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  • DCLXXXV - Hellène.

    - 1 -

     

    La vie d'hôtel est une vie morne, saine, et délicatement prévisible - tout comme travailler à l'étranger. La journée est scandée par les déplacements, le matin et le soir par les repas zigzagants entre les mannes d'américains retraités qui viennent en quelques heures contempler les millénaires de pierre. La nourriture est internationale, la langue un beuglement américain, satisfait. Les sièges sont pleins de chairs, aux peaux de bras flasques et gras. Les bacs de bacon, au breakfast, sont fouaillés aussi puissamment qu'un feu moribond, tandis que les serveurs s'insinuent sous des cohortes de plateaux, de verres, de nouveaux oeufs frits.

    Dans cette masse braillante aux pantalons immenses qui traîne, gourmande, devant les bacs d'omelette blanche so cute et de saucisse tiny but gorgeous my gosh, se glissent parfois de maigres hommes d'affaires, cernés. Ils mangent souvent par paire, voire plus. Le plus jeune est toujours le premier, qui se redresse avec l'inquiétude - cachée par un sourire attendant patiemment l'absolution ou la reconnaissance - qu'on ne lui adresse pas la parole sur le plateau de champignons. Ils se parlent peu - on les sent gênés de cette intimité. L'ordinateur qui fait parfois son apparition à côté du café tiède est un soulagement, peut-être une cachette.

    Ce matin,  ils étaient trois. Le plus jeune avait mon âge, il tentait de sourire et bafouillait son anglais au serveur pour commander le caffe con pana et l'espresso frego. Il n'avait pas mis sa cravate, encore : ce devait être son premier déplacement. Ses deux collègues l'ignoraient, l'un penché sur son BlackBerry, l'autre sur des notes minutieuses. Il se leva, s'excusant d'un sourire, redressant sa mèche blonde. L'ordinateur devait ronronner bien fort, les notes être écrites finement. On n'a pas lu Pascal avec plus d'attention.

    Ne cherchant plus à héler le serveur pour l'eau chaude qui ne viendrait jamais, je me contentais de le regarder se diriger vers le stand de fromages, celui qui est sans queue ni américains. Il y a là-bas du katiki, de la graviera et parfois du mizithra. Il semblait hésiter devant les triangles de pâte jaune.

    Lorsqu'il revint, l'assiette pleine où on voyait le doré d'une croûte et le rouge ténu d'une tomate tardive, un homme plus âge avait rejoint la table. Ce devait être le chef, quelque chose comme ça, à voir le pascalien se mettre à lui disserter les preuves théologiques qu'il venait d'étudier.

    Le serveur arriva, chargé des cafés. Le petit blond lui sourit, pour prendre sa boisson. Le chef tendit la main, lui ôta le caffe, et commença de le boire.

    Je le vis ne pas comprendre.

    Il baissa les yeux vers son assiette de fromages, et la posa. Puis il a sorti son ordinateur.

     

     

    - 2 -

     

    Cette boutique n'est pas toujours visible de l'hôtel - c'est une échoppe comme on en croise souvent dans les rues d'Athènes, un carré sur le trottoir où se vendent les choses les plus inutiles et les plus urgentes. Il y a parfois des journaux, je vais y faire un tour en attendant mon assistant. J'y achète peu - on a peu de besoins, quand on vit à l'hôtel. Pourtant le dernier achat, un peu de gel douche, m'avait fait croire être au Bon Marché.

    Les journaux viennent de partout - il y en a quelques dizaines de chaque, tous les titres grecs et les grands titres internationaux. Ceux qui vivent face aux hôtels doivent croire qu'on ne prend son plaisir qu'à ne lire le Financial Times ou le Wall Street Journal.

    Depuis quelques jours, j'y retournais régulièrement. Non seulement parce que F*** est toujours en retard, mais aussi parce que j'y avais vu un temps une manchette rouge et noire, un peu datée, qui fleurait bon le journal satirique. Il faut attendre un peu : la nouvelle livraison n'a jamais lieu le mercredi - parfois le jeudi, parfois le samedi. Il n'y en n'a jamais qu'un exemplaire, plié en quatre entre un paquet de Monde et trois Figaro.

    Ce matin, la  boutique était vide. Je ne trouvais toujours pas mon canard. Je musardais un peu, histoire d'attendre la propriétaire, et de dire bonjour pour faire passer le temps.

    Kaliméra !

    Ils ont une façon toute particulière d'appuyer sur le 'mé'. Elle venait de courir pour me rejoindre, mince et noyée dans ses robes à fleurs. Elle devait fumer un peu plus haut dans la rue, parlant avec le moustachu qui fait janissaire d'hôtel.

    Elle franchit le seuil, passa derrière le comptoir. Et elle me tendit mon journal, qu'elle m'avait gardé caché sous la caisse.

     

     

    - 3 -

     

    La journée, comme toutes les journées, avait été infernalement dure. Ce n'est pas toujours facile de mélanger le rythme grec - journée pleine, sans pause déjeuner - et le rythme du consultant - journée longue. Bien souvent, en fin de journée, on opine consciencieusement du chef alors qu'on n'a rien compris de ce qu'on vient de vous dire, et qu'on aimerait bien qu'on vous répète.

    Ces jours-là, mon assistant baisse le pavillon plus tôt que moi : je tente de garder un peu de forme, m'agitant devant des miroirs pendant que la télé braille les derniers massacres financiers, et lui mange rapidement avant d'aller dire à sa copine qu'il l'aime, longtemps, au téléphone.

    Ils se parlent à voix basse, doucement. On le voit s'énerver, mais jamais il n'ose monter le ton. Cela doit faire longtemps qu'il ne l'a pas vue, et qu'il est ici, avec moi.

    De retour, il avait déjà accroché le .. à sa porte. J'extirpe le journal de la mallette, prend un livre en plus au cas où, et je monte.

    Athènes semble calme ce soir. On ne devine plus les phares des tankers quittant le Pirée. Une fête foraine clignote au loin, vers la route de Lamie. L'air est frais, un peu humide. Il n'y a quasi personne sur la terrasse et pourtant il me faudra un peu de temps pour trouver une table d'où voir le Parthénon, jaune tiédi de brume.

    Enfermé dans les bras de fer forgé, je grignote avec plaisir les nouvelles de mon pays et un peu de pain. Le serveur, dont je ne connais toujours pas le nom, apporte un verre plein de Cabernet. Il est léger, frais, avec un goût de cannelle et de banane. J'ai des envies de carnivore - calme, tranquille, occupé, j'espère n'être pas aussi pitoyable que ce cadre avachi sur sa bière. Mais - je ne suis qu'un type seul avec un journal et un menu.

