19.10.2008
DCXCIII. - Liste de lectures.
Admire, ô Lecteur, mes lectures de la semaine. Esbaudis-toi du nombre, et pense à ce que cela suppose, pour le reste de la vie privée et publique.
i. Le culte des dupes, de Dominique Muller. Un nom en appelant un autre, j'étais passé par Papoulâtrie (profitant ici pour saluer l'inaltérable émission Des Papous dans la tête sur France Cul', qui m'est resté longtemps un rendez-vous sacré, avant que mon emploi du temps et ma capacité à casser les radios ne m'empêchent de l'écouter avec la même régularité qu'en ma verte jeunesse), je glissais de Jean-Bernard Pouy (Papou) à Dominique Muller (autre Papou), me disant que de l'un à l'autre il devait y avoir le même festival de déconne littéraire. Que nenni - j'ai été très déçu.
Certes, j'avais la voix, assez aiguë et précieuse, de D. Muller en tête, et c'est avec cette voix que je lisais. Il faut avouer, hélas, que ce polard à l'époque des basques (sans Patxi : les basques, pans de veste, et pas pan dans le reste) est poussif, long, chargé, sans grande intrigue. On peut chercher la phrase : on l'y trouve. Mais à trop vouloir reprendre le style du deuxième Grand Siècle (là, juste un peu avant que Louis XV n'allume sur l'interrupteur des Lumières), on s'y lasse aussi - à ne lire qu'en diagonale en fin.
ii. 1275 âmes, de Jim Thompson. Cela ne t'es pas une surprise, Lecteur, qu'ayant parcouru 1280 âmes je tente derechef de trouver le numéro 1000 de la Série Noire. Diantre. Tudieu. Même armé de l'analyse de texte et de Pouy, que cela ne suffit pas du tout à s'y retrouver sans blessure dans ce bouquin noir comme le Texas en pleine nuit lors d'une éclipse solaire. C'est donc l'histoire de Nick Horrey, sheriff en chef de Pottsville, village perdu Dieu sait où, tout aussi proche du trou de balle de la Création qu'on pourrait être sans se faire mordre un doigt. Un pauvre type dont tout le monde se fout, que les autres sheriffs bottent au cul et que sa femme-par-accident maltraite sans cesse. Il n'aime pourtant que deux choses, Rick : dormir, manger, et baiser. Ce qui en fait trois, mais il ne faut pas trop demander - Nick sait qu'il n'est pas malin, tout ce qu'il cherche à faire c'est de se tenir loin des coups tordus et ne pas se montrer lorsqu'il y a du grabuge. Mais voilà qu'en rentrant de visite de courtoisie, quelque chose semble avoir changé dans la tête du sheriff... quelque chose qu'aura à charrier la rivière locale, celle qui passe à côté du train. Les règlements de compte, sordides, glauques, machiavéliques, vont progressivement s'inscrire dans les mécanismes tendancieux du rouage que dresse le sheriff au bout de tout.
"Je suis entré dans cette maison, dans celle-ci et dans des douzaines d'autres pareilles, peut-être plus de cent fois. Mais jamais auparavant je n'avais réalisé ce qu'elles sont. Pas des foyers, pas des endroits où les gens peuvent vivre, non. Exactement rien. Des planches de sapin assemblées autour du vide. Pas de tableaux, pas de livres - rien à regarder, rien pour s'occuper le cerveau. Que du vide, un vide qui, petit à petit, s'infiltre en moi.
"Et, tout d'un coup, ce vide n'est pas seulement ici, il est partout, dans toutes les maisons. Et en même temps, il se remplit de bruit, de visions et de fureur, de toutes les choses affreuses et sinistres que ce vide a provoquées.
"Les pauvres petites filles sans défense qui pleurent en voyant leur père se glisser dans leur lit. Les hommes qui battent leur femme et les femmes qui hurlent des supplications. Les gosses qui pissent au lit, d'angoisse et de peur, et leurs mères qui les punissent en les aspergeant de poivre rouge. Les visages hâves, ravagés par le ténia et le scorbut. La sous-alimentation, les dettes toujours plus fortes que le crédit. La hantise, comment on va manger, où on va dormir, comment on va couvrir nos pauvres culs tout nus. Le genre d'obsession qui fait que, quand on n'a rien d'autre dans la tête, mieux vaux être mort. Parce que c'est le vide des idées, quand on est déjà mort dedans, et qu'on ne fait plus que répandre la saloperie, la terreur, les larmes, les cris, la torture, la faim et la honte de sa propre mort. De son propre vide.
