Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • DCXCV. - La rose du samedi soir.

    Tendre. Dire la tendresse étrange et impromptue. Chercher à la dire – bien évidemment, ne pas le faire (les mots, les phrases pensées le matin, en se promettant qu’on les conserverait pour le soir, disparus depuis). Savoir qu’on ne sait comment, être attiré – certes, c’est l’alcool. Se laisser aller, un bref instant, peut-être aussi parce qu’après tout on est venu, on a fait cet effort.

     

    Se réfugier dans les fleurs comme l’on chasse le sanglier : par bravade. Ce coup, préparé avec  une longue sélection commentée par la marchande, prenant alors une autre signification, en être étonné. Il ne fallait pas des fleurs roses, ni jaunes, ni rouges. Surtout pas rouges. Trouver l’incongruité de roses d’un violet diaphane, à la couleur tout aussi particulière que le sentiment qui anime, certes. Incertaines, indécises.

     

    Les promettre (avertir : la bravade est là, un peu puérile en somme), et bien les offrir. Non, plutôt, les tendre, posées sur une main comme un paquet. Conscience qu’il s’agit moins d’une vérification, que l’on brandirait obscène sous le nez, qu’un cadeau en offrande.

     

    Dire que l’on veut séduire – que l’on s’y essaie. S’apercevoir, au moment où on le dit, qu’il s’agit bien de ça : l’inquiétude, inquiète déjà, déjà ricanante, de la séduction. Du désir d’y parvenir.

     

    Errer dans des justifications. Elles ne sont pas fausses, pourtant : sa beauté d’inconnu vous effraie. Comment connaît-on en si peu de fois ? Rien : des impressions – mais lesquelles, toujours !

     

    Courir vers l’ascenseur qui se ferme, y arracher un baiser.

     

    Au matin finissant, y repenser.

  • DCXCIV. - Saint Crépin.

    Et, comme chaque année, à la Saint-Crépin qu'un sinistre complot chrétien tend à transformer  pour des raisons qui doivent être liées à la précession des équinoxes, les complots templiers ou franc-maçons, les rougeaucoutozentrelédents ou la déréliction des moeurs et l'ignorance du siècle, en Saint-Enguerrand...

    Alors que, franchement, entre un Saint Crépin célébré par le Barde en 1599 et un vague Enguerrand qui a donné un connétable et un argentier de Louis XI pendu comme un voleur à Montfaucon, y'a pas photo.

    Bref. Saint-Crépin, donc :

    William Shakespeare, Henry V, IV, 3.

    WESTMORELAND. O that we now had here
    But one ten thousand of those men in England
    That do no work to-day!

    KING. What's he that wishes so?
    My cousin Westmoreland? No, my fair cousin;
    If we are mark'd to die, we are enow
    To do our country loss; and if to live,
    The fewer men, the greater share of honour.
    God's will! I pray thee, wish not one man more.
    By Jove, I am not covetous for gold,
    Nor care I who doth feed upon my cost;
    It yearns me not if men my garments wear;
    Such outward things dwell not in my desires.
    But if it be a sin to covet honour,
    I am the most offending soul alive.
    No, faith, my coz, wish not a man from England.
    God's peace! I would not lose so great an honour
    As one man more methinks would share from me
    For the best hope I have. O, do not wish one more!
    Rather proclaim it, Westmoreland, through my host,
    That he which hath no stomach to this fight,
    Let him depart; his passport shall be made,
    And crowns for convoy put into his purse;
    We would not die in that man's company
    That fears his fellowship to die with us.
    This day is call'd the feast of Crispian.
    He that outlives this day, and comes safe home,
    Will stand a tip-toe when this day is nam'd,
    And rouse him at the name of Crispian.
    He that shall live this day, and see old age,
    Will yearly on the vigil feast his neighbours,
    And say 'To-morrow is Saint Crispian.'
    Then will he strip his sleeve and show his scars,
    And say 'These wounds I had on Crispian's day.'
    Old men forget; yet all shall be forgot,
    But he'll remember, with advantages,
    What feats he did that day. Then shall our names,
    Familiar in his mouth as household words-
    Harry the King, Bedford and Exeter,
    Warwick and Talbot, Salisbury and Gloucester-
    Be in their flowing cups freshly rememb'red.
    This story shall the good man teach his son;
    And Crispin Crispian shall ne'er go by,
    From this day to the ending of the world,
    But we in it shall be remembered-
    We few, we happy few, we band of brothers;
    For he to-day that sheds his blood with me
    Shall be my brother; be he ne'er so vile,
    This day shall gentle his condition;
    And gentlemen in England now-a-bed
    Shall think themselves accurs'd they were not here,
    And hold their manhoods cheap whiles any speaks
    That fought with us upon Saint Crispin's day.

    Saint Crépin 2008 : une trentaine de dents, un mètre quatre-vingt-quatre, quatre-vingt kilos, quelques milliers de cheveux, pas mal d'euros sur le compte en banque, deux lunettes, une cinquantaine d'amants, huit toiles dont quatre potables, un deux-pièces, plusieurs centaines de textes inutiles, un peu moins de gribouillis, des milliers d'heures à travailler, huit cent titres dans ma bibliothèque, une solitude ferme et le début de ma trentième année.

  • DCXCIII. - Liste de lectures.

    Admire, ô Lecteur, mes lectures de la semaine. Esbaudis-toi du nombre, et pense à ce que cela suppose, pour le reste de la vie privée et publique.


    i. Le culte des dupes, de Dominique Muller. Un nom en appelant un autre, j'étais passé par Papoulâtrie (profitant ici pour saluer l'inaltérable émission Des Papous dans la tête sur France Cul', qui m'est resté longtemps un rendez-vous sacré, avant que mon emploi du temps et ma capacité à casser les radios ne m'empêchent de l'écouter avec la même régularité qu'en ma verte jeunesse), je glissais de Jean-Bernard Pouy (Papou) à Dominique Muller (autre Papou), me disant que de l'un à l'autre il devait y avoir le même festival de déconne littéraire. Que nenni - j'ai été très déçu.