    Les toiles de la marquise froufroutent à coup sec. On dirait que des pigeons volent d'un coin à l'autre, sans battre des ailes. Parfois, elles claquent, soulevées brusquement sur le ventilateur qui continue de décapiter la lumière.

    Il pleut.

    J'ignore comment c'est arrivé : j'ai levé les yeux, et il pleuvait. Des murailles d'eau entourent la marquise, dont les pans se gonflent, brunissent, suintent aux coutures. Une gouttière se forme à quelques mètres, noircit les carreaux de terre brune.

    La ville a disparu dans la mer. Parfois dans l'eau on voit flotter la nageoire lumineuse d'un poisson des abysses - puis il disparaît. On entend une sirène glapir dans les profondeurs, mais elle ne persiste pas. La lampe grésille, sous l'hélice du ventilateur.

    J'hésite, j'essaie de regarder. Mais il n'y a rien, sinon le bruit terrifiant de l'eau qui dévale sur la ville. Journal plié, je bois, regardant les éclats de verre qui se forment aux chéneaux d'un toit, le tremblement des tuiles dans l'orage.

    Brrrraaaaaoum. La marquise s'éventre, la toile déchirée fond sur la table et se mélange aux serviettes.

    Je cours à l'abri, journal protégeant le verre, saluant les serveurs hilares dans les nappes noyées.

     

     

    - 4 -

     

    J'ai sûrement trop bu.

    Il pleut depuis ce soir, des orages continus. Dans le lobby, de dernières américaines désoeuvrées par le week-end s'européanisent avec des roulées canailles. D'où j'étais, je les voyais dessus mon livre, en rangée épaisses sur les coussins d'un canapé. Bras reposant à l'horizontale sur le ventre.

    L'une d'entre elles partira avec les fleurs de la table basse.

    Les serveurs avec le temps me reconnaissent : ils me font attendre plus longtemps, mais ils me touchent l'épaule, et parfois me sourient. Je crois que ce soir ils ne m'ont pas compté la pannacotta criminelle ; peut-être parce qu'il n'y avait plus de retzinah, que du Chardonnay.

    Je suis seul ce soir, alors j'ai longtemps fumé, aussi. À côté de moi, un vieux grec endimanché sous ses derniers cheveux gominés s'était emparé du piano. Je ne suis jamais parvenu à écouter du jazz que dans les hôtels. Il enjolivait, c'était plein de préciosités déliquescentes. Je ne suis pas sûr qu'elles étaient nécessaires ; elles allaient avec lui, c'est tout.

    L'un des derniers touristes l'a invité à leur table. Il s'y est assis, le temps d'un verre, mains serrées entre les cuisses comme un écrin. Ensuite, il a joué du Chopin, je pense, ou peut-être était-ce du Lizst revu. J'avais envie qu'il joue As Time Goes By, je n'ai pas osé.

    Je me doute bien qu'avec le vendredi soir il conviendrait que je sorte ; j'ai plutôt envie de tranquillité. D'être paisible. Je laisse le temps couler, pendant que la bouteille de vin de Macédoine s'aère. Enfin, je dis de Macédoine : c'est ce que j'ai cru lire, je n'en suis pas sûr. J'ai des livres et la nuit pour moi. Demain, je sortirai.

  • DCLXXXIV. - En rentrant... et ben, en rentrant.

    Quelle semaine ? Où ça ?

    Je pourrais dire que le personnage principal a fait beaucoup de choses, et qu'à défaut il en a fait d'autres. En même temps, quand le personnage principal passe l'essentiel de son temps à s'occuper, et à accomplir des choses que je me complais à narrer, on pourrait penser que j'en rajoute - un peu par fatuité, comme pour dire : regardez comme je sais raconter des choses ! Regardez comme ma marionnette danse sympathiquement le long des fils de mon récit ! Je le mettrais alors sur un tapis dans une salle de sport, ou je l'agiterais dans des conseils d'administration, encravaté du haut jusques en bas. Il ferait tonner le monde et les dollars, même dans les pays où ils n'existent pas. Si j'avais envie, je vous ferais même des analyses d'un album de Whitney Houston, ou des listes de marques. Mais je ne suis pas Bret Easton Ellis, bien que je craigne qu'avec le recul, désordres physiques en moins, ma vie soit bien proche de celle de Sean Bateman. J'ai dit ma vie, et non celle du personnage. Je suppose que celui-ci a plus de propension à vouloir imiter Patrick Bateman. Mais je me demande quel plaisir il y a à vouloir imiter un tel, ou rechercher à se hausser du col le cul toujours aussi profondément enfoui dans la chaise du confort. Rah que c'est chiant d'être la matière de son livre. Michel, pourquoi m'as-tu fait ça ?

    Il y a l'autre manière, que j'emploie souvent malgré tout, il faut bien le reconnaître : transformer mon personnage en regard externe, une contemplation. Il voit paisiblement, parfois moqueur, parfois enthousiasmé - transporté par la puissance profonde & imaginative qu'il y a à voir, d'un étage de bureaux, le rose du soleil s'endormant détailler minutieusement des carrés de blanc jauni sur les revers de la montagne là où sont les milliers de toits et de façades. C'est dans ces instants que l'on permet de comprendre au personnage d'où peut venir le cubisme, à l'origine. D'un rien : un étage, une montagne, et une ville de Méditerranée qu'on n'a même pas le temps de visiter tant on travaille. Pourtant, en poussant plus loin dans les étages désertés par le soir, on voit aussi le pic d'Aghios Georgios, aux pierres jaunies, rosées, dessinées par les pins.

    Plus tard, dans les embouteillages interminables où le taxi prendra ses aises, on pourra même un instant laisser le personnage rêvasser devant les rues qui devaient être, il y a longtemps, des champs vides où des Spartiates attendaient d'attaquer. Maintenant il suffit de regarder les bannières qui semblent annoncer la fête du parti communiste local auprès d'une église, ou la finesse des mains de l'hôtesse, perdues dans un gant plastique d'avion, quand elle prendra les plateaux. Lire le grec n'est pas facile - tout se transforme en déchiffrage dans un monde fait de symboles mathématiques. Il faut prendre le temps, plisser les yeux. Croire humblement lorsqu'on vous brandit sous les yeux tout un code législatif dans cet alphabet. Il y a une leçon frustrante d'humilité dans cela : se trouver face à cette langue, et n'en rien comprendre. On essaie d'être logique, de repérer les formes récurrentes (kalimera, kalispera, nai, ochi, parakalo) et de deviner les autres à grand renfort de rationalisation et de souvenirs métaphysiques (pédophile : aime les enfants, donc "paidon"...) ou de similitudes (oktobrou : octobre). Rien n'y fait : le portugais et l'italien se lisaient, le grec résiste, et le B semble se prononcer V.

