26.09.2008
DCLXXXV - Hellène.
- 1 -
La vie d'hôtel est une vie morne, saine, et délicatement prévisible - tout comme travailler à l'étranger. La journée est scandée par les déplacements, le matin et le soir par les repas zigzagants entre les mannes d'américains retraités qui viennent en quelques heures contempler les millénaires de pierre. La nourriture est internationale, la langue un beuglement américain, satisfait. Les sièges sont pleins de chairs, aux peaux de bras flasques et gras. Les bacs de bacon, au breakfast, sont fouaillés aussi puissamment qu'un feu moribond, tandis que les serveurs s'insinuent sous des cohortes de plateaux, de verres, de nouveaux oeufs frits.
Dans cette masse braillante aux pantalons immenses qui traîne, gourmande, devant les bacs d'omelette blanche so cute et de saucisse tiny but gorgeous my gosh, se glissent parfois de maigres hommes d'affaires, cernés. Ils mangent souvent par paire, voire plus. Le plus jeune est toujours le premier, qui se redresse avec l'inquiétude - cachée par un sourire attendant patiemment l'absolution ou la reconnaissance - qu'on ne lui adresse pas la parole sur le plateau de champignons. Ils se parlent peu - on les sent gênés de cette intimité. L'ordinateur qui fait parfois son apparition à côté du café tiède est un soulagement, peut-être une cachette.
Ce matin, ils étaient trois. Le plus jeune avait mon âge, il tentait de sourire et bafouillait son anglais au serveur pour commander le caffe con pana et l'espresso frego. Il n'avait pas mis sa cravate, encore : ce devait être son premier déplacement. Ses deux collègues l'ignoraient, l'un penché sur son BlackBerry, l'autre sur des notes minutieuses. Il se leva, s'excusant d'un sourire, redressant sa mèche blonde. L'ordinateur devait ronronner bien fort, les notes être écrites finement. On n'a pas lu Pascal avec plus d'attention.
Ne cherchant plus à héler le serveur pour l'eau chaude qui ne viendrait jamais, je me contentais de le regarder se diriger vers le stand de fromages, celui qui est sans queue ni américains. Il y a là-bas du katiki, de la graviera et parfois du mizithra. Il semblait hésiter devant les triangles de pâte jaune.
Lorsqu'il revint, l'assiette pleine où on voyait le doré d'une croûte et le rouge ténu d'une tomate tardive, un homme plus âge avait rejoint la table. Ce devait être le chef, quelque chose comme ça, à voir le pascalien se mettre à lui disserter les preuves théologiques qu'il venait d'étudier.
Le serveur arriva, chargé des cafés. Le petit blond lui sourit, pour prendre sa boisson. Le chef tendit la main, lui ôta le caffe, et commença de le boire.
Je le vis ne pas comprendre.
Il baissa les yeux vers son assiette de fromages, et la posa. Puis il a sorti son ordinateur.
Cette boutique n'est pas toujours visible de l'hôtel - c'est une échoppe comme on en croise souvent dans les rues d'Athènes, un carré sur le trottoir où se vendent les choses les plus inutiles et les plus urgentes. Il y a parfois des journaux, je vais y faire un tour en attendant mon assistant. J'y achète peu - on a peu de besoins, quand on vit à l'hôtel. Pourtant le dernier achat, un peu de gel douche, m'avait fait croire être au Bon Marché.
Les journaux viennent de partout - il y en a quelques dizaines de chaque, tous les titres grecs et les grands titres internationaux. Ceux qui vivent face aux hôtels doivent croire qu'on ne prend son plaisir qu'à ne lire le Financial Times ou le Wall Street Journal.
Depuis quelques jours, j'y retournais régulièrement. Non seulement parce que F*** est toujours en retard, mais aussi parce que j'y avais vu un temps une manchette rouge et noire, un peu datée, qui fleurait bon le journal satirique. Il faut attendre un peu : la nouvelle livraison n'a jamais lieu le mercredi - parfois le jeudi, parfois le samedi. Il n'y en n'a jamais qu'un exemplaire, plié en quatre entre un paquet de Monde et trois Figaro.
Ce matin, la boutique était vide. Je ne trouvais toujours pas mon canard. Je musardais un peu, histoire d'attendre la propriétaire, et de dire bonjour pour faire passer le temps.
Kaliméra !
Ils ont une façon toute particulière d'appuyer sur le 'mé'. Elle venait de courir pour me rejoindre, mince et noyée dans ses robes à fleurs. Elle devait fumer un peu plus haut dans la rue, parlant avec le moustachu qui fait janissaire d'hôtel.
Elle franchit le seuil, passa derrière le comptoir. Et elle me tendit mon journal, qu'elle m'avait gardé caché sous la caisse.