    Certes, j'avais la voix, assez aiguë et précieuse, de D. Muller en tête, et c'est avec cette voix que je lisais. Il faut avouer, hélas, que ce polard à l'époque des basques (sans Patxi : les basques, pans de veste, et pas pan dans le reste) est poussif, long, chargé, sans grande intrigue. On peut chercher la phrase : on l'y trouve. Mais à trop vouloir reprendre le style du deuxième Grand Siècle (là, juste un peu avant que Louis XV n'allume sur l'interrupteur des Lumières), on s'y lasse aussi - à ne lire qu'en diagonale en fin.


    ii. 1275 âmes, de Jim Thompson. Cela ne t'es pas une surprise, Lecteur, qu'ayant parcouru 1280 âmes je tente derechef de trouver le numéro 1000 de la Série Noire. Diantre. Tudieu. Même armé de l'analyse de texte et de Pouy, que cela ne suffit pas du tout à s'y retrouver sans blessure dans ce bouquin noir comme le Texas en pleine nuit lors d'une éclipse solaire. C'est donc l'histoire de Nick Horrey, sheriff en chef de Pottsville, village perdu Dieu sait où, tout aussi proche du trou de balle de la Création qu'on pourrait être sans se faire mordre un doigt. Un pauvre type dont tout le monde se fout, que les autres sheriffs bottent au cul et que sa femme-par-accident maltraite sans cesse. Il n'aime pourtant que deux choses, Rick : dormir, manger, et baiser. Ce qui en fait trois, mais il ne faut pas trop demander - Nick sait qu'il n'est pas malin, tout ce qu'il cherche à faire c'est de se tenir loin des coups tordus et ne pas se montrer lorsqu'il y a du grabuge. Mais voilà qu'en rentrant de visite de courtoisie, quelque chose semble avoir changé dans la tête du sheriff... quelque chose qu'aura à charrier la rivière locale, celle qui passe à côté du train. Les règlements de compte, sordides, glauques, machiavéliques, vont progressivement s'inscrire dans les mécanismes tendancieux du rouage que dresse le sheriff au bout de tout.

    "Je suis entré dans cette maison, dans celle-ci et dans des douzaines d'autres pareilles, peut-être plus de cent fois. Mais jamais auparavant je n'avais réalisé ce qu'elles sont. Pas des foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien. Des planches de sapin assemblées autour du vide. Pas de tableaux, pas de livres - rien à regarder, rien pour s'occuper le cerveau. Que du vide, un vide qui, petit à petit, s'infiltre en moi.

    "Et, tout d'un coup, ce vide n'est pas seulement ici, il est partout, dans toutes les maisons. Et en même temps, il se remplit de bruit, de visions et de fureur, de toutes les choses affreuses et sinistres que ce vide a provoquées.

    "Les pauvres petites filles sans défense qui pleurent en voyant leur père se glisser dans leur lit. Les hommes qui battent leur femme et les femmes qui hurlent des supplications. Les gosses qui pissent au lit, d'angoisse et de peur, et leurs mères qui les punissent en les aspergeant de poivre rouge. Les visages hâves, ravagés par le ténia et le scorbut. La sous-alimentation, les dettes toujours plus fortes que le crédit. La hantise, comment on va manger, où on va dormir, comment on va couvrir nos pauvres culs tout nus. Le genre d'obsession qui fait que, quand on n'a rien d'autre dans la tête, mieux vaux être mort. Parce que c'est le vide des idées, quand on est déjà mort dedans, et qu'on ne fait plus que répandre la saloperie, la terreur, les larmes, les cris, la torture, la faim et la honte de sa propre mort. De son propre vide.

    "Je frissonne, en songeant à la grande bonté du Seigneur qui a créé tant d'abominations dans ce monde, afin qu'une chose comme un meurtre paraisse bien bénigne en comparaison.
    "

    Faulkner n'a plus qu'à aller bouffer son pain de maïs.


    iii. Espèce d'espaces, de Georges Perec. Une semaine placée sous l'égide involontaire de l'OuLiPo ne pouvait se vivre sans un cierge allumé à Saint G.P. (un des rares saints laïcs, avec Albert Saint Einstein et Martin). Dans cet chose qui n'est ni roman ni essai ni poème mais tout à la fois, Perec cherche à dénombrer toutes les caractéristiques de l'espace.

    Ca foisonne - bien que le plan suive une forme exponentielle à filer le tournis au ciron de Pascal : partant de la page écrite sur son lit, où il a passé nombre d'heures couché sur le ventre à lire, Perec finit dans l'univers, comptant les distances en papier de cigarettes plié. Entre cela, de nombreuses tentatives d'épuisement (la description d'une journée d'un appartement), une revue - passionnante pour ma part, mais je sais que mes lubies des listes tu les suis rarement, Lecteur - des façons de détourner l'usage des pièces d'un appartement, l'humour sinistre et noir de SS qui voulaient mettre des fleurs sur les fours d'Auschwitz qui lentement sourd pour rejoindre ce qui me semble le Problème perecquien par essence : le délitement de la mémoire, qu'on tente sans arrêt d'arrêter par les énumérations, les définitions, les circonscriptions circonspects - sans y croire pour autant.

    "J'aimerais qu'il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :

    "Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l'arbre que j'aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts...

    "De tels lieux n'existent pas, et c'est parce qu'ils n'existent pas que l'espace devient question, cesse d'être évidence, cesse d'être incorporé, cesse d'être approprié. L'espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n'est jamais à moi, il ne m'est jamais donné, il faut que j'en fasse la conquête.

    "Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l'oubli s'infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n'y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière :
    "Ici, on consulte le Bottin" et "Casse-croûte à toute heure".

    "L'espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l'emporte et ne m'en laisse que des lambeaux informes :

    "Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes
    ."