    Le latin moderne est là, et se substitue : tout le monde, le premier chauffeur de taxi venu parle l'anglais - sauf évidemment la femme de service qui pourrait vous apporter l'eau chaude vitale au matin pour faire du thé. Cantonné au café et au fromage à la cannelle, on a beau faire, on ne peut que comparer avec l'incurie française - et le mal propre que l'on a en situation sérieuse à faire son Byron. Je ne suis pas sûr qu'à Paris l'on trouve autant d'anglophones (même expérimentaux) chez les commerçants. Au mieux fera-t-on des gestes. Au plus souvent, on regardera l'étranger affolé avec l'air condescendant et satisfait du coq sur son tas de crottin.

    Bref, le personnage fait de son mieux, et se jette sur l'helleniko dès qu'il a compris ce que c'était. Deux tasses minimum par jour, pas moins - plus, c'est l'infarctus. Ce n'est pas facile, pour la première fois qu'on est grand, de rester impassible, affable et souriant - de plaire aux commerçants que l'on gangstérise, de prendre sur soi et de n'affoler pas votre assistant quand tout commence à faire plus Thermopyles que Salamine. Une chose semble gagnée, cependant : on vous invite la semaine prochaine dans un bar local ; il faudra trouver une chemise noire. Ainsi va la Grèce : vous pilotez à vue entre l'hôtel, les voitures et les cafés frappés. Sans avoir vue autre chose que quelques colonnes vers l'Olympéion. Bah cela viendra, c'est promis. Il suffit de remonter Syngrou Avenue.

    Un soir ou deux dans les draps cinq étoiles vous avez eu envie qu'on vous rejoigne - surtout par simple amitié (le reste...). Ce pourrait être bien, Athènes, à deux. Tant pis : c'est une question d'habitude, comme les moignons.

    Le vendredi, il vous faudra bien sept heures pour revenir en France. L'appartement aura un air de froidure, de sécheresse : vous vous apercevrez qu'il est resté un appartement où vous avez posé vos meubles à la va-vite, déménageant, et que rien n'y a encore vécu. L'univers n'y est pas uni - c'est une collection, pas un assemblage. Cela attendra, aussi.

    Alors, vous écouterez de la musique, pianotant cela, car vous avez déjà lu quelques centaines de pages aujourd'hui : MGMT, Lightspeed Champion, Tom Waits, Muse. La musique, les livres : ce qui reste, pour vivre.


  • DCLXXXIII. - Liste(s) de lecture.

     

    Prolégomènes



    L'Auteur, se retrouvant comme un crétin à la descente de l'avion athénien, avec personne pour l'accompagner dans un bar quelconque, où pourtant il s'était bien promis d'en descendre une vingtaine (de macchabées et de bières), s'est retrouvé contraint de s'occuper autrement : voir des films, se promener, faisant la joie du parisien avec son louque rock'n roll ou jazzy (l'Auteur ne sait toujours pas dans quelle catégorie on classerait sa veste noire, son ticheurte rouge pétard et son petit chapeau, de toute manière il s'y sent très bien, c'est l'essentiel).


    Livres



    i. Manhattan Transfer, de John Dos Passos. - Il faut reconnaître que ce n'est pas du tout ce à quoi je m'attendais. Je pensais plutôt à une sorte de récit mythique, un brin glauque, une transposition de Faulkner dans Nouille Orque, quelque chose comme ça. Tant pour moi les classiques américains (malgré les exhortations d'Antoine, avec lequel j'entretiens une conversation électronique extrêmement irrégulière & spacée) forment une nébuleuse toujours perchée aux rebords des années 30, avec de la morosité économique et des paysans difformes qui jouent frénétiquement du banjo en hurlant des sourires de dents tout aussi difformes. Je me trompe, comme souvent.

    Donc, ici, comme on dit : attention, chef d'oeuvre. Mais aussi monument gothique. C'est foisonnant, et la structure interne est bien cachée. Il faut s'accrocher pour parvenir à suivre, retrouver les connexions entre les personnages suivis de loin en loin, ne pas dévaler les pentes dans les versants des paragraphes. Les tournants de page peuvent être meurtriers, d'autant plus que la signalétique est totalement absente. On se croyait dans un hôtel, on est dans un terrain vague à marcher au bord du fleuve en se demandant si on ne va pas s'y jeter. La page coquine vous a masqué le saut de page, et vous êtes tombé dans le trou.

    Pas facile de marcher dans Nouille Orque, en somme. Lever le nez vers les gratte-ciel qui commencent tout juste à s'édifier vers les cieux du capitalisme triomphant des années 10 vous fait bien souvent trébucher dans cette ville où les vies se croisent sans parvenir à finir en destin. Ou plus d'une finit désabusée, amère, pour ne pas dire simplement : finit, dans un recoin de chambre à la journée ou dans les bras d'un petit millionnaire pour s'assurer le gîte.

    ii. La Vérité ou presque, de Stephen McCauley. - Ici l'on trouvera une Amérique plus connue du trentenaire post-catastrophes diverses (cyclone Ike, Twin Towers, George Bush, redressement fiscal), avec les personnages caractéristiques de Stephen McCauley : Desmond Sullivan est une grande bringue mince qui se réfugie derrière les silences et les mensonges qu'il se fait plus qu'il n'en fait à d'autres, son mari un petit chauve, Jane Cody est une autre bringue aux seins volumineux, aux cheveux qui n'en finissent plus d'ébouriffer et aux bracelets qui descendent les avant-bras tout aussi bruyamment que le Dow Jones ces derniers temps. Avec cette trinité protéiforme qui hante quasi tous ses romans que j'ai pu lire, McCauley fait cette fois une jolie construction d'humour autour du mensonge et de l'absence de courage face à ce que l'on fait. La morale est simple : le bonheur est souvent dans ce qu'on cherche à fuir, quoi qu'on imagine. Et, comme tout McCauley, ça se lit bien et avec plaisir.

