Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • DCLX. - Notule.

    Se cacher derrière une bédé, quand une chanson fredonnée évoque des souvenirs. Détourner les yeux, la laisser couler.

  • DCLIX. - En rentrant, en grignotant.

    Il est 6h13, je viens tout juste de quitter le costume-cravate.

    J'ai le soleil se coucher sur la Défense, et je l'ai vu se lever. Entre ciseaux d'un rouge flamboyant le soir, et les rondeurs douces et bleues de l'aube.

    Je suis un peu nerveux - je n'ai pas dormi, j'ai travaillé. Bien sûr. 

    Hystérie sur l'ordinateur, son imbécillité crasse, et ceux qui la louent. Pas nerveux des fois dans les bureaux, mains dans les poches, cuisses électriques, bras tordus. 

    Je suis rentré quand le déluge des réveille-matin commençait sa ronde dans les rues.  

    Je n'envie pas toujours les médecins, et leurs gardes.

  • DCLVIII. - Résumé.

    Marché mangé dormi. Mangé dormi marché. Dormi mangé.

    Bu bu bu bu bu.

    Vu des canassons. Bientôt ils seront entre mes cuisses, les étalons.

    Dormi au soleil, sous les nuages. Sué.

    Peint.

    Vu des sourires.

    Bu bu bu bu bu.

    Fais une bêtise.

    Mal au crâne.


  • DCLVII. - En visionnant, en lorgnant.

    i. The Happening, de M. Night Shyamalan. C'est peut-être parce que jusqu'à présent j'ai eu du mal avec les quelques Hitchcock qu'on m'a amené à visionner plus ou moins contraint et forcé (Rebecca ? Pffffffff - tout juste bon pour comprendre une phrase de Mrs Madrigal dans le premier épisode de la saison 2 de More Tales of the City) que ce monsieur-ci me meut peu. Je persiste à dire que son Sixième Sens est une arnaque à la Proust (vous savez, le renversement final qui éclaire tout), déjà vu et revu depuis plus de quinze ans) et que le Village est totalement anecdotique. La dernière moûture a été encensée à grands ahans de fumée par toute la critique qu'on en voit guère plus pour les miracles de Saint Janvier à Naples (même le Canard s'y est mis, c'est dire), je m'y suis donc assis un dimanche solitaire. Bon ben c'est nul.

    Après, je laisse Antoine en parler, il le fait très bien.

    Easy Rider (1969).


    ii. Easy Rider, de Dennis Hopper Je pense que le Lecteur courtois se contentera de sourire, lorsque je dirai que je viens juste de voir ce fénaumène du Panthéon ciné. Bah vi. C'est que je n'ai pas eu vingt ans sur les barricades, moi, excusez du peu. Et ben chapeau, les enfants. Sans dire que la fin, tombant comme le mouton de la guillotine, m'a soufflé, les aventures de Peter Fonda et Denis Hopper, l'un en cow-boy tonitruant et moustachu, l'autre en magnifique blondin taiseux (tiens, une p'tite analyse comparative avec des films ritals pourrait être intéressante), dans une Amérique où la violence surgit brusquement, annonce déjà Délivrance.

    Pourtant il y a quelque chose de plus brut, de plus abrupt : dans Délivrance, l'inquiétude sourd lentement de la rivière et des arbres, et monte lentement. Ici, elle pointe son nez sans qu'on s'y attende, et disparaît tout aussi soudainement - comme la Peste Noire ou le percepteur des impôts. Entre les illusions des hippies et les volutes de Marie-Jeanne.

    Surtout - la grande découverte du film a été Jack Nicholson. Pour moi, ce brave homme restait un vieillard cantonné au Joker ou à des comédies un tantinet désuettes. Le voir propulsé en jeune homme un brin sex sur les bords mais en plus en acteur de première catégorie, c'est toujours agréable.

    En Kärlekshistoria (1968).


    iii. En Kärlekshistoria, de Roy Andersson. Déjà il y a le plaisir pour le cinéphile de trouver, en 1968, le minois de Bjorn Andresen en petite apparition à côté d'un flipper, bien avant son rôle immortel de septante-et-un. Il y a surtout la fraîcheur de ces ados qui se découvrent, les petites brèles qui ronronnent et sur lesquelles on s'accoude, les enfants qui jouent au grand en mâchouillant des chouinegommes tenaces et en s'entraînant devant le miroir. Pas facile de réprimer un sourire béat devant certaines situations.