    Vlan. Là, les enfants on savoure encore mieux que du Chablis. Vous venez de lire quelques phrases d'un des Grands du XX° français. Et pas encore Panthéonisé, la preuve.


    iv. Les Roubignoles du destin, de Jean-Bernard Pouy. Premier constat : Pouy n'écrit pas roubignolles comme moi. Second constat : malgré le trouble noir du souvenir d'H4 blues, Pouy confirme sa capacité à faire du texte noir, lugubre, plein d'encre et avec peu de blanc pour la page, là où la merde est fréquente et la désespérance fréquemment alerte. C'est une douzaine de nouvelles, où l'on découvre que le Destin, pourvu de doigts malhabiles et balourds, n'hésite pas à frapper d'un coup de roubignolles un vieux con, une petite fille, un mangeur de mogettes, des barbares étrangement NRF dans un VIII° arrondissement d'après-apocalypse ou un professeur désespéré qui file son fils pour mieux le comprendre. Ca poinçonne pas toujours que les tickets, pas mal de murs qui ont pas vu de Calgon depuis un bail sont repeints à la cervelle ou aux boyaux, ça équarrit et ça tronçonne, le Pape s'en prend une au passage, un Poulidor batave perd sa soeur parce que des Ibères un peu rudes se réunissent devant la télé et un écrivain tente de se débarasser d'un colleur de première au bord d'un quai quand le train arrive.

    Tout ceci fini quand Glen Gould achève les Variations Goldberg et la soupe potiron-haricots blancs en voie de digestion.

  • DCXCII. - Rue du Trésor.

    Une vieille dame, à la jupe de coton bleue, d’où sortent des jambes fines comme des os. Que croise un homme à la peau sombre qu’il a maquillée, traitée, chemise largement ouverte sur le torse luisant, le corps torsadé de haut en bas dans des appareillages de haute couture. Que croisent deux hommes finement barbus, à petits pas portant leur sac au coude, parlant de ce qu’il faut faire pour un mur. Que croise une femme peut-être juive, son large corps moulé dans un survêtement de pilou sombre, parée d’un sourire énorme et qui ne cesse de se retourner quand elle traverse la rue pour sourire encore, sans parvenir à trébucher dans le sac qui bat à son bras. Que croisent deux femmes, l’une portant une coiffure qu’elle trouve chic certainement, et qui est arrêtée par l’autre pour qu’elle devine qui se fait coiffer dans ce magasin. Que croise un barbu, l’œil irradié d’un sang profond, mégot au bec, œil sautillant au gré des rencontres, toujours fixé sur les hommes, comme pour leur demander une explication publique ou un téléphone. Que croisent quelques adolescents vêtus de noir, dont un garçon, transpercés de cuirs, de sangles, de labrets et de mèches peintes en violet qui masquent difficilement les cicatrices rouges de l’acné. Que croise un homme bossu d’années, le corps tordu par le poids qu’il porte et les siècles, le pantalon remonté au-dessus du nombril. Que croise un autre corbeau, aux jambes moulées dans un collant de jean noir, boléro de skaï clouté et peluche de galuchat rose, lequel, d’un grand pas, va s’asseoir aussi devant l’église du Gesù. Que croisent trois autres adolescents, nettement plus rock’n roll car plus jeunes aussi, l’un ne devant pas avoir plus de treize ans et portant au dos une housse de guitare électrique tout aussi grande que lui, dépassant sa tête comme d’une antenne – et grondant son camarade, qui racle sa guitare acoustique, peinte en rouge, sur le macadam. Que croise deux jeunes filles, au nez busqué sous les mèches blondies et éclaircies par à-coups, juchées au sommet de jupes que recouvrent à peine des châles artistiques. Que croise un autre adolescent à mèche, blond cette fois-ci, son pantalon de collant bleu électrique masqué par un imperméable de mastic aux larges revers et reposé par des plis resserrés sur des chaussures atrocement pointues. Que croisent cinq jeunes adultes, cheveux rasés, pantalon de carreaux rouges et t-shirt usé par les lessives, poussant sur leur ventre des caisses de bières pas encore vidées. Que croise en courant un homme, téléphone au menton, cigarette au doigt. Que croise un homme plus jeune, vêtu d’un gilet ou d’un pull à large échancrure triangulaire, d’où émergent une fine chemise blanche et une cravate noire et fine. Que croise un couple, ses fesses reposant comme des melons dans son jean du dimanche, pendant qu’il essaie de regarder avec attention, crâne à peine chauve penché, les appliques qu’elle lui montre. Que croise un autre couple, de grands-mères, mordant dans des crêpes achetées au dépôt de pain du coin ; l’une d’elle frotte le revers de son imperméable bleu. Que croisent deux hommes, menaçant le monde rien qu’en se tenant la main, et en amour depuis quelques jours. Que croisent trois policiers, dont une femme avec une queue de cheval blonde passée sur la sangle de la casquette, jambes arquées et matraques désentravées. Que croise, engoncée dans sa poussette, une fille de trois ans.

    Elle tire lentement d’un sac de plastique rose le collier qu’on lui a offert, examinant lentement, sourcils froncés, la rivière de diamants, de perles, d’ors et de rubis.

  • DCXCI. - En pendant, en crémaillant.

    Longtemps, j'ai évité les rencontres en-dehors du travail. Ce n'est que tout récemment, clairement circonscrits, que de temps en temps je prenais des verres avec d'anciens collègues, en bar. Cette fois, il n'y avait pas de moyen décent de diluer mes craintes dans mille prétextes d'agenda ; l'invitation était si claire, qu'il fallait y aller, à cette pendaison, sachant qu'en faisant semblant d'être bien ensemble, et détendus, qu'il y aurait le monstre latent du travail, tout prêt d'ouvrir son oeil borgne.

    Je ne suis pas bien en collectivité, je l'ai déjà dit. Je m'y sens emprunté, je le suis ; je préfère les relations paritaires, ou peu nombreuses du moins.