    En même temps, quelle idée d'aller chercher à reconstruire la vie d'une chanteuse des 50's complètement méconnue, hein, je vous jure... y'a vraiment que des pédés pour vouloir faire ça. Et à Boston en plus. Rien qu'avec ça, ce pauvre Desmond partait d'office au carnage.

    iii. La Cité des jarres, d'Arnaldur Indridason. - Après les tentatives de lecture de saga (je vais tout de même m'y remettre, une envie comme ça), mes aventures islandaises se poursuivaient dans le polar local. Indridason a une chose en commun avec les moines catholiques du XI° : le style concis, sec, l'humour d'une noirceur à n'en plus finir. Surtout que l'enquête dans laquelle se trouve engagé le commissaire Erlendur Sveinsson ne commence pas de la meilleure façon : dans un appartement en sous-sol qui sent le cadavre de plusieurs mois on retrouve un type mort il y a deux jours. Caché dans son bureau, la photographie d'une tombe vieille de quarante ans. Loin d'être un crime "bêtement islandais", les ramifications de la chose, et surtout l'entêtement d'Arnaldur à remonter la filière du temps, vont l'emmener jusqu'à errer dans la Cité des Jarres... et au passage soulever quelques questions de morale.

    Pour la petite histoire, quasi tous les Islandais n'ont pas de nom de famille : ils sont Erlendur fils de Svein et basta. Mais deux Islandais qui se rencontrent au milieu du désert déclineront leur arbre généalogique sur plusieurs siècles sans souci, parfois jusqu'au Moyen-Âge. C'est une particularité locale qui vous permettra de mieux vous engager dans l'intrigue.

    Films



    i. Le Septième juré, de Georges Lautner. - La fin avait été entr'aperçue au Portugal. Ici, j'avais l'occasion d'en profiter intégralement en regardant le frisquet dehors. Tout ce que je puis dire, c'est que ce film m'a soufflé. L'ouverture est magistrale, à croire que Vivaldi a écrit L'Eté uniquement pour Lautner. Plus que la scène du tribunal, qui est là pour appâter le chaland (moi premier), voire que le mal-être croissant de ce pauvre juré écrasé par le poids de son mensonge, la mise en images est épatante. L'ouverture, déjà, mais j'en ai parlé - comment un simple bouchon de pêcheur flottant devient tout le symbole de la lourdeur des après-midi de dimanche. Aussi cette scène où le juré retrouve son fils à l'Echelle, avec le corps de la femme dansant en reflet dans un verre de vin.

    Ah oui, bien évidemment, tu veux l'histoire, Lecteur : c'est un policier, sauf que comme dans Crime et Châtiment le crime a lieu dès le début et qu'on sait qui est le coupable. Pitch : un après-midi de dimanche, un pharmacien digne notable de sa petite ville près de Strasbourg se promène au bord d'un lac et, poussé par on ne sait trop quoi, tue Catherine Langeais. Quelques semaines plus tard, il est nommé juré pour le procès du petit ami de la victime, que toute la ville voudrait bien être le coupable.

    Ca en fait des cas de conscience pour un type que la pesanteur provinciale étouffe et écrase. Grinçant, désespérément moderne, cynique - essentiel.

    ii. Mamma Mia, de Phyllida Lloyd. - Anecdotique. Mauvais script, mauvaises images, mauvaise lumière, mauvais jeu d'acteurs. Une vague tentative de nous la faire Madame Butterfly au bord de la mer Egée quand Glen Close refuse la main de Pierce Brosnan, qui tombe à plat. À ce niveau ce n'est même plus de la carte postale tant ce qui aurait pu faire le charme du film (une vie nécessairement idyllique avec des drames de polichinelle dans une île grecque entre anglo-saxons propres sur eux) est mal rendu : décors peut-être grandioses mais vidés par une photographie qui les vide de leur contenu et les renvoie dans le domaine du jeu vidéo bien pixellisé. Trois seuls plaisirs : Pierce Brosnan et Colyn Firth en tenue seventies à la fin (mais c'est une blague facile), la musique d'Abba (mais c'est un plaisir de pédale), de petites choses agréables à regarder dans les personnages tertiaires (mais c'est un plaisir d'esthète).

    iii. La Cité des jarres, de Baltasar Kormakur. - Après le livre, le film. Et bien ce film-là reste une très bonne adaptation. Bien évidemment, la trame narrative est un peu simplifiée voire déformée pour les besoins de l'image. Mais Kormakur m'a permis de comprendre toute la force de la concision littéraire de la langue islandaise - sans compter que j'ai revu des coins de Reykjavik où je suis passé en coup de vent, pour ne pas dire (surprise amusante) une personne cotoyée durant mon périple parmi les acteurs (ça c'est pour la partie "moi aussi je fréquente des stars"). J'ai aussi retrouvé ce type de mobilier, de maison typiquement islandais, qui fait toute la force de ce film. Ce n'est pas un policier fait de mitraillettes et de courses poursuites, ni de suspence haletant. Tout juste Erlendur a-t-il la ténacité du chien qui va chercher le coupable avec les dents - à peine. c'est un taiseux, Erlendur, il laisse peu sortir bien qu'il fume comme un pompier. Il est même cruel, parfois, de cette cruauté nordique issue des hivers froids et du vent qui siffle sur l'océan. Tout ça pour quoi ? Pour un pervers, quasi sûrement violeur, qu'on retrouve mort dans son taudis...

    À voir.

  • DCLXXXII. - Uchronie d’un déménagement sans internet (2).

     

    Une femme comme une autre



    Elle souffre atrocément, mais elle ne me le montre pas. Elle prend sur elle : c'est qu'elle a du courage. C'est dur, cependant. On sent, à la voir me fixer avec autant d'intensité, combien la douleur étreint son coeur : un ennemi terrifiant a glissé la main dans sa poitrine, et lui broie le coeur, qui palpite à peine encore. Pressé. Déchiré. Petite chose frippée qu'elle peine à retenir derrière le barrage de son sac à main, l'ami confident qu'elle presse contre ses seins pour ne pas tomber sous le choc assassin.

    La douleur est si poignante qu'elle ne veut pas montrer qu'elle l'endure. Il faut qu'elle continue, même si quelque chose comme une colère angoissée l'envahit brusquement. Elle a sa fierté, pourtant : rien ne transpirera - tout juste la fixité plus grande encore de ses yeux, qui me contemplent. Plus grands encore. Terribles.

    Son visage est un masque, et je comprends que sous l'argile mon geste a réveillé les plus terribles sentiments, les plus intimes douleurs. Tout en elle est atteint : son corps, son âme, sa dignité. Elle ne peut que se résigner, face à cette agression horrible ; il en va ainsi des femmes depuis Adam. Elle doit supporter avec patience - elle ne laissera même pas passer un soupir.