La journée, comme toutes les journées, avait été infernalement dure. Ce n'est pas toujours facile de mélanger le rythme grec - journée pleine, sans pause déjeuner - et le rythme du consultant - journée longue. Bien souvent, en fin de journée, on opine consciencieusement du chef alors qu'on n'a rien compris de ce qu'on vient de vous dire, et qu'on aimerait bien qu'on vous répète.
Ces jours-là, mon assistant baisse le pavillon plus tôt que moi : je tente de garder un peu de forme, m'agitant devant des miroirs pendant que la télé braille les derniers massacres financiers, et lui mange rapidement avant d'aller dire à sa copine qu'il l'aime, longtemps, au téléphone.
Ils se parlent à voix basse, doucement. On le voit s'énerver, mais jamais il n'ose monter le ton. Cela doit faire longtemps qu'il ne l'a pas vue, et qu'il est ici, avec moi.
De retour, il avait déjà accroché le .. à sa porte. J'extirpe le journal de la mallette, prend un livre en plus au cas où, et je monte.
Athènes semble calme ce soir. On ne devine plus les phares des tankers quittant le Pirée. Une fête foraine clignote au loin, vers la route de Lamie. L'air est frais, un peu humide. Il n'y a quasi personne sur la terrasse et pourtant il me faudra un peu de temps pour trouver une table d'où voir le Parthénon, jaune tiédi de brume.
Enfermé dans les bras de fer forgé, je grignote avec plaisir les nouvelles de mon pays et un peu de pain. Le serveur, dont je ne connais toujours pas le nom, apporte un verre plein de Cabernet. Il est léger, frais, avec un goût de cannelle et de banane. J'ai des envies de carnivore - calme, tranquille, occupé, j'espère n'être pas aussi pitoyable que ce cadre avachi sur sa bière. Mais - je ne suis qu'un type seul avec un journal et un menu.
Les toiles de la marquise froufroutent à coup sec. On dirait que des pigeons volent d'un coin à l'autre, sans battre des ailes. Parfois, elles claquent, soulevées brusquement sur le ventilateur qui continue de décapiter la lumière.
Il pleut.
J'ignore comment c'est arrivé : j'ai levé les yeux, et il pleuvait. Des murailles d'eau entourent la marquise, dont les pans se gonflent, brunissent, suintent aux coutures. Une gouttière se forme à quelques mètres, noircit les carreaux de terre brune.
La ville a disparu dans la mer. Parfois dans l'eau on voit flotter la nageoire lumineuse d'un poisson des abysses - puis il disparaît. On entend une sirène glapir dans les profondeurs, mais elle ne persiste pas. La lampe grésille, sous l'hélice du ventilateur.
J'hésite, j'essaie de regarder. Mais il n'y a rien, sinon le bruit terrifiant de l'eau qui dévale sur la ville. Journal plié, je bois, regardant les éclats de verre qui se forment aux chéneaux d'un toit, le tremblement des tuiles dans l'orage.
Brrrraaaaaoum. La marquise s'éventre, la toile déchirée fond sur la table et se mélange aux serviettes.
Je cours à l'abri, journal protégeant le verre, saluant les serveurs hilares dans les nappes noyées.
J'ai sûrement trop bu.
Il pleut depuis ce soir, des orages continus. Dans le lobby, de dernières américaines désoeuvrées par le week-end s'européanisent avec des roulées canailles. D'où j'étais, je les voyais dessus mon livre, en rangée épaisses sur les coussins d'un canapé. Bras reposant à l'horizontale sur le ventre.
L'une d'entre elles partira avec les fleurs de la table basse.
Les serveurs avec le temps me reconnaissent : ils me font attendre plus longtemps, mais ils me touchent l'épaule, et parfois me sourient. Je crois que ce soir ils ne m'ont pas compté la pannacotta criminelle ; peut-être parce qu'il n'y avait plus de retzinah, que du Chardonnay.
Je suis seul ce soir, alors j'ai longtemps fumé, aussi. À côté de moi, un vieux grec endimanché sous ses derniers cheveux gominés s'était emparé du piano. Je ne suis jamais parvenu à écouter du jazz que dans les hôtels. Il enjolivait, c'était plein de préciosités déliquescentes. Je ne suis pas sûr qu'elles étaient nécessaires ; elles allaient avec lui, c'est tout.
L'un des derniers touristes l'a invité à leur table. Il s'y est assis, le temps d'un verre, mains serrées entre les cuisses comme un écrin. Ensuite, il a joué du Chopin, je pense, ou peut-être était-ce du Lizst revu. J'avais envie qu'il joue As Time Goes By, je n'ai pas osé.
Je me doute bien qu'avec le vendredi soir il conviendrait que je sorte ; j'ai plutôt envie de tranquillité. D'être paisible. Je laisse le temps couler, pendant que la bouteille de vin de Macédoine s'aère. Enfin, je dis de Macédoine : c'est ce que j'ai cru lire, je n'en suis pas sûr. J'ai des livres et la nuit pour moi. Demain, je sortirai.
11:45 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


Ecrire un commentaire