04.10.2008

DCLXXXVI. - Hellène (bis).

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Symposium



Ce soir, le vin : à l'univers, au monde. Tant pis pour eux - et pour moi.





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"Des hommes illustres ont pour tombeaux la terre entière ; un lit vide est préparé pour les humbles."



À Syntagma, ce soldat en treillis qui redressait attentivement les sacoches de ceinture d'un evzone de faction. À l'autre, il lissera les crins du bonnet pris dans les boutons par le vent, une fois que je l'aurais photographié. De l'un à l'autre, le militaire passe régulièrement et rajuste leur tenue, qui est déjà celle de l'hiver. Eux ne cillent pas.

J'allume une cigarette, et je fume pour me permettre de le regarder, sans insistance.





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"L'endroit où les gens sont serrés."



Face à la Pnyx, sous le soleil de midi, je monte la colline. Dans l'escalier de la Beulé, je croiserai les hordes sortantes, piétinant le caillebotis de bois en groupe se faisant tous photographier sur le même escalier par plusiers Nadar identiques.

Pourtant, dans cette dernière impression de foule, on est impressionné malgré soit. La pente et l'encaissement, entre les murs et les escaliers, rendent plus imposants encore les Propylées.

La masse est là, elle surplombe. Les fûts de pierre, immenses, deviennent titanesques. On les regarde, loin, dessous leurs pieds - beaucoup vagissent en bas, se contentant de photographier. Il y a bien des choses que des photos ne rendent pas. Une impression - d'ensemble. Les doigts de marbre brandis vers le ciel, encore coincés dans l'appareillage de métal.

Ici, les colonnes soutiennent les cieux.

Passer entre elles est un réel passage - vers le religieux, vers un symbole. On entre, ailleurs : sur une forteresse de pierre à peine arasée. La ligne parfaite est derrière. On comprend ce qu'est une merveille du monde.





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Et elle ne donna pas la source salée.



La colline est presque vide, c'est l'heure la plus chaude. Dans les tavernes colorées, on mange les patates défrigérées. Prosterné, je le crois prendre une photo. Equerre à la main, nez au ras du sol, il dessine précieusement la ligne du monument. Sur une autre feuille, je vois le kiosque de l'Erechteion. Ses longs cheveux masquent à peine sa moue attentive. Il se laisse contourner, il laisse passer les poseurs qui veulent montrer à leurs amis, au retour, leur dernière proie. Je le vois s'acharner sur l'un des métopes.

Plus tard je laisserai aussi l'appareil photo pour ressortir nerveusement le carnet de croquis. Des lumières ne peuvent exister sur une pellicule.

Quatre nonnes, noires et belles, circulent dans l'indifférence. L'une d'entre elles brandit systématiquement une caméra. Les autres ne se laisseront prendre qu'une fois devant le panorama du Lycabète, et d'Aghios Georghios. Trois époques de la Grèce sont réunies : l'Antiquité splendide que foule le Moyen-Âge pensif contemplent l'Athènes moderne.

À côté du Cécropion, un chien noir, pattes croisées devant lui, attend patiemment que le chat descende de l'olivier.





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Ici, Paul, dit-on...



Le vent s'est levé, et je griffonne dans le froid. Rien n'est exceptionnel, pourtant je commence à sentir l'incongru de ma présence sur cette pointe de roche. Il y a dans un coin de jeunes grecs, venus boire le dernier verre du repas, et beaucoup de touristes, un peu plus sportifs, qui s'immortalisent devant les restes de l'Agora. Moi, j'essaie simplement de laisser faire la lumière sur le papier. Ce n'est pas facile.

J'envoie des messages à tout le monde, disant où je suis, ce que je vois. Certainement pour me sentir moins seul : il n'y a pas plus pitoyable, en fait, que découvrir une merveille seul. De ne pas pouvoir la partager, dans un silence commun. La solitude est un massacre, lorsqu'elle est en extérieur.