    Son regard me quitte, faignant plus encore l'impassibilité. Je lui ai fais mal, mais elle aura la bonté de ne m'en rien dire. Tant les hommes demeurent toujours les cruels gagnants. Elle continue, empêchant la peine de la faire tituber dans l'escalier.

    L'escalier où je ne l'ai pas laissée marcher au milieu quand on s'est croisés.


    Deux fenêtres



    De la terrasse de l'hôtel, on voit l'Acropole. De la fenêtre en journée, on voit la mer.

    Dès l'avion quitté, j'ai été chez moi : en Méditerranée.

    Montagnes rouges, lourdeur de l'air à cinq heures. Poids de la cravate.


    Trois exercices pour un homme



    Il arrive, et s'empare de la télécommande. Change le canal, et lâche la commande où sont les verres. Elle y rebondit. La télé, à l'angle de la salle, a quitté les informations anglaises pour un documentaire sur les moeurs du maillot de bain féminin. Evidemment, les pièces de collection sont portées par des choses qui doivent être somptueuses.

    Il s'empare de poids, les enquille aux les haltères. Chaque nouvelle mesure est signée par le claquement sourd de la fonte et la mécanique fait un bruit de locomotive quand il règle l'assise du dossier. Un téléphone sonne, le sien. Plutôt : le son roule dans la salle, profitant lui aussi des miroirs. Il décroche. La discussion durera, il lui faudra déambuler sur le parquet, battre l'air du poignet pour convaincre. Le ton montera plus haut, lorsqu'il s'énervera. Pour se calmer, il devra se masser les pectoraux dans le miroir, continuant de hurler. Rien ne va. L'autre a intérêt à se tenir à carreaux. Lorsqu'il claquera définitivement le clavier du portable, il aura la mâchoire en avant, l'oeil méprisant. On sent la haine, le mépris - l'adversaire ratiboisé, anihilé. On ne la lui fait pas.

    Il tourne de nouveau autour de la mécanique. Ses épaules s'agitent, il secoue ses bras. On le sent pris d'une furie divine. Il fait une moue, et rajoute des poids à la barre. En s'asseyant, il vérifie que ses épaules roulent bien dans le miroir. Il se campe, pieds se fichant dans le parquet qui résonne. Un cri rauque : il vient de soulever la centaine de kilos. Quelque chose tremble, vers le poignet. Il grince de nouveau, lâche tout. La feraille tombe. Elle aurait été plus légère, elle aurait pu rebondir.

    Il part à grand pas, s'aimant encore dans le miroir.

    Je continue de pédaler.


    Quatre heures deux



    Il doit être quatre heures deux en France. L'avion a du retard, quel que soit le service tout semble lent ici. Hier, il a fallu une heure trente pour avoir des fruits tranchés, délicieusement fondants. Peu importait : il y avait la fraîcheur de l'air, la clarté noire de la ville. La tache blanche et jaune du temple d'Athéna, posée sur la colline comme une brique de feu. Et un livre.

    Ils sont deux, comme il y en a beaucoup, de deux, dans un aéroport. L'un deux porte un t-shirt rose clair, l'autre un bleu. Je vois leur dos, et leur nuque inclinée. Celui qui a posé ses lunettes dans ses cheveux tend la main derrière les fauteuils, empoignant le dossier de celui aux cheveux rasés. Sa main est fine, bronzée ; il y porte un bracelet de ficelle, et une montre. De temps à autre, ils regardent quelque chose qui passe, têtes se tournant en même temps. Ils se montrent des articles qu'ils lisent, arrondissant leur dos et penchant la tête. Il vient de lui effleurer la joue. Il presse son front contre le sien.

    Elle s'assied devant eux, les sacs à main à la saignée du coude. Il lui faut trois sièges au moins. La ribambelle de bracelets finement dorés dégringolent le long de son bras. Elle soupire, dans un nouveau ronflement de métal elle relève les cercles élargis de ses lunettes de soleil. Le monde est tellement impossible. Elle écarte tellement les jambes qu'on ne voit plus que son string. Impossible, je vous dis.


    Cinq jours



    Dimanche, je repartirai, pour cinq jours.

  • DCLXXXI. - Dessins du dimanche (ou presque).

    Ce matin, vers quatre heures je pense, j'ai senti vos gestes autour de moi. Vous avez tenu parole, et moi je dormais profondément. Je crois que vous m'entouriez, et puis la porte a claqué dans mon demi-sommeil.

    Eté 2008, au parc Citroën.

    L'été au parc Citroën

    J'avais demandé que vous me fassiez un bisou avant de partir pour le Portugal.

    Mai 2008, étude 1.



    Ce matin, j'ai rangé nos restes, les verres vidés où le vin avait séché, le plat qui sentait la truite et l'huile, et les assiettes où les traces de la sauce tomate que vous aviez faite s'étaient resserrées autour des traces de fromage.

    Mai 2008, étude 2.



    Mardi, ce sera à mon tour de m'envoler pour de longues semaines.

    H***
    H***


    Entre deux journées surchargées et cravatées, peut-être remonterais-je les Longs Murs pour monter la colline où Erechtée modifié transformé lovait ses anneaux mythologiques.

    M***
    M***

    En fait, c'est certain : je monterai au deuxième centre de la civilisation. J'essaierai de ne pas chercher les chlamydes dans la pollution.

    D'après Rembrandt (Vienne).

    Etude de jeune homme, d'après Rembrandt (Vienne).

    Vale.

  • DCLXXX. - Uchronie d'un déménagement sans internet.

    Les cartons

    Ma vie a tenu dans 52 cartons et quelques meubles qui ne sont pas partis aux ordures.

    L'emménagement

    Portons grâce au Seigneur : connecter une machine à laver, en fin de compte, ça se fait. Surtout quand on est trois : deux qui aident et moi qui stresse.

    Le hammam

    Séance mensuelle de hammam à la Mosquée avec mon ex-voisin, M. O***, suceur (de sang) reconnu. Les vieux musulmans qui normalement déambulent, chapelet au poignet, ne sont plus là. On est moins serrés, mais les nuques sont plus raides.

    Dans la salle la plus chaude, un quadragénaire se met à vouloir me faire un massage "typiquement marocain". Curiosité malsaine : je laisse faire.

    Contrairement à ce que pourrait croire le Non-Lecteur de cette uchronie, il ne s'est rien passé. Si ce n'est que M. O***, suceur (de sang) reconnu, s'est courageusement enfui pour me laisser face à mon destin. Ce fut un vrai massage, sans à-côté ni tentative. Je lui ai rendu la politesse au gant de crin.