    Entrée : je retrouve ces garçons croisés de mon regard de myope dans la salle de sport, et le sauna. Cela ne me surprend pas. Des phrases en quelque sorte avaient fait que je m'y attendais - leur tenue me confirme autre chose.

    La discussion guindée fait semblant de rire. Le vin est léger, il porte rapidement. Ce n'est pas plus mal. Comme d'habitude, une contre-soirée se forme sur la terrasse, comme d'habitude j'y suis convié en observateur étranger, l'animal qui permet aux choses d'être plus drôles.

    Le couple en est bien sûr, et surjoue. Ils sont là, peut-être, pour le frisson d'extrême et d'intransigeance déplacée. Ils sont l'esprit libre, en quelque sorte, un peu supérieurs. Leur parole est libre, elle doit être moqueuse. Deux des filles, venues sur le tard en tenue d'apprêt, les regarde. Ils doivent se connaître.

    Bien sûr, les filles embrassent les garçons sur la bouche, comme une victoire sur l'intellect. L'un comme l'autre, dans un autre contexte, je les aurais désirés - je l'ai déjà fait. Ici : je suis partagé entre de l'amusement et une irritation déjà un peu soûle.

    Les garçons rentrent, prétexte de bouteille vide peut-être. Les deux filles se mettent à s'embrasser, tout juste, devant moi.

    Je ne sais pourquoi, je suis persuadé qu'il y a plus de l'enthousiasme d'adolescente. Le certificat, dans ce geste qu'elles font devant un simili-inconnu, de leur apparition à un monde supérieur, celui de la dépravation. De la liberté et du détachement par rapport aux convenances, que j'incarne, je suppose.

    J'ai envie de leur hurler ce que je suis, et surtout ce que j'ai fait - autrement que tout ce que les déhanchements peuvent prétendre. Malgré tout, mes actions restent confinées dans mes vantardises : je fume seul, je bois seul, je couche presque seul - je n'étale pas, ou peu. Sinon en parole - en verbe, plutôt.

    Alors que j'ouvre la fenêtre pour rentrer, elles m'arrêtent en me disant que ce n'est pas grave. Je me contente de dire ce que je préfère, comme pour comparer leurs images de théâtre à ma propre vie. À peine l'ai-je dis que je le regrette déjà.

    Au retour, je retrouvais dans le métro le garçon qui m'avait suivi à l'aller. Son gros livre cette fois devait être rentré dans son sac à dos. Il fermait les yeux, fatigué lui aussi, pendant que je me réfugiais dans la musique. Il descendit à Italie, et mes cendres tombaient lentement dans l'air clair du balcon.

  • DCXC. - Liste de lectures.

    i. 1280 âmes, de Jean-Bernard Pouy. Il se trouve que j'en ai déjà parlé, au feuillet CCXLIII de cet Almanach, Lecteur, tu t'en souviens certainement car tu m'aimes et me suis et me poursuis où que j'aille, tout aussi sûrement que les Erynnies Oedipe. Ce qui n'empêche pas qu'un dimanche matin, feuilletant un peu de thé dans de l'eau, je me suis mis à regarder la bibliothèque, qui fait bien pitoyable désormais que l'appartement autour a grandi. J'en ai tiré ce petit opuscule, et j'ai passé la matinée sous la couette avec le terrible Pierre de Gondol. Qu'on se rappelle : Pierre de Gondol (appelé Epictète par ses potes), plus petit libraire parisien, est diligenté par un de ses clients pour enquêter. Par sur n'importe quoi, non non non. Sur une disparition : un meurtre. Cinq âmes qui ont disparu, lors d'une traduction - celle du numéro 1000 de la Série Noire, passé de Pop. 1280 dans le texte original à 1275 âmes dans la traduction de Duhamel. Pas rien, que je vous dis - sans compter, qu'outre l'écriture épatante, riche et pourtant simplissime de clarté et de trouvaille, de Jean-Bernard Pouy, ce bouquin fait une chose magnifique : il donne envie de lire. Je lui dois tout de même d'avoir lu ensuite Le Guépard, Truman Capote et plein d'autres encore.


    ii. Tout peut arriver, de Jonathan Tropper. De Tropper, j'avais gardé Le Livre de Joe en tête, qui m'avait séché sur place, malgré l'apparente simplicité de la trame narrative. Un peu bêtement, je crois bien que j'attendais quelque chose dans le même genre. Ici, pourtant, on retrouve le classique des novellistes anglo-saxons : le trentenaire qui lentement craquèle. Ici, il s'agit de Zach, qui est on ne sait trop comment un type heureux. Enfin, qui devrait l'être. Il va épouser Hope, une fille magnifique et riche qui aime tout autant le sexe que lui, il coloque avec un millionnaire, il a un boulot qui paie. Mais son boulot consiste à se faire engueuler au téléphone par des incapables, il trouve du sang dans son urine, son petit frère s'explose un peu trop la cervelle en jouant du rock, son père réapparaît et il trouve un peu trop de plaisir à boire des cafés le soir avec la veuve de son meilleur pote. Bref, ça cahin-cahate, ça angoisse et ça faux-fuit de partout.


    iii. Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès. Ce livre aura été ma contribution à la rentrée littéraire 2008. Ce premier bouquin de Blas de Roblès depuis dix ans commence sur une citation de Goethe : "Ce n'est pas impunément qu'on erre sous les palmiers, et les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux.", qui dresse bien le cadre. Celui où semble errer, improbable, distant, désabusé, Eléazard von Wogau, correspondant de presse oublié au fin fond du Nordeste. Qui, pour tromper son ennui, accepte de traduire et de commenter un manuscrit du XVII°, rédigé à la gloire d'Athanase Kircher par son disciple. Pour être honnête, je crois que j'avais vu traîner une fois quelque part le nom de Kircher, mais il m'était très largement sorti de l'esprit. Pourtant, plus déjanté que ce brave individu, il y a peu : Kircher, c'est la sommité intellectuelle du XVII°, l'esprit encyclopédiste universel de l'époque, la référence, le zénith de la recherche scientifique européenne au temps des perruques et des poux. Sauf qu'il s'est trompé quasiment dans toutes ses recherches - que ce soit ses tentatives de traduction du chinois, sa transcription des hiéroglyphes, etc. Il était couru, cherché, espéré, discuté. Tout ça pour se planter de bout en bout - bref, une sorte de BHL jésuite.