"Je frissonne, en songeant à la grande bonté du Seigneur qui a créé tant d'abominations dans ce monde, afin qu'une chose comme un meurtre paraisse bien bénigne en comparaison."
Faulkner n'a plus qu'à aller bouffer son pain de maïs.
iii. Espèce d'espaces, de Georges Perec. Une semaine placée sous l'égide involontaire de l'OuLiPo ne pouvait se vivre sans un cierge allumé à Saint G.P. (un des rares saints laïcs, avec Albert Saint Einstein et Martin). Dans cet chose qui n'est ni roman ni essai ni poème mais tout à la fois, Perec cherche à dénombrer toutes les caractéristiques de l'espace.
Ca foisonne - bien que le plan suive une forme exponentielle à filer le tournis au ciron de Pascal : partant de la page écrite sur son lit, où il a passé nombre d'heures couché sur le ventre à lire, Perec finit dans l'univers, comptant les distances en papier de cigarettes plié. Entre cela, de nombreuses tentatives d'épuisement (la description d'une journée d'un appartement), une revue - passionnante pour ma part, mais je sais que mes lubies des listes tu les suis rarement, Lecteur - des façons de détourner l'usage des pièces d'un appartement, l'humour sinistre et noir de SS qui voulaient mettre des fleurs sur les fours d'Auschwitz qui lentement sourd pour rejoindre ce qui me semble le Problème perecquien par essence : le délitement de la mémoire, qu'on tente sans arrêt d'arrêter par les énumérations, les définitions, les circonscriptions circonspects - sans y croire pour autant.
"J'aimerais qu'il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources :
"Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l'arbre que j'aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts...
"De tels lieux n'existent pas, et c'est parce qu'ils n'existent pas que l'espace devient question, cesse d'être évidence, cesse d'être incorporé, cesse d'être approprié. L'espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n'est jamais à moi, il ne m'est jamais donné, il faut que j'en fasse la conquête.
"Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l'oubli s'infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n'y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : "Ici, on consulte le Bottin" et "Casse-croûte à toute heure".
"L'espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l'emporte et ne m'en laisse que des lambeaux informes :
"Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes."
Vlan. Là, les enfants on savoure encore mieux que du Chablis. Vous venez de lire quelques phrases d'un des Grands du XX° français. Et pas encore Panthéonisé, la preuve.
iv. Les Roubignoles du destin, de Jean-Bernard Pouy. Premier constat : Pouy n'écrit pas roubignolles comme moi. Second constat : malgré le trouble noir du souvenir d'H4 blues, Pouy confirme sa capacité à faire du texte noir, lugubre, plein d'encre et avec peu de blanc pour la page, là où la merde est fréquente et la désespérance fréquemment alerte. C'est une douzaine de nouvelles, où l'on découvre que le Destin, pourvu de doigts malhabiles et balourds, n'hésite pas à frapper d'un coup de roubignolles un vieux con, une petite fille, un mangeur de mogettes, des barbares étrangement NRF dans un VIII° arrondissement d'après-apocalypse ou un professeur désespéré qui file son fils pour mieux le comprendre. Ca poinçonne pas toujours que les tickets, pas mal de murs qui ont pas vu de Calgon depuis un bail sont repeints à la cervelle ou aux boyaux, ça équarrit et ça tronçonne, le Pape s'en prend une au passage, un Poulidor batave perd sa soeur parce que des Ibères un peu rudes se réunissent devant la télé et un écrivain tente de se débarasser d'un colleur de première au bord d'un quai quand le train arrive.
Tout ceci fini quand Glen Gould achève les Variations Goldberg et la soupe potiron-haricots blancs en voie de digestion.
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Commentaires
Le livre de Jim Thompson a été adapté au cinéma par Tavernier sous le titre "Coup de torchon" et transposé en Afrique noire au temps des colonies. Le rôle du shérif est tenu par Philippe Noiret, il y a également Guy Marchand et Eddy Mitchell.
Écrit par : Nazaire Maspétiol | 20.10.2008
Mais quand vas tu te décider à changer la mise en plage de ce blog et adopter des couleurs de texte et de fond plus confortables ? Lorsque je te lis et que je ferme les paupières, j'ai la rétine impressionnée pendant 10 minutes. Et quand le texte est bon c'est pire encore. :-)
Blanc sur noir, noir sur blanc, assez d'inversion comme ça....
Écrit par : Powdaddy | 23.10.2008
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