    Le dernier jour

    J'ai beaucoup erré ce mois-ci. Je pense savoir pourquoi, mais je ne le dirai pas ici.

    Un hétéro a découvert ce que c'était qu'un homme ; d'autres garçons plus confiants ont accepté ma main sur la courbe de leur hanche. Je donnerais l'enfer pour certaines courbures.

    Le dernier jour, il n'y avait plus de rideaux aux fenêtres. Levant les yeux, je m'aperçus que la fenêtre d'en face s'était fermée durant. Une ombre derrière s'esquiva. Tant pis.

    Le premier repas

    La première tentative de cuisine et le premier repas ont été faits autour d'un bon paquet de vin et de quelques spätzzle pour faire bonne figure. L'appartement commence à prendre forme. J'ai envie de téléphoner à tout le monde pour dire que je suis bien ; je ne le fais pas : il est minuit, je ne suis pas Christine Angot.

    La salle de sport

    La salle de sport est à quelques minutes de chez moi. Je n'y vais en fait que parce que je me dis qu'à la fin il y aura le sauna. Gigotages sans enthousiasme, il faudra s'y remettre.

    Le club est mal foutu, mais on y survivra. Dès l'entrée, je retrouve les nabots laids et mastocs qui compensent par la largeur de leur torse hormoné. Partout ils sont les mêmes.

    Au sauna, un vieux monsieur tend son dos nu sur sa serviette. Il me parle de la chaleur, c'est vrai qu'il ne fait pas très chaud, un tout petit 60. Il me dit que je ressemble à Matthieu Kassovitz avec ma barbe. Je souris.

    Nous parlons longtemps de cinéma, dans la boîte en bois. Il part en me souhaitant une très bonne journée.

    J'aime ce genre de papotage.

    Le festival Rock en Seine

    Le Festivalier se doute bien que faire une liste dans un sujet qui en contiendra déjà beaucoup, et qui sera long, ne peut qu'enthousiasmer le Lecteur pour éteindre son ordinateur et aller voir ailleurs s'il fait plus joli. Fort de ce constat théorique et néanmoins très pratique, en terme d'économie d'énergies et de relance de la consommation phranssèze (le Lecteur dégoûté ira forcément dépenser son pouvoir d'achat), l'Auteur s'engage donc dans cette narration. Cependant, l'heure matinale de rédaction l'amènera à être bref, tout aussi bien que les douleurs aux arpions. Tant pis pour l'économie nationale, je ne peux pas aller chercher la croissance seul avec mes dents.

    Ores doncques, oyez, oyez :

    i. These New Puritans. - Un peu bruyant pour ce que c'est. Ce premier concert annoncera la suite, hélas.

    ii. Hot Chip. - Certes, c'est toujours amusant de voir de gentils garçons bien coiffés faire des couleurs, des bulles et un peu de son. C'est vendu comme une boîte à tube, ça ressemble plutôt à du tube en boîte : beaucoup de rythme, mais tout juste ce qu'il faut pour que ça réussisse aux Bains ou dans n'importe quelle autre cave à coke, mais pas dans un salon, ou du moins dans une oneille de vieux Festivalier bougon et grincheux qui en veut pour son argent. Le dancefloor, c'est quasi plus de mon âge, si ça ne l'a jamais été. Je suis comme les Rhées, moi : né vieux.

    iii. The Do. - Bon, là, ça va. Brandissant son téléphone, le Festivalier tentera d'ailleurs de faire écouter sur les bords de l'Atlantique la prestation de On My Shoulders, en pure perte. À croire que toutes les tentatives similaires du Festivalier conduisent à ce genre d'échec. J'avouerai cependant avoir préféré l'album.

    iv. Narrow Terence. - C'est du débutant, ça hésite encore sur scène, ça a du mal à tenir son public. Dans ces cas le Festivalier sourit toujours et essaie d'être indulgent. Il se met même devant la rampe pour combler les vides d'un public indigent. Surtout qu'entre les riffs pas très éloignés d'une inspiration country un peu bric-brocquesque et une voix qui se la fait Tom Waits, y'a des bons points, il faut l'avouer. L'autre intérêt de la rambarde est de pouvoir admirer de prêt le charme nordique du bassiste et, plus encore, la grâce gringalienne du batteur. À marquer à la culotte, donc - moi,je m'occupe de marquer le Calvin Klein.

    v. Dirty Pretty Things. - Retour au rock professionnel, les vrais de vrais qui savent comment tenir une guitare et refaire un album en concert : ça prend un air mi-vintage mi-garage, pour pas dire complètement métal, en vrai. Bang Bang You're Dead est devenue une sorte d'explosion de guitares et de sonorités, , n'en parlons pas. La voix de Carl Barat devient quelque chose de plus aluminé au contact du grand air et des micros français, faut croire.

    Ceci étant j'ai eu un sursaut : une petite phrase musicale, dansThe Gentry Cove je crois, que j'avais déjà entendu chez Déportivo. Qui a copié qui ?

    vi. Kaiser Chiefs. - Ici tu poursuis, Lecteur, ta visite des grands shows, ce qui fait qu'un festival vaut aussi son pesant de cahouètes. Plein la gueule, plein les mains à taper, plein les oreilles. Bref, du grand jeu. Sans compter qu'on peut brâmer sans trop de souci Oh my God I've never been so far away from home et on en redemande. Pas plus mal, ça permet d'arriver en retard au concert suivant, prolongation oblige.

    vii. Tricky. - Anecdotique, même en étant concentré sur son sandouiche. À tant l'entendre réclamer Jésus, on se met à rêver de mains qui ouvrent les Cieux et du Christ qui apparaît en baîllant "ué, ué, c'est moi, m'vlà, c'est pour quoi ?".

    viii. R.E.M.. - Honnêtement, le Festivalier s'attendait à de la soupe pop, et ben non. Bon, y'a bien sûr eu à la fin Loosing My Religion mais il faut bien quelque chose sur laquelle chanter en choeur. Y'a pas à dire, y'a du métier chez ces papis, et Michael Stipe bouge son corps comme on voit rarement le faire. La petite scène de danse robotique était un p'tit moment de festival comme on en demande et on en a peu. Bref, ce fut une très agréable surprise.

    ix. Louis XIV. - Soyons honnête : ça réveille, ça met dans le bain. Sans plus.

