11.10.2008

DCXC. - Liste de lectures.

i. 1280 âmes, de Jean-Bernard Pouy. Il se trouve que j'en ai déjà parlé, au feuillet CCXLIII de cet Almanach, Lecteur, tu t'en souviens certainement car tu m'aimes et me suis et me poursuis où que j'aille, tout aussi sûrement que les Erynnies Oedipe. Ce qui n'empêche pas qu'un dimanche matin, feuilletant un peu de thé dans de l'eau, je me suis mis à regarder la bibliothèque, qui fait bien pitoyable désormais que l'appartement autour a grandi. J'en ai tiré ce petit opuscule, et j'ai passé la matinée sous la couette avec le terrible Pierre de Gondol. Qu'on se rappelle : Pierre de Gondol (appelé Epictète par ses potes), plus petit libraire parisien, est diligenté par un de ses clients pour enquêter. Par sur n'importe quoi, non non non. Sur une disparition : un meurtre. Cinq âmes qui ont disparu, lors d'une traduction - celle du numéro 1000 de la Série Noire, passé de Pop. 1280 dans le texte original à 1275 âmes dans la traduction de Duhamel. Pas rien, que je vous dis - sans compter, qu'outre l'écriture épatante, riche et pourtant simplissime de clarté et de trouvaille, de Jean-Bernard Pouy, ce bouquin fait une chose magnifique : il donne envie de lire. Je lui dois tout de même d'avoir lu ensuite Le Guépard, Truman Capote et plein d'autres encore.


ii. Tout peut arriver, de Jonathan Tropper. De Tropper, j'avais gardé Le Livre de Joe en tête, qui m'avait séché sur place, malgré l'apparente simplicité de la trame narrative. Un peu bêtement, je crois bien que j'attendais quelque chose dans le même genre. Ici, pourtant, on retrouve le classique des novellistes anglo-saxons : le trentenaire qui lentement craquèle. Ici, il s'agit de Zach, qui est on ne sait trop comment un type heureux. Enfin, qui devrait l'être. Il va épouser Hope, une fille magnifique et riche qui aime tout autant le sexe que lui, il coloque avec un millionnaire, il a un boulot qui paie. Mais son boulot consiste à se faire engueuler au téléphone par des incapables, il trouve du sang dans son urine, son petit frère s'explose un peu trop la cervelle en jouant du rock, son père réapparaît et il trouve un peu trop de plaisir à boire des cafés le soir avec la veuve de son meilleur pote. Bref, ça cahin-cahate, ça angoisse et ça faux-fuit de partout.


iii. Là où les tigres sont chez eux, de Jean-Marie Blas de Roblès. Ce livre aura été ma contribution à la rentrée littéraire 2008. Ce premier bouquin de Blas de Roblès depuis dix ans commence sur une citation de Goethe : "Ce n'est pas impunément qu'on erre sous les palmiers, et les idées changent nécessairement dans un pays où les éléphants et les tigres sont chez eux.", qui dresse bien le cadre. Celui où semble errer, improbable, distant, désabusé, Eléazard von Wogau, correspondant de presse oublié au fin fond du Nordeste. Qui, pour tromper son ennui, accepte de traduire et de commenter un manuscrit du XVII°, rédigé à la gloire d'Athanase Kircher par son disciple. Pour être honnête, je crois que j'avais vu traîner une fois quelque part le nom de Kircher, mais il m'était très largement sorti de l'esprit. Pourtant, plus déjanté que ce brave individu, il y a peu : Kircher, c'est la sommité intellectuelle du XVII°, l'esprit encyclopédiste universel de l'époque, la référence, le zénith de la recherche scientifique européenne au temps des perruques et des poux. Sauf qu'il s'est trompé quasiment dans toutes ses recherches - que ce soit ses tentatives de traduction du chinois, sa transcription des hiéroglyphes, etc. Il était couru, cherché, espéré, discuté. Tout ça pour se planter de bout en bout - bref, une sorte de BHL jésuite.

