12.09.2008
DCLXXXII. - Uchronie d’un déménagement sans internet (2).
Elle souffre atrocément, mais elle ne me le montre pas. Elle prend sur elle : c'est qu'elle a du courage. C'est dur, cependant. On sent, à la voir me fixer avec autant d'intensité, combien la douleur étreint son coeur : un ennemi terrifiant a glissé la main dans sa poitrine, et lui broie le coeur, qui palpite à peine encore. Pressé. Déchiré. Petite chose frippée qu'elle peine à retenir derrière le barrage de son sac à main, l'ami confident qu'elle presse contre ses seins pour ne pas tomber sous le choc assassin.
La douleur est si poignante qu'elle ne veut pas montrer qu'elle l'endure. Il faut qu'elle continue, même si quelque chose comme une colère angoissée l'envahit brusquement. Elle a sa fierté, pourtant : rien ne transpirera - tout juste la fixité plus grande encore de ses yeux, qui me contemplent. Plus grands encore. Terribles.
Son visage est un masque, et je comprends que sous l'argile mon geste a réveillé les plus terribles sentiments, les plus intimes douleurs. Tout en elle est atteint : son corps, son âme, sa dignité. Elle ne peut que se résigner, face à cette agression horrible ; il en va ainsi des femmes depuis Adam. Elle doit supporter avec patience - elle ne laissera même pas passer un soupir.
Son regard me quitte, faignant plus encore l'impassibilité. Je lui ai fais mal, mais elle aura la bonté de ne m'en rien dire. Tant les hommes demeurent toujours les cruels gagnants. Elle continue, empêchant la peine de la faire tituber dans l'escalier.
L'escalier où je ne l'ai pas laissée marcher au milieu quand on s'est croisés.
De la terrasse de l'hôtel, on voit l'Acropole. De la fenêtre en journée, on voit la mer.
Dès l'avion quitté, j'ai été chez moi : en Méditerranée.
Montagnes rouges, lourdeur de l'air à cinq heures. Poids de la cravate.
Il arrive, et s'empare de la télécommande. Change le canal, et lâche la commande où sont les verres. Elle y rebondit. La télé, à l'angle de la salle, a quitté les informations anglaises pour un documentaire sur les moeurs du maillot de bain féminin. Evidemment, les pièces de collection sont portées par des choses qui doivent être somptueuses.
Il s'empare de poids, les enquille aux les haltères. Chaque nouvelle mesure est signée par le claquement sourd de la fonte et la mécanique fait un bruit de locomotive quand il règle l'assise du dossier. Un téléphone sonne, le sien. Plutôt : le son roule dans la salle, profitant lui aussi des miroirs. Il décroche. La discussion durera, il lui faudra déambuler sur le parquet, battre l'air du poignet pour convaincre. Le ton montera plus haut, lorsqu'il s'énervera. Pour se calmer, il devra se masser les pectoraux dans le miroir, continuant de hurler. Rien ne va. L'autre a intérêt à se tenir à carreaux. Lorsqu'il claquera définitivement le clavier du portable, il aura la mâchoire en avant, l'oeil méprisant. On sent la haine, le mépris - l'adversaire ratiboisé, anihilé. On ne la lui fait pas.
Il tourne de nouveau autour de la mécanique. Ses épaules s'agitent, il secoue ses bras. On le sent pris d'une furie divine. Il fait une moue, et rajoute des poids à la barre. En s'asseyant, il vérifie que ses épaules roulent bien dans le miroir. Il se campe, pieds se fichant dans le parquet qui résonne. Un cri rauque : il vient de soulever la centaine de kilos. Quelque chose tremble, vers le poignet. Il grince de nouveau, lâche tout. La feraille tombe. Elle aurait été plus légère, elle aurait pu rebondir.
Il part à grand pas, s'aimant encore dans le miroir.
Je continue de pédaler.
Il doit être quatre heures deux en France. L'avion a du retard, quel que soit le service tout semble lent ici. Hier, il a fallu une heure trente pour avoir des fruits tranchés, délicieusement fondants. Peu importait : il y avait la fraîcheur de l'air, la clarté noire de la ville. La tache blanche et jaune du temple d'Athéna, posée sur la colline comme une brique de feu. Et un livre.
Ils sont deux, comme il y en a beaucoup, de deux, dans un aéroport. L'un deux porte un t-shirt rose clair, l'autre un bleu. Je vois leur dos, et leur nuque inclinée. Celui qui a posé ses lunettes dans ses cheveux tend la main derrière les fauteuils, empoignant le dossier de celui aux cheveux rasés. Sa main est fine, bronzée ; il y porte un bracelet de ficelle, et une montre. De temps à autre, ils regardent quelque chose qui passe, têtes se tournant en même temps. Ils se montrent des articles qu'ils lisent, arrondissant leur dos et penchant la tête. Il vient de lui effleurer la joue. Il presse son front contre le sien.
Elle s'assied devant eux, les sacs à main à la saignée du coude. Il lui faut trois sièges au moins. La ribambelle de bracelets finement dorés dégringolent le long de son bras. Elle soupire, dans un nouveau ronflement de métal elle relève les cercles élargis de ses lunettes de soleil. Le monde est tellement impossible. Elle écarte tellement les jambes qu'on ne voit plus que son string. Impossible, je vous dis.
Dimanche, je repartirai, pour cinq jours.
22:23 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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