20.09.2008

DCLXXXIV. - En rentrant... et ben, en rentrant.

Quelle semaine ? Où ça ?

Je pourrais dire que le personnage principal a fait beaucoup de choses, et qu'à défaut il en a fait d'autres. En même temps, quand le personnage principal passe l'essentiel de son temps à s'occuper, et à accomplir des choses que je me complais à narrer, on pourrait penser que j'en rajoute - un peu par fatuité, comme pour dire : regardez comme je sais raconter des choses ! Regardez comme ma marionnette danse sympathiquement le long des fils de mon récit ! Je le mettrais alors sur un tapis dans une salle de sport, ou je l'agiterais dans des conseils d'administration, encravaté du haut jusques en bas. Il ferait tonner le monde et les dollars, même dans les pays où ils n'existent pas. Si j'avais envie, je vous ferais même des analyses d'un album de Whitney Houston, ou des listes de marques. Mais je ne suis pas Bret Easton Ellis, bien que je craigne qu'avec le recul, désordres physiques en moins, ma vie soit bien proche de celle de Sean Bateman. J'ai dit ma vie, et non celle du personnage. Je suppose que celui-ci a plus de propension à vouloir imiter Patrick Bateman. Mais je me demande quel plaisir il y a à vouloir imiter un tel, ou rechercher à se hausser du col le cul toujours aussi profondément enfoui dans la chaise du confort. Rah que c'est chiant d'être la matière de son livre. Michel, pourquoi m'as-tu fait ça ?

Il y a l'autre manière, que j'emploie souvent malgré tout, il faut bien le reconnaître : transformer mon personnage en regard externe, une contemplation. Il voit paisiblement, parfois moqueur, parfois enthousiasmé - transporté par la puissance profonde & imaginative qu'il y a à voir, d'un étage de bureaux, le rose du soleil s'endormant détailler minutieusement des carrés de blanc jauni sur les revers de la montagne là où sont les milliers de toits et de façades. C'est dans ces instants que l'on permet de comprendre au personnage d'où peut venir le cubisme, à l'origine. D'un rien : un étage, une montagne, et une ville de Méditerranée qu'on n'a même pas le temps de visiter tant on travaille. Pourtant, en poussant plus loin dans les étages désertés par le soir, on voit aussi le pic d'Aghios Georgios, aux pierres jaunies, rosées, dessinées par les pins.

Plus tard, dans les embouteillages interminables où le taxi prendra ses aises, on pourra même un instant laisser le personnage rêvasser devant les rues qui devaient être, il y a longtemps, des champs vides où des Spartiates attendaient d'attaquer. Maintenant il suffit de regarder les bannières qui semblent annoncer la fête du parti communiste local auprès d'une église, ou la finesse des mains de l'hôtesse, perdues dans un gant plastique d'avion, quand elle prendra les plateaux. Lire le grec n'est pas facile - tout se transforme en déchiffrage dans un monde fait de symboles mathématiques. Il faut prendre le temps, plisser les yeux. Croire humblement lorsqu'on vous brandit sous les yeux tout un code législatif dans cet alphabet. Il y a une leçon frustrante d'humilité dans cela : se trouver face à cette langue, et n'en rien comprendre. On essaie d'être logique, de repérer les formes récurrentes (kalimera, kalispera, nai, ochi, parakalo) et de deviner les autres à grand renfort de rationalisation et de souvenirs métaphysiques (pédophile : aime les enfants, donc "paidon"...) ou de similitudes (oktobrou : octobre). Rien n'y fait : le portugais et l'italien se lisaient, le grec résiste, et le B semble se prononcer V.

Le latin moderne est là, et se substitue : tout le monde, le premier chauffeur de taxi venu parle l'anglais - sauf évidemment la femme de service qui pourrait vous apporter l'eau chaude vitale au matin pour faire du thé. Cantonné au café et au fromage à la cannelle, on a beau faire, on ne peut que comparer avec l'incurie française - et le mal propre que l'on a en situation sérieuse à faire son Byron. Je ne suis pas sûr qu'à Paris l'on trouve autant d'anglophones (même expérimentaux) chez les commerçants. Au mieux fera-t-on des gestes. Au plus souvent, on regardera l'étranger affolé avec l'air condescendant et satisfait du coq sur son tas de crottin.

Bref, le personnage fait de son mieux, et se jette sur l'helleniko dès qu'il a compris ce que c'était. Deux tasses minimum par jour, pas moins - plus, c'est l'infarctus. Ce n'est pas facile, pour la première fois qu'on est grand, de rester impassible, affable et souriant - de plaire aux commerçants que l'on gangstérise, de prendre sur soi et de n'affoler pas votre assistant quand tout commence à faire plus Thermopyles que Salamine. Une chose semble gagnée, cependant : on vous invite la semaine prochaine dans un bar local ; il faudra trouver une chemise noire. Ainsi va la Grèce : vous pilotez à vue entre l'hôtel, les voitures et les cafés frappés. Sans avoir vue autre chose que quelques colonnes vers l'Olympéion. Bah cela viendra, c'est promis. Il suffit de remonter Syngrou Avenue.

Un soir ou deux dans les draps cinq étoiles vous avez eu envie qu'on vous rejoigne - surtout par simple amitié (le reste...). Ce pourrait être bien, Athènes, à deux. Tant pis : c'est une question d'habitude, comme les moignons.

Le vendredi, il vous faudra bien sept heures pour revenir en France. L'appartement aura un air de froidure, de sécheresse : vous vous apercevrez qu'il est resté un appartement où vous avez posé vos meubles à la va-vite, déménageant, et que rien n'y a encore vécu. L'univers n'y est pas uni - c'est une collection, pas un assemblage. Cela attendra, aussi.

Alors, vous écouterez de la musique, pianotant cela, car vous avez déjà lu quelques centaines de pages aujourd'hui : MGMT, Lightspeed Champion, Tom Waits, Muse. La musique, les livres : ce qui reste, pour vivre.


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