    Penché sur ce manuscrit qu'il n'aime guère, Eléazard laisse vivre, parfois loin de lui, bien des destins qui ne le croisent que peu : sa fille, qui semble faire de la sociologie, un prof français débarqué au Brésil, un mendiant cul-de-jatte et un camionneur un peu versé dans les pouvoirs magiques, sa femme, qui a demandé le divorce et s'enfonce dans la jungle pour y retrouver des fossiles oubliés, un Allemand dont on se demande s'il n'a pas porté la croix gammée fut un temps, un Indien qui essaie de faire croire qu'il est le fils d'un sorcier et un sorcier qui en est vraiment une italienne qui sait trop facilement citer des penseurs lointains, un médecin revenu de tout qui lentement devient aveugle dans une maison remplie et de livres, un colonel qui ne l'est que parce qu'il a réussi à devenir gouverneur de l'Etat. Et avance lentement la traduction du manuscrit, et la découverte des délires de Kircher.

    C'est du livre d'aventures qui n'en est plus un. Plutôt : l'aventure se délite, et s'enferme sous le soleil et l'humidité. J'ai un peu pensé à Cent ans de solitude, je pense qu'il n'y a pas que ça. Quoiqu'il en soit, les fins de ce livre renvoient toutes à une forme de dérisoire, quel qu'il soit - celui de l'érudition (tiens, ce serait pas du Ecco ?), celui de l'aventure (prenez tout ce qui passe sous la main côté bouquin d'exploration), celui de la favelà que sauve à peine Yemanjà.

    "Quelque chose d'épouvantablement précis descendait sur elle." (p. 716).

    On aimerait bien à voir ça que certains se contentent aussi d'un livre tous les dix ans.


    iv. L'Echarde, de Edmund White et Adam Mars-Jones. J'ai été un peu eu par la quatrième de couv', lorsque j'ai déniché ça chez un bouquiniste : "Deux écrivains talentueux se sont réunis pour écrire ces huit nouvelles autour d'un même thème : une grave maladie, un véritable fléau de notre époque, jamais nommée au fil des récits." J'imaginais quelque chose du domaine de l'invraisemblable, de l'apocalyptique - comment dire, de la fiction d'anticipation. En fait, ces nouvelles sont profondément ancrées dans les années quatre-vingt, et ce qui en découle. Je ne vais pas faire l'inventaire des histoires de chaque nouvelle, pour lister et lasser. Indéniablement, le récit de L'Echarde, d'une précision anatomique et mécanique, est extrêmement bien agencé. Après, ce qu'on pourrait reprocher à cette écriture est de faire dans la distanciation froide, la retenue analytique et le non-dit. Il y a une atmosphère de fin des temps, quelque chose comme une panique impossible maîtrisée, repoussée, renvoyée uniquement par les visages qui ne bougent pas, ne cillent pas, et les corps qui agissent dans l'ombre et l'inquiétude. Tentant d'être oublieux de la maladie. C'est une atmosphère qu'on a oublié que celle-ci, qui devait être celle des années quatre-vingt.


    v. A propos d'un gamin, de Nick Hornby. A force d'entendre parler de Hornby, quand on en trouve chez un bouquiniste, on en prend. Indéniable : ça se lit en trois jours à l'hôtel. Constat : ça peut faire sourire, mais ça ne va pas chercher très loin, même si l'ensemble dépasse les premiers chapitres, très médiocres. Ce qui est appréciable, c'est qu'en un sens, l'histoire n'est pas finie : non, le gentil trentenaire dépassé par les événéments de la vie qu'il renvoie systématiquement loin de lui pour éviter d'y penser n'épouse pas la femme dépassée par les événéments, ni n'adopte l'adolescent un brin déphasé sur les bords. Tout au plus des relations se sont-elles tissées, des solitudes se sont-elles cotoyées, et Kurt Cobain est mort.

  • DCLXXXIX. - Au passage.

    Orion est la seule constellation que je sache reconnaître. Je sais pourtant qu'elle contient des noms de rêve : Bételgeuse, Bellatrix et Rigel. Il me semble qu'Homère en parle, je n'en suis pas sûr.

    Peut-être est-ce pour ça que j'y pense ce soir : avec un client, nous avons parlé d'Homère et de l'année 1204 autour d'un sandouiche. Puis il m'a demandé si je croyais en Dieu.

    D'ici, on ne la voit pas, à cause des lumières.

  • DCLXXXVIII. - Hellène (quater).

    - 1 -
     
    Terminal 1

    Comme tous les dimanches, l'avion est en retard ; comme tous les dimanches, la foule se presse devant les guichets de la police. Les rangs compacts s'alourdissent de nouveaux effluves humains à chaque fournée des tapis roulants. Des Romains courent, ils n'ont pas compris que leur avion avait trois heures de retard. Un Pater familias, l'écharpe rouge posée autour du cou, dresse un menton mussolinien pour diriger la foule piaillante des femmes qui l'entoure. Il se dressait il y a peu devant moi, veste de velours beige, toisant l'avenir des sièges où s'asseoir pendant que les petites guenons dont parlait Lampedusa se pressaient contre la vitre, secouant des têtes et des bras mi-hilares mi-effrayés.

    Une Parisienne, impatiente, sangle du sac au coude, soupire tant l'univers est impossible, tant est courageux la façon dont elle fait face à ces contrariétés. Elle devrait être louée de tant supporter, si dignement.