    x. Jamie Lidell. - Concert totalement inégal. La première partie a dû en ravir beaucoup, elle m'a fait chier. Les préciosités construites à renfort d'électronique et de bidouillage de son, les chtk-boum-pff en boucle, bof. La seconde partie, qui rejoignait la bonne vieille tradition de la chanson-cabaret nouillorquaise, était déjà plus vraie, moins prout-prout à chemise ouverte et chaîne en or germanopratine. Non mais c'est vrai quoi il se prend pour qui Lidell ? Un remixeur de Versailles ?

    xi. Fortune. - C'est là que le Festivalier se contente d'une oreille, l'autre chassant le pervers dans le dédale des pissotières. En plus il y avait un rayon de soleil, vous excuserez.

    xii. Brooklyn. - Ze découverte of ze festival. Entendu de loin parce qu'il fallait repérer les places pour le concert suivant, mais franchement y'a de quoi faire. Pop juvénile ? Truc de djeun qui correspondrait à mes goûts masculins (m'a-t-on sorti) ? M'en fous c'est très bien et je vais voir pour l'album, zut, hein, y'a pas de raison. Un peu d'énergie pure, de puissance ado, du pop rock énergique, on va pas pleurer, hein !

    xiii. Kate Nash. - Kaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaate !!! (Accessoirement, je veux bien former un trouple avec le bassiste et le guitariste. Au pire, s'il faut choisir, je prends Brad.)

    xiv. The Raconteurs. - Raaaaah ! Du rock, du vrai ! Et j'ai vu Jaaaaack ! En plus voir White et Benson faire les utilités à cause de la circonstance évoquée plus bas, et donc nous offrir une heure quarante de concert au lieu de la cinquantaine de minutes réglementaires, y'a de quoi croire le luxe accessible et demander du sandouiche au caviar. C'est impeccable, c'est parfait, on se prend à trémousser du cul, mains dans les poches, jambes écartées au-dessus de son papier gras de sandouiche. Et hop un coup du mollet, et zou un bon de rein, raaah jeté du peton et vlan coup d'épaule.

    xv. Justice. - Oui bon ben voilà c'est de l'électro, quoi. Boum boum boum. Bon, reconnaissons qu'ils savent éviter de donner l'impression de la répétition. Reconnaissons aussi que mon grand plaisir a été quand leur station de mixage a eu une panne d'électricité et qu'ils se sont retrouvés comme des crétins durant deux bonnes minutes. Le spectacle était plutôt sur la pelouse, à voir tous les prépubères gigoter. L'un d'entre eux a beaucoup fait sourire à ses dépens.

    La circonstance sus-évoquée : Le concert de Justice devait être suivi de celui d'Amy Winehouse. Laquelle se fait une spécialité d'annuler ses concerts, ou d'y être médiocre. Pour la deuxième année consécutive, meudemoazelle Winehouse a décidé de faire faux bond, à la dernière minute cette fois. C'est pour cela que The Raconteurs a joué les utilités : en rallongeant la durée de leur prestation, ils ont décalé tous les autres concerts et un peu bouché le trou laissé si généreusement par l'autre britiche. Je vous rassure, Justice a fait son concert d'une heure et pas plus : on peut pas demander à des boufta-boufta-boufteurs d'avoir un répertoire suffisamment riche pour faire les utilités ; et puis, à Versailles, on n'est pas des valets. Tant mieux.

    Saluons au passage le courage de la direction du festival, qui ne s'est pas payé la politesse d'une annonce au micro, laissant planer le doute pour éviter la grosse émeute. Dommage, j'aurais bien demandé trois choupinous en dédommagement.

    Quant à Amy Winehouse, elle peut toujours courir pour que j'essaie de la revoir en concert, ça suffit, là.

    Le choupinou

    Le choupinou d'été est mort, tant pis pour lui.

    Adieu donc aux ticheurtes, aux petites sandalettes, aux chapeaux posés sur des tignasses improbables en dépit des vents coulis et des pluies diluviennes de cet été 2008.

    L'impression d'un samedi soir ou après-midi que sais-je

    L'Auteur croit bien que le Narrateur était bien ou plutôt : quiet, comme le calife de Goscinny et Tabary. Pas autant vautré sur des coussins, mais marchouillant dans le centre de Paname. Il y avait fait quelques achats de cédé, et s'était amusé à pester contre une libraire parce qu'elle n'avait pas Vue sur l'Arno, alors qu'il serrait amoureusement contre son bidon replet Maurice, du même Forster qu'il avait découvert du coup, se promettant des heures de fornication intellectuelle intense vautré dans un fauteuil, une bière à portée de main, en espérant qu'en voyant ça quelqu'un de bien viendrait taper la conversation. Plus discret que Tutu, que voulez-vous.

    Bref, le Narrateur allait, selon les dires de l'Auteur, au cinéma, se promettant sérieusement ensuite de s'aventurer dans un bar. Je te laisse imaginer quelle sorte de bar, Lecteur, et de toute manière si tu arrives à le concevoir c'est que sérieusement tu devrais voir un psy et te poser des questions quant à des penchants artistiques et réfléchir à la notion de menottes à fourrure rose. Il faut cependant que tu conçoives, incohérent Lecteur, qu'une telle idée est très rare chez l'Auteur, encore moins chez le Narrateur, qui après tout n'est jamais qu'aux ordres du premier.

    Quiet et bref, donc, plein d'allant et d'envies, le Narrateur et l'Auteur, suivis de près par le Lecteur qui se demande quelle encoignure de porte choisir pour se planquer et jouer au voyeur, allaient au cinéma, le long d'une rue piétonne. Quand à l'angle de mon angle de vue, je vois se contorsionner sur le perron d'une gendarmerie deux corps, qui s'y asseyaient comme font tous les corps de jeunes devant une maréchaussée dès lors que les poulets sont allés veiller au grain.

    Je l'aurais reconnu entre milles. Cette manière de se voûter, ce ticheurte blanc, et ces lunettes noires qui lui mangeaient le visage. Sans compter ses lèvres. M***.

    Je me fous de savoir qui l'accompagnait ; je pense que c'était l'un de ces copains proches dont j'avais vu les photos, ces mois où j'avais fait la connerie de commencer à m'attacher, avant qu'il ne me montre ce qu'était le courage de ses paroles.

    Un instant l'Auteur a soufflé au Narrateur l'idée de se retourner, de se planter devant lui et de le saluer du chapeau. Mais une saine couardise a repris le dessus, et le personnage principal a donc continué son chemin dans la foule où son anonymat, sa banalité et sa médiocrité passent très bien.