Penché sur ce manuscrit qu'il n'aime guère, Eléazard laisse vivre, parfois loin de lui, bien des destins qui ne le croisent que peu : sa fille, qui semble faire de la sociologie, un prof français débarqué au Brésil, un mendiant cul-de-jatte et un camionneur un peu versé dans les pouvoirs magiques, sa femme, qui a demandé le divorce et s'enfonce dans la jungle pour y retrouver des fossiles oubliés, un Allemand dont on se demande s'il n'a pas porté la croix gammée fut un temps, un Indien qui essaie de faire croire qu'il est le fils d'un sorcier et un sorcier qui en est vraiment une italienne qui sait trop facilement citer des penseurs lointains, un médecin revenu de tout qui lentement devient aveugle dans une maison remplie et de livres, un colonel qui ne l'est que parce qu'il a réussi à devenir gouverneur de l'Etat. Et avance lentement la traduction du manuscrit, et la découverte des délires de Kircher.

C'est du livre d'aventures qui n'en est plus un. Plutôt : l'aventure se délite, et s'enferme sous le soleil et l'humidité. J'ai un peu pensé à Cent ans de solitude, je pense qu'il n'y a pas que ça. Quoiqu'il en soit, les fins de ce livre renvoient toutes à une forme de dérisoire, quel qu'il soit - celui de l'érudition (tiens, ce serait pas du Ecco ?), celui de l'aventure (prenez tout ce qui passe sous la main côté bouquin d'exploration), celui de la favelà que sauve à peine Yemanjà.

"Quelque chose d'épouvantablement précis descendait sur elle." (p. 716).

On aimerait bien à voir ça que certains se contentent aussi d'un livre tous les dix ans.


iv. L'Echarde, de Edmund White et Adam Mars-Jones. J'ai été un peu eu par la quatrième de couv', lorsque j'ai déniché ça chez un bouquiniste : "Deux écrivains talentueux se sont réunis pour écrire ces huit nouvelles autour d'un même thème : une grave maladie, un véritable fléau de notre époque, jamais nommée au fil des récits." J'imaginais quelque chose du domaine de l'invraisemblable, de l'apocalyptique - comment dire, de la fiction d'anticipation. En fait, ces nouvelles sont profondément ancrées dans les années quatre-vingt, et ce qui en découle. Je ne vais pas faire l'inventaire des histoires de chaque nouvelle, pour lister et lasser. Indéniablement, le récit de L'Echarde, d'une précision anatomique et mécanique, est extrêmement bien agencé. Après, ce qu'on pourrait reprocher à cette écriture est de faire dans la distanciation froide, la retenue analytique et le non-dit. Il y a une atmosphère de fin des temps, quelque chose comme une panique impossible maîtrisée, repoussée, renvoyée uniquement par les visages qui ne bougent pas, ne cillent pas, et les corps qui agissent dans l'ombre et l'inquiétude. Tentant d'être oublieux de la maladie. C'est une atmosphère qu'on a oublié que celle-ci, qui devait être celle des années quatre-vingt.


v. A propos d'un gamin, de Nick Hornby. A force d'entendre parler de Hornby, quand on en trouve chez un bouquiniste, on en prend. Indéniable : ça se lit en trois jours à l'hôtel. Constat : ça peut faire sourire, mais ça ne va pas chercher très loin, même si l'ensemble dépasse les premiers chapitres, très médiocres. Ce qui est appréciable, c'est qu'en un sens, l'histoire n'est pas finie : non, le gentil trentenaire dépassé par les événéments de la vie qu'il renvoie systématiquement loin de lui pour éviter d'y penser n'épouse pas la femme dépassée par les événéments, ni n'adopte l'adolescent un brin déphasé sur les bords. Tout au plus des relations se sont-elles tissées, des solitudes se sont-elles cotoyées, et Kurt Cobain est mort.

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