12.10.2008

DCXCI. - En pendant, en crémaillant.

Longtemps, j'ai évité les rencontres en-dehors du travail. Ce n'est que tout récemment, clairement circonscrits, que de temps en temps je prenais des verres avec d'anciens collègues, en bar. Cette fois, il n'y avait pas de moyen décent de diluer mes craintes dans mille prétextes d'agenda ; l'invitation était si claire, qu'il fallait y aller, à cette pendaison, sachant qu'en faisant semblant d'être bien ensemble, et détendus, qu'il y aurait le monstre latent du travail, tout prêt d'ouvrir son oeil borgne.

Je ne suis pas bien en collectivité, je l'ai déjà dit. Je m'y sens emprunté, je le suis ; je préfère les relations paritaires, ou peu nombreuses du moins.

Entrée : je retrouve ces garçons croisés de mon regard de myope dans la salle de sport, et le sauna. Cela ne me surprend pas. Des phrases en quelque sorte avaient fait que je m'y attendais - leur tenue me confirme autre chose.

La discussion guindée fait semblant de rire. Le vin est léger, il porte rapidement. Ce n'est pas plus mal. Comme d'habitude, une contre-soirée se forme sur la terrasse, comme d'habitude j'y suis convié en observateur étranger, l'animal qui permet aux choses d'être plus drôles.

Le couple en est bien sûr, et surjoue. Ils sont là, peut-être, pour le frisson d'extrême et d'intransigeance déplacée. Ils sont l'esprit libre, en quelque sorte, un peu supérieurs. Leur parole est libre, elle doit être moqueuse. Deux des filles, venues sur le tard en tenue d'apprêt, les regarde. Ils doivent se connaître.

Bien sûr, les filles embrassent les garçons sur la bouche, comme une victoire sur l'intellect. L'un comme l'autre, dans un autre contexte, je les aurais désirés - je l'ai déjà fait. Ici : je suis partagé entre de l'amusement et une irritation déjà un peu soûle.

Les garçons rentrent, prétexte de bouteille vide peut-être. Les deux filles se mettent à s'embrasser, tout juste, devant moi.

Je ne sais pourquoi, je suis persuadé qu'il y a plus de l'enthousiasme d'adolescente. Le certificat, dans ce geste qu'elles font devant un simili-inconnu, de leur apparition à un monde supérieur, celui de la dépravation. De la liberté et du détachement par rapport aux convenances, que j'incarne, je suppose.

J'ai envie de leur hurler ce que je suis, et surtout ce que j'ai fait - autrement que tout ce que les déhanchements peuvent prétendre. Malgré tout, mes actions restent confinées dans mes vantardises : je fume seul, je bois seul, je couche presque seul - je n'étale pas, ou peu. Sinon en parole - en verbe, plutôt.

Alors que j'ouvre la fenêtre pour rentrer, elles m'arrêtent en me disant que ce n'est pas grave. Je me contente de dire ce que je préfère, comme pour comparer leurs images de théâtre à ma propre vie. À peine l'ai-je dis que je le regrette déjà.

Au retour, je retrouvais dans le métro le garçon qui m'avait suivi à l'aller. Son gros livre cette fois devait être rentré dans son sac à dos. Il fermait les yeux, fatigué lui aussi, pendant que je me réfugiais dans la musique. Il descendit à Italie, et mes cendres tombaient lentement dans l'air clair du balcon.

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