Les pierres glissaient terriblement, pour monter. J'aimerais beaucoup y donner un rendez-vous, à quelqu'un qui descendrait d'avion pour me rejoindre : "18h, samedi, sur l'Aréopage". Nous regarderions, avant que les gardes ne nous chassent, le soleil se coucher sur la mer. Puis nous irions boire un verre, peut-être à Psiri.





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Syngrou-Fix



J'aurais passé la journée en extérieur, à contempler pierre à pierre toute l'Antiquité. Sans étonnement autre que l'évidence de la beauté : ces lieux m'étaient si familiers, que je ne faisais que les retrouver. La ville qui les enclot, elle, est plus étrange.

C'est en rentrant que je me suis aperçu que l'hôtel est complètement excentré, au bout de Syngrou, plus loin encore que le dernier métro. La prochaine fois, il faudra que je voie si je ne peux pas en prendre un autre, plus dans le centre, pour le week-end. L'avenue est une longue succession de sex-shops, de centres d'affaires et de concessionnaires automobiles. Des filles aux jupes trop courtes s'y photographient au portable, pour faire passer le temps. Des quinquagénaires inquiets, aux voitures clignotantes, attendent dans leur siège le moment où ils auront le courage d'aller discuter le tarif. Des chiens haletants somnolent sous les lampadaires et, parfois, traversent lentement l'avenue pour faire rugir des klaxons.

Quelques restaurants dressent leurs baraquement étudiés et liftés, mais vides, pendant que des couples dont les femmes se cassent les talons sur les trottoirs inexistants, se demandent dans lequel entrer, pour l'ambiance.

Le haut de Syngrou doit être un lieu de drague : quelques hommes circulent dans le vacarme des voitures.

L'un d'entre eux, démesurément beau, arrête son vélo devant moi. Il ôte sa capuche, retire posément ses écouteurs, et se met à me parler. Affolé, je me réfugie derrière le fait que je ne comprends que l'anglais. Il soupire. Pourtant, je crois que je le désirais.

Peut-être aussi me dis-je qu'il était beau, parce que rien ne s'est passé que ma fuite.





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Chambre 647



Cela fait longtemps que je me réfugie dans l'impermanence. Avec cette excuse d'être tout le temps en déplacement, je me réfugie derrière l'inutilité d'établir quelque lien que ce soit. Accusant en somme autrui de ne pas pouvoir être suffisamment patient, devant ce qui n'est jamais que ma propre incapacité à aller vers lui.

On a beau me dire que mes voyages sont l'occasion de rencontre - que ça ne tient qu'à moi d'aller au feu. J'en suis incapable, non que l'idée me terrifie. C'est bien autre chose : je ne suis même pas incapable d'entrer dans un bar, puisque jamais l'occasion ne se présente - puisque je fais tout pour n'avoir pas à me trouver face à un bar. Je me sais froid, distant, moqueur. Je teste sans arrêt, non pas même pour tester en fait, plutôt pour me consoler, face aux réactions que créent mes humeurs, de l'irréalité de toute relation.

Je sens bien que j'échappe, ou plutôt : que je fais tout pour échapper. Je suis infidèle - et pourtant exigeant. Je voudrais qu'on soit toujours là, et je me méfie lorsqu'on est présent, pour ne pas dire que je disparais. Quel courage ont mes amis - quelle opiniâtreté. C'est certainement pour cela qu'ils sont peu nombreux. Et qu'ils me sont chers ; mais cela je ne le leur dirai jamais.

Ce soir, j'ai demandé au pianiste de jouer As Time Goes By. Ensuite, il s'est amusé avec The Men I Love, de Gerschwin crois-je.





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Lobby



Le vendredi matin, il faut se lever plus tôt. Des américains arrivent, d'autres partent, tous sont affolés. Les bus stationnent à longues files, devant les plots chromés que les voituriers repoussent sur les trottoirs. Quelques voitures, dont on devine qu'elles sont faites pour le luxe, s'impatientent entre deux mastodontes de métal d'où trébuchent en dandinant des masses adipeuses aux bras fermement accrochés aux barres de sécurité.