    Dans la queue, des Japonais, en file patiente et collée au mur, alignent la vague refermée de leurs têtes dont certaines se sont fait agrandir les yeux à coup de bistouri. Tous ont le menton posé sur l'épaule gauche, et presqu'un sur deux pose la main sur l'épaule de celui qui le précèdent. Tous ont un sourire niais, attentif - attendri.

    Tous penchés vers le petit Romain, écrasé de sommeil dans son landeau. Parfois, sa couverture de légère polaire se soulève, avec ses pieds et ses rêves profonds.

    La housse à costume dans une main, le portable dans l'autre, je me contente d'avance. J'ai la chance d'être grand, et de pouvoir secouer la tête lentement aux rythmes de Shepherd's dog. Pourtant, un petit sac de souvenirs est souvent poussé contre ma main, de l'arrière. Je me déplace un peu, pour laisser du vide - rien de plus stupide que de se frotter dans un queue (blague à part). L'angle du petit sac plastique revient frotter, posément, sûrement. Il me pousse la main gauche en avant. Je l'écarte, et porte la housse devant moi.

    J'avance d'un pas. Le petit sac revient, il se presse contre mes cuisses avec l'opiniâtreté d'un chien qui veut jouer. Le frottement remonte mon pantalon, rippant sur la trame à petites poussées. Un pas encore, pour laisser faire.

    Le petit sac revient. C'est vrai que je prends toute la place de l'étroit couloir, entre les chicanes. Après tout, je n'ai personne à supporter, et auquel faire la conversation à mes côtés. Et puis on est à la fin, juste devant la bande jaune et les caisses de plastique de la police. Je m'écarte sur le côté, m'en foutant éperdumment. Sufjan Stevens joue Avalanche, il est des choses plus importantes. Et puis ça va être mon tour.

    Le petit sac traîne sa maîtresse devant moi, jusqu'au guichet de contrôle. La femme fait une petite moue, celle du devoir accompli ou de celle qui ne s'est pas laissée marcher dessus par l'adversité de l'univers. Heureuse d'elle, elle m'est passée devant.

     

     

    - 2 -
     
    Manteau bleu

    Les sept oliviers de l'autre côté de la rue sont un peu soulevés par la première brise du matin. À droite, l'avenue Syngrou vrombit déjà de l'ample accélération des voitures émergeant du virage du périphérique. De la fenêtre du bureau, on verra plus tard l'ample mer et les îles du Golfe Saronique, nettes et fraîches pour une fois sur la mer étale où se dessinent les carrés sombres des navires qui partent de Piréas.

    Les feuilles des oliviers, plus sombres sur le dessus, s'argentent sous le soleil levant qui commence à faire de l'ombre dans la marquise. Ce matin, avoir un thé ou un café a été impossible, plus que d'habitude : un bus a dû atterrir de n'importe quelle contrée où l'on est obèse par nationalisme. Nous sommes plusieurs, par petits groupes, à attendre sous la marquise, pas forcément réveillés, cravate reserrée rapidement et mallette aux pieds.

    L'assistant me fait remarquer que Iorghos ressemble à un acteur américain. C'est vrai - c'est un beau quinqua, en tout cas. Il pourrait jouer dans un film, je le verrais bien dans un polard. Mais il est trop petit, me dit F***. Bah, à côté de Joe Pesci... et puis ce serait réaliste, au moins. Tout n'est que cadrage.

    Une première bordée de cadres part dans un des taxis jaunes qui défilent. Encore quelques-uns et on va y arriver. Il suffit d'attendre tranquillement, de regarder les oliviers et le bleu limpide au ciel.

    Une femme, vêtue de quelque chose comme du Chanel bleu trop épais pour la saison, discute avec Iorghos. Elle discute - après tout, ici, quand des Grecs haussent le ton, c'est juste qu'ils ont une conversation animée. On la sent qui se rengorge, il y a quelque chose comme de l'indignation dans tout ça.

    Pεσεψιόν, ρεσεψιόν, ρεσεψιόν. Ca revient à tout bout de champ dans sa bouche - elle le disait déjà quand elle m'est passée devant, et le vieux papi, pour la réservation. On sent que la ρεσεψιόν est l'argument massif, la source première de sa colère. C'est qu'elle se contient : ça se voit à sa main légèrement baguée qu'elle remonte à son carré Hermès. Peut-être a-t-elle demandé avant de déjeuner dans sa chambre que la réception lui en commande un, de ces taxis.

    Son mari fait semblant d'opiner du chef, et va bourrer sa pipe contre une colonne, la laissant faire. Lui aussi lorsqu'il redresse la tête, fourneau au nez, regarde les oliviers. Iorghos met les mains derrière son dos et l'écoute, les pattes d'oie de ses yeux plus creusées.

    Pεσεψιόν, ρεσεψιόν ! Je sais pas quel est son drame, mais ça m'amuse de la regarder. J'ai un plaisir mesquin à annoncer à mon assistant ce qu'elle va faire, comment elle va agir - et un autre de ne pas trop me tromper. Il rigole, je me mets à avoir un fou-rire. Elle peste : le taxi n'est toujours pas arrivé, à deux mètres de moi elle est tellement perdue dans sa colère légitime qu'elle ne fait pas plus attention à ma cravate de prêt-à-porter qu'avant. Progressivement toute la théorie des cadres se met à sourire, un peu gênée.

    Son mari nous regarde, retire sa pipe d'un geste large de la main et souffle une fumée ténue et bleue, qui opacifie un instant les oliviers. C'est un de ces vieux messieurs qu'on croirait tiré d'un portrait du dix-neuvième, aux cheveux blancs légèrement crépus, qu'il plaque en arrière. Sa moustache et une partie de sa barbe sont légèrement jaunis, malgré l'attention qu'il leur porte.

    Un taxi arrive. Il nous regarde, sans rien dire on lui laisse l'animal. Il tapote sa pipe contre une semelle, plus noire, et monte. Iorghos hèle le manteau bleu.