    Toute envie coupée.

    Le film n'a rien entamé à la morosité qui occupait toute la rangée. Pensez : un Auteur, un Narrateur, un personnage principal, une bonne mélancolie, sans compter le Lecteur qui s'est casé rapidos dans un strapontin quand le générique a débuté. En plus le film était une niaisitude énervante et besogneuse, quoique britiche.

    À la sortie, le Narrateur avait renoué avec un profond sentiment de solitude, qu'il avait réussi à oublier ces dernières semaines. Il n'avait vraiment plus courage de s'en aller dans les bars à trentenaire en espérant qu'il aurait non seulement le courage d'y entrer, mais en plus d'y entamer la conversation. Le rideau de fer était tombé entre les illusions du théâtre et la fosse sceptique où il continuait de turbiner son trombone. À quoi bon ? De toute manière, ce que voudrait bien un jour trouver le personnage principal, ce n'est pas ce qu'on a dans les bars, car ceux qui y vont y trouvent leur compte.

    Lui, il s'en passerait bien. Et puis simplement il n'avait plus envie. Beaucoup de choses devenaient plus lourdes, soudain, et l'air était pour le coup un peu chaud. La nuit était là, profonde, généreuse et grasse de désir, et pourtant il faut croire qu'elle avait déjà quelque chose de métallique, d'incertain. Comme des reflets sur le rideau de fer, pendant qu'on déambule entre les sièges du théâtre.

    L'Auteur a beau dire au Narrateur que s'il n'a pas réussi à entretenir une relation durable quelconque depuis deux ans, pour ne pas dire depuis toujours, c'est peut-être qu'il y est pour quelque chose. Il y a beau jeu de toujours se plaindre, quand on ne fait rien pour trouver, et qu'on ne parvient pas à conserver. Le personnage principal, lui, se plaint qu'on lui fasse si souvent jouer les acteurs pornos lors de courts métrages, pour le plaisir de simples hanches. Tous s'accordent pour dire qu'on est bien loin d'avoir une solution au problème, et qu'en plus on s'enferme dans un bon sac de merde bien suintant.

    Je demande pas grand'chose, juste l'impossible.

    J'avais envie de fumer du coup, avec une bouteille, sur les quais. Toutes les civettes étaient déjà fermées, tintin pour le Cohiba. M'imaginer alors avec un paquet de clope, seul, parmi tous les pique-nique, me faisant taxer à tout bout de champ par le premier passant, avait quelque chose d'humiliant et de pitoyable. Comme si le seul moyen d'avoir un tant soit peu l'attention de qui que ce soit passait par la possibilité de lui fournir une cigarette pro deo ou l'indéfectible soutien passionné à une cause humanitaire quelconque.

    C'est à ce moment que la ville devient quelque chose d'hostile, de parfaitement isolant. Où les bars deviennent des arènes d'où l'on vous regarde passer, mains dans les poches pour faire bravache mais surtout pour filer doux, bête pitoyable, risible, quémandant un regard tout juste suffisamment condescendant pour vous permettre d'exister. Vous n'êtes même plus digne d'être une larve, de celles qui s'imbibent pour trouver une existence et trouver dans les derniers résidus de leur cerveau un semblant de métamorphose qui se brûlera aux premiers jets de la lumière incandescente d'un monde dont la beauté est partout, sauf en vous. Vous n'êtes même pas rien : vous êtes transparent. Inexistant. Quelque chose que l'on croit cogner du coude sur le trottoir et qu'on est surpris de ne pas découvrir. Il n'y a plus qu'à disparaître chez soi, remerciant qu'on vous fasse la grâce, encore, de vous laisser cela.

    Comme souvent, je m'insupporte.

    Je me console alors, bâffrant une soupe de carottes, les Started A Fire à fond, dans ma nuit gâchée.

    Vous ne connaissez pas les Started A Fire, Lecteur, et c'est normal : il n'y a qu'un inutile comme moi, sans vie sociale, sans perspective d'avenir autre que la masturbation sous différentes façons, qui peut trouver suffisamment de temps pour connaître des choses aussi anecdotiques. Sur ce, vous l'excuserez, mais le bijou graisseux d'inanité sonore va coucher sa superfuité, énervé de lui, avec cette rage malsaine de deviner ce qui se passe en-dehors de son lit sage et scolaire, souffrant de n'en rien connaître, et adorant s'infliger cette souffrance.

    Le puits de lumière

    Dans ce nouvel appartement, la cuisine donne sur un large puits de lumière. Le rez-de-chaussée est couvert d'une dalle, on ne surplombe que d'un étage un carré d'une dizaine de mètres de côté. En face et sur la gauche, il y a les hauts murs de l'annexe du tribunal, et du ministère de la Justice : aveugles, sourds, crépis solidement. La lumière du plafonnier y trace les damiers de l'échec judiciaire.

    La cuisine se fait fenêtre ouverte ; j'aime entendre les petits échos de mes entrechoquements - la sauteuse qui se pose sur les feux, le couteau qui tombe sur le plan de bois, la lame dont la séquence régulière coupe les légumes. Plus tard, face à l'évier, pendant que les verres claquent et parfois se fendent, je regarde ce grand puits d'ombre. Les bruits de ma vie me reviennent avec un retard, qui me fait croire parfois que je ne suis pas le seul à cuisiner.

    De l'évier, je vois sur le mur de gauche un autre trapèze éclairé. C'est une fenêtre derrière la tour de l'escalier de service, qu'on ne voit pas de là, qui doit être au premier. Lorsque je rentre, elle est toujours éclairée. Aux trépignements métalliques de mon carré de lumière, en plein milieu du mur d'en face, qui doivent faire croire à une intimité plus occupée qu'elle ne l'est réellement, répond la constante placidité de ce trapèze à gauche. Silencieux, il se contente d'être allumé, et de coucher sa traîne sur la dalle du rez-de-chaussée.

    C'est de la salle de bain qu'on comprend ce que c'est, et encore. On voit un bureau dans un angle, avec des étagères et des dossiers. Devant la fenêtre, il y a un écran. Devant l'écran, il y a un jeune homme. Le plus souvent, quand je passe dans la salle de bain, je le vois la main gauche au menton. Studieux, ou attentif.

    Il y est tôt, il reste tard.

    Durant mes vacances, je pensais que c'était l'un des fonctionnaires du Ministère. Puis en le voyant devant son écran ce dimanche, je crois avoir compris.

    Ce soir, j'ai pensé que si je le voyais, c'est que je n'étais pas moi devant un écran d'internet.