nombreuses années au cours d’un siècle, au point que celui-ci à son tour se délite, jusqu’à n’être plus qu’un vaste fleuve, dépeuplé et boueux, où les bateaux errent à la recherche de leur propre image.

 

Il y a de l’étrangeté dans ce livre – comme s’il était lui-même une parenthèse, un codicille à un autre livre qu’on ne connaîtra pas, interrompu par la mort du docteur Juvénal Urbino à quatre heures et sept minutes un dimanche de Pentecôte : adieu, pour savoir quelle était la lettre laissée par le joueur d’échecs qui s’était suicidé, le matin même, au cyanure d’or, et ce qu’elle contenait pour que le docteur en fin de compte n’aille pas à la messe du dimanche matin.

 

En revanche, ce que l’on sait, c’est que le jour même des funérailles du docteur, la veuve Fermina Daza se verra faire une déclaration d’amour par un vieux monsieur qui l’attend depuis leurs seize ans. Et qui attendra encore des années, s’il le faut.

 

Il faut se plonger dans la moiteur des Caraïbes – j’ai imaginé que c’était dans une île, peut-être était-ce ailleurs, plus sur le continent, mais qu’importe : il y a un port, des marais, le choléra qui rôde régulièrement, la pesanteur bourgeoise et les amours désillusionnées de tous. Il y a des vice-rois qu’on prend garde à ne pas réveiller de leurs sépulcres, des phénomènes étranges qui ne se passent pas vraiment, et de longues lettres qu’on s’échange durant des années, pour ne plus se parler durant des décennies. Et il y a cet amour de fourmi ouvrière qui ne se réalise que lorsque seule la mort devient possible.

 

« ״ Et jusqu’à quand vous croyez qu’on va pouvoir continuer ces putains d’allées et venues ?״ demanda-t-il.

 

« Florentino Ariza connaissait la réponse depuis cinquantre-trois ans, sept mois, onze jours et onze nuits.

 

« ״Toute la vie״, dit-il. »

 

 

iii. Histoire du snobisme¸ de Frédéric Rouvillois. On va éviter d’office les petits traits d’esprit ridicules sur le thème « mais moi-même ne suis-je pas snob, ou n’est-ce pas snob de lire ce livre, et d’ailleurs qui n’est pas snob ? » C’est de la fausse mise en abyme, de la modestie sans intérêt.

 

D’ailleurs, ce livre s’en approche assez. Pour ma défense : il m’a été offert (avec une intention à la clef, certainement). À ma charge : j’en avais lu des comptes-rendus suffisamment élogieux pour avoir retenu le nom, et être content qu’on me l’offre.

 

Verdict : bah.

 

D’abord, les trois premiers chapitres n’en apprennent pas plus que les deux articles de Wikipédia sur la noblesse et l’héraldique.

 

Ensuite, le reste est un simple catalogue thématique (religion, décoration, vêtements, alimentation, sports, voitures…), avec un seul axe : est snob celui qui tente de se hisse au-dessus de sa condition sociale en cherchant à prendre l’apparence de la classe qu’il considère comme étant supérieure. Avec bien téléguidée en fin la question de la fin du snobisme dans nos sociétés dites démocratiques par l’auteur, plutôt de consommation de masse.

 

On sent qu’avec les chapitres l’auteur s’est trop pris au jeu du catalogue, sans passer à l’analyse réelle. Bref, ça manque le sujet, mais ça permettra toujours de briller en ville. Objectif atteint, peut-être.

 

Commentaires

Entre le snobisme conforme à son étymologie et celui d'Oriane, nous avons fait notre choix.
On ne cherche pas à briller à un dîner en ville. On brille. Tout simplement.
Lisez plutôt Barbey, Baudelaire ou Balzac, c'est plus incisif. (Et Marcel, mais lui, vous l'avez lu.)

Ecrit par : gin | 27.11.2008

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