    Dressée à l'angle de la rue, sur l'avenue, nez au vent impossible, elle voulait attendre le taxi providentiel puisqu'on ne lui donnait pas celui de la ρεσεψιόν.

    Elle court sur ses talons, hurlant.

    À peine montée, elle engueule le chauffeur. Tous des incapables, en vérité, à la réception.

  • DCLXXXVI. - Hellène (bis).

    - 1 -

    Symposium



    Ce soir, le vin : à l'univers, au monde. Tant pis pour eux - et pour moi.





    - 2 -

    "Des hommes illustres ont pour tombeaux la terre entière ; un lit vide est préparé pour les humbles."



    À Syntagma, ce soldat en treillis qui redressait attentivement les sacoches de ceinture d'un evzone de faction. À l'autre, il lissera les crins du bonnet pris dans les boutons par le vent, une fois que je l'aurais photographié. De l'un à l'autre, le militaire passe régulièrement et rajuste leur tenue, qui est déjà celle de l'hiver. Eux ne cillent pas.

    J'allume une cigarette, et je fume pour me permettre de le regarder, sans insistance.





    - 3 -

    "L'endroit où les gens sont serrés."



    Face à la Pnyx, sous le soleil de midi, je monte la colline. Dans l'escalier de la Beulé, je croiserai les hordes sortantes, piétinant le caillebotis de bois en groupe se faisant tous photographier sur le même escalier par plusiers Nadar identiques.

    Pourtant, dans cette dernière impression de foule, on est impressionné malgré soit. La pente et l'encaissement, entre les murs et les escaliers, rendent plus imposants encore les Propylées.

    La masse est là, elle surplombe. Les fûts de pierre, immenses, deviennent titanesques. On les regarde, loin, dessous leurs pieds - beaucoup vagissent en bas, se contentant de photographier. Il y a bien des choses que des photos ne rendent pas. Une impression - d'ensemble. Les doigts de marbre brandis vers le ciel, encore coincés dans l'appareillage de métal.

    Ici, les colonnes soutiennent les cieux.

    Passer entre elles est un réel passage - vers le religieux, vers un symbole. On entre, ailleurs : sur une forteresse de pierre à peine arasée. La ligne parfaite est derrière. On comprend ce qu'est une merveille du monde.





    - 4 -

    Et elle ne donna pas la source salée.



    La colline est presque vide, c'est l'heure la plus chaude. Dans les tavernes colorées, on mange les patates défrigérées. Prosterné, je le crois prendre une photo. Equerre à la main, nez au ras du sol, il dessine précieusement la ligne du monument. Sur une autre feuille, je vois le kiosque de l'Erechteion. Ses longs cheveux masquent à peine sa moue attentive. Il se laisse contourner, il laisse passer les poseurs qui veulent montrer à leurs amis, au retour, leur dernière proie. Je le vois s'acharner sur l'un des métopes.

    Plus tard je laisserai aussi l'appareil photo pour ressortir nerveusement le carnet de croquis. Des lumières ne peuvent exister sur une pellicule.

    Quatre nonnes, noires et belles, circulent dans l'indifférence. L'une d'entre elles brandit systématiquement une caméra. Les autres ne se laisseront prendre qu'une fois devant le panorama du Lycabète, et d'Aghios Georghios. Trois époques de la Grèce sont réunies : l'Antiquité splendide que foule le Moyen-Âge pensif contemplent l'Athènes moderne.

    À côté du Cécropion, un chien noir, pattes croisées devant lui, attend patiemment que le chat descende de l'olivier.





    - 5 -

    Ici, Paul, dit-on...



    Le vent s'est levé, et je griffonne dans le froid. Rien n'est exceptionnel, pourtant je commence à sentir l'incongru de ma présence sur cette pointe de roche. Il y a dans un coin de jeunes grecs, venus boire le dernier verre du repas, et beaucoup de touristes, un peu plus sportifs, qui s'immortalisent devant les restes de l'Agora. Moi, j'essaie simplement de laisser faire la lumière sur le papier. Ce n'est pas facile.

    J'envoie des messages à tout le monde, disant où je suis, ce que je vois. Certainement pour me sentir moins seul : il n'y a pas plus pitoyable, en fait, que découvrir une merveille seul. De ne pas pouvoir la partager, dans un silence commun. La solitude est un massacre, lorsqu'elle est en extérieur.

    Les pierres glissaient terriblement, pour monter. J'aimerais beaucoup y donner un rendez-vous, à quelqu'un qui descendrait d'avion pour me rejoindre : "18h, samedi, sur l'Aréopage". Nous regarderions, avant que les gardes ne nous chassent, le soleil se coucher sur la mer. Puis nous irions boire un verre, peut-être à Psiri.





    - 5 -

    Syngrou-Fix



    J'aurais passé la journée en extérieur, à contempler pierre à pierre toute l'Antiquité. Sans étonnement autre que l'évidence de la beauté : ces lieux m'étaient si familiers, que je ne faisais que les retrouver. La ville qui les enclot, elle, est plus étrange.

    C'est en rentrant que je me suis aperçu que l'hôtel est complètement excentré, au bout de Syngrou, plus loin encore que le dernier métro. La prochaine fois, il faudra que je voie si je ne peux pas en prendre un autre, plus dans le centre, pour le week-end. L'avenue est une longue succession de sex-shops, de centres d'affaires et de concessionnaires automobiles. Des filles aux jupes trop courtes s'y photographient au portable, pour faire passer le temps. Des quinquagénaires inquiets, aux voitures clignotantes, attendent dans leur siège le moment où ils auront le courage d'aller discuter le tarif. Des chiens haletants somnolent sous les lampadaires et, parfois, traversent lentement l'avenue pour faire rugir des klaxons.

    Quelques restaurants dressent leurs baraquement étudiés et liftés, mais vides, pendant que des couples dont les femmes se cassent les talons sur les trottoirs inexistants, se demandent dans lequel entrer, pour l'ambiance.

