19.10.2008

DCXCII. - Rue du Trésor.

Une vieille dame, à la jupe de coton bleue, d’où sortent des jambes fines comme des os. Que croise un homme à la peau sombre qu’il a maquillée, traitée, chemise largement ouverte sur le torse luisant, le corps torsadé de haut en bas dans des appareillages de haute couture. Que croisent deux hommes finement barbus, à petits pas portant leur sac au coude, parlant de ce qu’il faut faire pour un mur. Que croise une femme peut-être juive, son large corps moulé dans un survêtement de pilou sombre, parée d’un sourire énorme et qui ne cesse de se retourner quand elle traverse la rue pour sourire encore, sans parvenir à trébucher dans le sac qui bat à son bras. Que croisent deux femmes, l’une portant une coiffure qu’elle trouve chic certainement, et qui est arrêtée par l’autre pour qu’elle devine qui se fait coiffer dans ce magasin. Que croise un barbu, l’œil irradié d’un sang profond, mégot au bec, œil sautillant au gré des rencontres, toujours fixé sur les hommes, comme pour leur demander une explication publique ou un téléphone. Que croisent quelques adolescents vêtus de noir, dont un garçon, transpercés de cuirs, de sangles, de labrets et de mèches peintes en violet qui masquent difficilement les cicatrices rouges de l’acné. Que croise un homme bossu d’années, le corps tordu par le poids qu’il porte et les siècles, le pantalon remonté au-dessus du nombril. Que croise un autre corbeau, aux jambes moulées dans un collant de jean noir, boléro de skaï clouté et peluche de galuchat rose, lequel, d’un grand pas, va s’asseoir aussi devant l’église du Gesù. Que croisent trois autres adolescents, nettement plus rock’n roll car plus jeunes aussi, l’un ne devant pas avoir plus de treize ans et portant au dos une housse de guitare électrique tout aussi grande que lui, dépassant sa tête comme d’une antenne – et grondant son camarade, qui racle sa guitare acoustique, peinte en rouge, sur le macadam. Que croise deux jeunes filles, au nez busqué sous les mèches blondies et éclaircies par à-coups, juchées au sommet de jupes que recouvrent à peine des châles artistiques. Que croise un autre adolescent à mèche, blond cette fois-ci, son pantalon de collant bleu électrique masqué par un imperméable de mastic aux larges revers et reposé par des plis resserrés sur des chaussures atrocement pointues. Que croisent cinq jeunes adultes, cheveux rasés, pantalon de carreaux rouges et t-shirt usé par les lessives, poussant sur leur ventre des caisses de bières pas encore vidées. Que croise en courant un homme, téléphone au menton, cigarette au doigt. Que croise un homme plus jeune, vêtu d’un gilet ou d’un pull à large échancrure triangulaire, d’où émergent une fine chemise blanche et une cravate noire et fine. Que croise un couple, ses fesses reposant comme des melons dans son jean du dimanche, pendant qu’il essaie de regarder avec attention, crâne à peine chauve penché, les appliques qu’elle lui montre. Que croise un autre couple, de grands-mères, mordant dans des crêpes achetées au dépôt de pain du coin ; l’une d’elle frotte le revers de son imperméable bleu. Que croisent deux hommes, menaçant le monde rien qu’en se tenant la main, et en amour depuis quelques jours. Que croisent trois policiers, dont une femme avec une queue de cheval blonde passée sur la sangle de la casquette, jambes arquées et matraques désentravées. Que croise, engoncée dans sa poussette, une fille de trois ans.

Elle tire lentement d’un sac de plastique rose le collier qu’on lui a offert, examinant lentement, sourcils froncés, la rivière de diamants, de perles, d’ors et de rubis.

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