Les fauteuils du lobby sont intégralement occupés, il y est impossible d'attendre l'assistant et son retard habituel. De vieilles aux couleurs pastels sortent des voix aigües, comme perpétuellement geignardes - même lorsqu'elles expriment leur contentement. Les hommes parlent fort, dans une bouillie verbale de basse, et s'évertuent d'ignorer les casques de cheveux permanentés de leurs épouses, où le vide se voit. Des garçons d'étages empilent de longs sacs dans les cages dorées.

Quelques couples nippons rient nerveusement. Les femmes portent de ces vêtements au tissu toujours épais et toujours incongrument coloré : il doit convenir de venir en Europe habillé comme les anciens coloniaux imaginaient les Zoulous, dans les films hollywoodiens. Lorsqu'elles rient, elles pressent leurs mains devant elles, tordant presque les coudes pour qu'ils se touchent. On les croirait maladives.

Leurs maris, aux polos blancs rentrés dans la ceinture, ne se sentent pas forcément bien, eux : au petit déjeuner, ils ont essayé d'accompagner les champignons de Paris de la sauce chocolat posée à côté. Certes, ils auront un drôle d'aperçu de la cuisine locale à raconter au bureau.

Plus rarement, il y a une équipe de foot, dont les athlètes, incroyablement jeunes, déambulent de soirs en soirs parés des mêmes couleurs. Entre les costumes des cadres fatigués, et les shorts rances, leurs couleurs éclatantes et leur bruit occupent un espace morne souvent. L'écusson sur le sein gauche trace de mystérieux mérites, comme une noblesse étrange qui ressortirait du molleton de leurs survêtements. Leurs corps sont fins et déliés, ils sont eux et l'on se surprend à les regarder pendant que pelotonnés sur un canapé, l'un d'eux passe son bras derrière celui qui a ouvert son portable, pour mieux voir la vidéo. Un soir, ils disparaissent, pour revenir plus fatigués le lendemain - plus détendus, aussi.

Les hommes d'affaires, parce qu'ils font semblant d'être occupés, souvent attendent directement sur le perron le taxi commandé. Cela permet aussi d'échapper aux jacassements du lobby, qui se répètent de semaine en semaine, et lassent. Il y avait un groupe de Français, qui devaient être des commerciaux, à voir le mal qu'avait la femme à s'intégrer dans leur discours tonitruant, rigolard et bravache. Plus en retrait, un jeune homme encravaté se réfugiait derrière son sac de voyage, sur lequel il avait posé une mallette de cuir brun. Je me suis mis à le regarder, il s'est mis à me regarder.

J'ai pensé à ces femmes chypriotes, qui leurs collèges partis, traversaient le lobby pour donner à un homme éberlué leur carte de visite, leur numéro de téléphone écrit derrière. Puis je me suis retourné, pour parler à Yanis - le taxi n'allait pas tarder, je devais le remercier. Dos tourné, mains dans les poches, pans de la veste rejetés dans le dos.

Quelques instants plus tard, pris par moi-même, je me retournais. Nos yeux se retrouvèrent directement.

De nouveau le même manège.

Le taxi arriva, cette fois c'était Lampros. Avant de monter, je me surpris à prendre mon temps, pour le regarder. Je soupirais, dieu sait pourquoi. Je lui fis un signe de tête, il leva légèrement la main.

Le taxi démarra.

Commentaires

Ou ne serait-ce pas plutôt The men I loved? Mais il vous faudra donc l'écrire, Mister Bad, parce qu'il n'y a qu'un homme, un seul, que puisse aimer l'héroïne de Gerschwin... Mais j'attends cette relecture avec curiosité, sinon impatience.

Ecrit par : gin | 04.10.2008

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