    Le haut de Syngrou doit être un lieu de drague : quelques hommes circulent dans le vacarme des voitures.

    L'un d'entre eux, démesurément beau, arrête son vélo devant moi. Il ôte sa capuche, retire posément ses écouteurs, et se met à me parler. Affolé, je me réfugie derrière le fait que je ne comprends que l'anglais. Il soupire. Pourtant, je crois que je le désirais.

    Peut-être aussi me dis-je qu'il était beau, parce que rien ne s'est passé que ma fuite.





    - 6 -

    Chambre 647



    Cela fait longtemps que je me réfugie dans l'impermanence. Avec cette excuse d'être tout le temps en déplacement, je me réfugie derrière l'inutilité d'établir quelque lien que ce soit. Accusant en somme autrui de ne pas pouvoir être suffisamment patient, devant ce qui n'est jamais que ma propre incapacité à aller vers lui.

    On a beau me dire que mes voyages sont l'occasion de rencontre - que ça ne tient qu'à moi d'aller au feu. J'en suis incapable, non que l'idée me terrifie. C'est bien autre chose : je ne suis même pas incapable d'entrer dans un bar, puisque jamais l'occasion ne se présente - puisque je fais tout pour n'avoir pas à me trouver face à un bar. Je me sais froid, distant, moqueur. Je teste sans arrêt, non pas même pour tester en fait, plutôt pour me consoler, face aux réactions que créent mes humeurs, de l'irréalité de toute relation.

    Je sens bien que j'échappe, ou plutôt : que je fais tout pour échapper. Je suis infidèle - et pourtant exigeant. Je voudrais qu'on soit toujours là, et je me méfie lorsqu'on est présent, pour ne pas dire que je disparais. Quel courage ont mes amis - quelle opiniâtreté. C'est certainement pour cela qu'ils sont peu nombreux. Et qu'ils me sont chers ; mais cela je ne le leur dirai jamais.

    Ce soir, j'ai demandé au pianiste de jouer As Time Goes By. Ensuite, il s'est amusé avec The Men I Love, de Gerschwin crois-je.





    - 7 -

    Lobby



    Le vendredi matin, il faut se lever plus tôt. Des américains arrivent, d'autres partent, tous sont affolés. Les bus stationnent à longues files, devant les plots chromés que les voituriers repoussent sur les trottoirs. Quelques voitures, dont on devine qu'elles sont faites pour le luxe, s'impatientent entre deux mastodontes de métal d'où trébuchent en dandinant des masses adipeuses aux bras fermement accrochés aux barres de sécurité.

    Les fauteuils du lobby sont intégralement occupés, il y est impossible d'attendre l'assistant et son retard habituel. De vieilles aux couleurs pastels sortent des voix aigües, comme perpétuellement geignardes - même lorsqu'elles expriment leur contentement. Les hommes parlent fort, dans une bouillie verbale de basse, et s'évertuent d'ignorer les casques de cheveux permanentés de leurs épouses, où le vide se voit. Des garçons d'étages empilent de longs sacs dans les cages dorées.

    Quelques couples nippons rient nerveusement. Les femmes portent de ces vêtements au tissu toujours épais et toujours incongrument coloré : il doit convenir de venir en Europe habillé comme les anciens coloniaux imaginaient les Zoulous, dans les films hollywoodiens. Lorsqu'elles rient, elles pressent leurs mains devant elles, tordant presque les coudes pour qu'ils se touchent. On les croirait maladives.

    Leurs maris, aux polos blancs rentrés dans la ceinture, ne se sentent pas forcément bien, eux : au petit déjeuner, ils ont essayé d'accompagner les champignons de Paris de la sauce chocolat posée à côté. Certes, ils auront un drôle d'aperçu de la cuisine locale à raconter au bureau.

    Plus rarement, il y a une équipe de foot, dont les athlètes, incroyablement jeunes, déambulent de soirs en soirs parés des mêmes couleurs. Entre les costumes des cadres fatigués, et les shorts rances, leurs couleurs éclatantes et leur bruit occupent un espace morne souvent. L'écusson sur le sein gauche trace de mystérieux mérites, comme une noblesse étrange qui ressortirait du molleton de leurs survêtements. Leurs corps sont fins et déliés, ils sont eux et l'on se surprend à les regarder pendant que pelotonnés sur un canapé, l'un d'eux passe son bras derrière celui qui a ouvert son portable, pour mieux voir la vidéo. Un soir, ils disparaissent, pour revenir plus fatigués le lendemain - plus détendus, aussi.

    Les hommes d'affaires, parce qu'ils font semblant d'être occupés, souvent attendent directement sur le perron le taxi commandé. Cela permet aussi d'échapper aux jacassements du lobby, qui se répètent de semaine en semaine, et lassent. Il y avait un groupe de Français, qui devaient être des commerciaux, à voir le mal qu'avait la femme à s'intégrer dans leur discours tonitruant, rigolard et bravache. Plus en retrait, un jeune homme encravaté se réfugiait derrière son sac de voyage, sur lequel il avait posé une mallette de cuir brun. Je me suis mis à le regarder, il s'est mis à me regarder.

    J'ai pensé à ces femmes chypriotes, qui leurs collèges partis, traversaient le lobby pour donner à un homme éberlué leur carte de visite, leur numéro de téléphone écrit derrière. Puis je me suis retourné, pour parler à Yanis - le taxi n'allait pas tarder, je devais le remercier. Dos tourné, mains dans les poches, pans de la veste rejetés dans le dos.

    Quelques instants plus tard, pris par moi-même, je me retournais. Nos yeux se retrouvèrent directement.

    De nouveau le même manège.

    Le taxi arriva, cette fois c'était Lampros. Avant de monter, je me surpris à prendre mon temps, pour le regarder. Je soupirais, dieu sait pourquoi. Je lui fis un signe de tête, il leva légèrement la main.

    Le taxi démarra.