08.10.2008
DCLXXXVIII. - Hellène (quater).
Comme tous les dimanches, l'avion est en retard ; comme tous les dimanches, la foule se presse devant les guichets de la police. Les rangs compacts s'alourdissent de nouveaux effluves humains à chaque fournée des tapis roulants. Des Romains courent, ils n'ont pas compris que leur avion avait trois heures de retard. Un Pater familias, l'écharpe rouge posée autour du cou, dresse un menton mussolinien pour diriger la foule piaillante des femmes qui l'entoure. Il se dressait il y a peu devant moi, veste de velours beige, toisant l'avenir des sièges où s'asseoir pendant que les petites guenons dont parlait Lampedusa se pressaient contre la vitre, secouant des têtes et des bras mi-hilares mi-effrayés.
Une Parisienne, impatiente, sangle du sac au coude, soupire tant l'univers est impossible, tant est courageux la façon dont elle fait face à ces contrariétés. Elle devrait être louée de tant supporter, si dignement.
Dans la queue, des Japonais, en file patiente et collée au mur, alignent la vague refermée de leurs têtes dont certaines se sont fait agrandir les yeux à coup de bistouri. Tous ont le menton posé sur l'épaule gauche, et presqu'un sur deux pose la main sur l'épaule de celui qui le précèdent. Tous ont un sourire niais, attentif - attendri.
Tous penchés vers le petit Romain, écrasé de sommeil dans son landeau. Parfois, sa couverture de légère polaire se soulève, avec ses pieds et ses rêves profonds.
La housse à costume dans une main, le portable dans l'autre, je me contente d'avance. J'ai la chance d'être grand, et de pouvoir secouer la tête lentement aux rythmes de Shepherd's dog. Pourtant, un petit sac de souvenirs est souvent poussé contre ma main, de l'arrière. Je me déplace un peu, pour laisser du vide - rien de plus stupide que de se frotter dans un queue (blague à part). L'angle du petit sac plastique revient frotter, posément, sûrement. Il me pousse la main gauche en avant. Je l'écarte, et porte la housse devant moi.
J'avance d'un pas. Le petit sac revient, il se presse contre mes cuisses avec l'opiniâtreté d'un chien qui veut jouer. Le frottement remonte mon pantalon, rippant sur la trame à petites poussées. Un pas encore, pour laisser faire.
Le petit sac revient. C'est vrai que je prends toute la place de l'étroit couloir, entre les chicanes. Après tout, je n'ai personne à supporter, et auquel faire la conversation à mes côtés. Et puis on est à la fin, juste devant la bande jaune et les caisses de plastique de la police. Je m'écarte sur le côté, m'en foutant éperdumment. Sufjan Stevens joue Avalanche, il est des choses plus importantes. Et puis ça va être mon tour.
Le petit sac traîne sa maîtresse devant moi, jusqu'au guichet de contrôle. La femme fait une petite moue, celle du devoir accompli ou de celle qui ne s'est pas laissée marcher dessus par l'adversité de l'univers. Heureuse d'elle, elle m'est passée devant.
Les sept oliviers de l'autre côté de la rue sont un peu soulevés par la première brise du matin. À droite, l'avenue Syngrou vrombit déjà de l'ample accélération des voitures émergeant du virage du périphérique. De la fenêtre du bureau, on verra plus tard l'ample mer et les îles du Golfe Saronique, nettes et fraîches pour une fois sur la mer étale où se dessinent les carrés sombres des navires qui partent de Piréas.
Les feuilles des oliviers, plus sombres sur le dessus, s'argentent sous le soleil levant qui commence à faire de l'ombre dans la marquise. Ce matin, avoir un thé ou un café a été impossible, plus que d'habitude : un bus a dû atterrir de n'importe quelle contrée où l'on est obèse par nationalisme. Nous sommes plusieurs, par petits groupes, à attendre sous la marquise, pas forcément réveillés, cravate reserrée rapidement et mallette aux pieds.
L'assistant me fait remarquer que Iorghos ressemble à un acteur américain. C'est vrai - c'est un beau quinqua, en tout cas. Il pourrait jouer dans un film, je le verrais bien dans un polard. Mais il est trop petit, me dit F***. Bah, à côté de Joe Pesci... et puis ce serait réaliste, au moins. Tout n'est que cadrage.
Une première bordée de cadres part dans un des taxis jaunes qui défilent. Encore quelques-uns et on va y arriver. Il suffit d'attendre tranquillement, de regarder les oliviers et le bleu limpide au ciel.
Une femme, vêtue de quelque chose comme du Chanel bleu trop épais pour la saison, discute avec Iorghos. Elle discute - après tout, ici, quand des Grecs haussent le ton, c'est juste qu'ils ont une conversation animée. On la sent qui se rengorge, il y a quelque chose comme de l'indignation dans tout ça.
Pεσεψιόν, ρεσεψιόν, ρεσεψιόν. Ca revient à tout bout de champ dans sa bouche - elle le disait déjà quand elle m'est passée devant, et le vieux papi, pour la réservation. On sent que la ρεσεψιόν est l'argument massif, la source première de sa colère. C'est qu'elle se contient : ça se voit à sa main légèrement baguée qu'elle remonte à son carré Hermès. Peut-être a-t-elle demandé avant de déjeuner dans sa chambre que la réception lui en commande un, de ces taxis.
Son mari fait semblant d'opiner du chef, et va bourrer sa pipe contre une colonne, la laissant faire. Lui aussi lorsqu'il redresse la tête, fourneau au nez, regarde les oliviers. Iorghos met les mains derrière son dos et l'écoute, les pattes d'oie de ses yeux plus creusées.
Pεσεψιόν, ρεσεψιόν ! Je sais pas quel est son drame, mais ça m'amuse de la regarder. J'ai un plaisir mesquin à annoncer à mon assistant ce qu'elle va faire, comment elle va agir - et un autre de ne pas trop me tromper. Il rigole, je me mets à avoir un fou-rire. Elle peste : le taxi n'est toujours pas arrivé, à deux mètres de moi elle est tellement perdue dans sa colère légitime qu'elle ne fait pas plus attention à ma cravate de prêt-à-porter qu'avant. Progressivement toute la théorie des cadres se met à sourire, un peu gênée.
Son mari nous regarde, retire sa pipe d'un geste large de la main et souffle une fumée ténue et bleue, qui opacifie un instant les oliviers. C'est un de ces vieux messieurs qu'on croirait tiré d'un portrait du dix-neuvième, aux cheveux blancs légèrement crépus, qu'il plaque en arrière. Sa moustache et une partie de sa barbe sont légèrement jaunis, malgré l'attention qu'il leur porte.
Un taxi arrive. Il nous regarde, sans rien dire on lui laisse l'animal. Il tapote sa pipe contre une semelle, plus noire, et monte. Iorghos hèle le manteau bleu.
Dressée à l'angle de la rue, sur l'avenue, nez au vent impossible, elle voulait attendre le taxi providentiel puisqu'on ne lui donnait pas celui de la ρεσεψιόν.
Elle court sur ses talons, hurlant.
À peine montée, elle engueule le chauffeur. Tous des incapables, en vérité, à la réception.
10:35 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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