    Et puis juste à côté il y a l'univers des adultes. Désespéré, silencieux, alcoolique. Tout de violence pas forcément retenue. De perte et de regrets. Qui osent à peine regarder cette jeunesse qui s'ouvre en fleur. Dont la présence est tellement lourde, épaisse et brumeuse qu'on se demande comment on parvient à sortir vivant du cinéma. En somme, c'est à voir, mais il faut s'accrocher tout de même.

    Eldorado (2008).


    iv. Eldorado, de Bouli Lanners. C'est l'histoire d'un quadra un peu explosif, refourgueur de vieilles américaines sur le retour, qui découvre un soir planqué sous son plumard un cambrioleur terrifié. Au bout d'un moment, et surtout parce qu'il est crevé, il lui explose pas la tronche au démonte-pneu. Le premier c'est Yvan, la méchouille grasse et la barbe volumétrique. L'autre, il dit que c'est Elie, la casquette rouge et la capuche facile. Drôle de relation, un peu tendre, un peu paternelle, souvent désillusionnée et bourrue.

    Yvan au bout d'un moment se met à vouloir ramener Elie chez sa mère, près de la frontière. Les voilà embringués dans un road movie de première, dans les pertes infinies des champs, sous les nuages, la pluie, les rivières qu'il faut traverser et les arbres qu'on découpe à coup de voiture, et avec une bande son rock & roll du tonnerre de Brest, fieu.

    C'est déjanté, c'est magnifique, les paysages sont sublimés et ce n'est pas du John Ford. Non m'dame. Ca se passe en Belgerie, la vraie, celle où le pays est plat et le ciel est si lourd qu'un canal peut se pendre, mais un pays belgeois splendide.

    Et, au terme de ce petit bout d'humanité bancale, une fin... humaine. Terriblement.

  • (Hors numérotation). - Il se montre sans pitié.

    La vache.

    Tudieu.

    Jarnidieu.

    Je suis référencé par le Dieu du Ouèbe. Je pense que je peux mourir.

    Enfi, vue la durée de vie de ses blogues, je peux mourir de manière temporaire.

  • DCLVI. - La phâme.

    Penchés sur nos cartes au trésor, pendant que Hakim-Trois-Gâchettes dévorait son sandouiche, nous oscillons entre dévaliser le siège du KGB et celui de la Stasi. Une femme entra dans l'arrière-boutique. Je l'avais déjà croisée, lors du casse du Mont-de-Piété. Elle nous sourit, et nous demanda comment nous allions. Hakim-Trois-Gâchettes rougit derrière son sandouiche, s'étouffant un peu, pendant que l'Agriculteur replongeait sur ses plans, l'air de ne pas y toucher - regard droit devant.

    Tentant de tailler le bout de gras face à sa gentillesse, je me suis senti lentement mal à l'aise. Pas à cause du risque qu'elle pouvait être un indic, non. La came était planquée, et je caressais de l'ongle la crosse du fusil-revolver sur mes cuisses.

    Après tout elle était tout sourire et toute pleine de bonne volonté.

    Mais voilà : je n'ai jamais été à l'aise avec les femmes de sexe féminin férocement XX chromosomiquement parlant. C'est un fait. Je ne sais pas comment ça réagit, j'ai un peu l'impression de me tenir face à la mer à Biarritz, on sait jamais trop pourquoi ça a l'idée d'avoir des marées.

    Je ne suis pas misogyne pourtant. Enfin, pas tant que ça. Tant que la femme reste au domicile conjugal et ne vient pas me casser les plates-bandes matinales en me coinçant l'angle de son sac à main sous les côtes ou son talon sur le doux de la cheville, et me laisse attendrir parce qu'elle trimballe en oie dandinante sa marmaille adorable aux matins rayonnants, tant qu'elle se contente de faire coucou de la main à son p'tit boudchou qui fonce cartable brinquebalant vers l'école plutôt que de me bloquer entre les poubelles et les cageots remplis de melons exsangues sur le marché, tant enfin qu'elle ne tente pas de me marier avec ses yeux humides d'attendrissement - un célibataire pensez qu'on peut se hausser du mamelon sait-on jamais - ou qu'elle ne m'inflige pas le spectable déplorable de ses mollets dévalant de phlébite et autre thrombose dérivant en ulcère bien cancéreux sur les chaussettes baskets que retrousse le haut d'un sabot de cuir acheté le prix d'une pension à l'apothicaire local, et qu'elle se contente de me servir mon fromage sans m'expliquer comment le détailler pour en faire un allégé minceur recommandé par un magazine plus rempli de réclames que d'articles, bref tant qu'elle reste à sa place, pas loin du foyer et de l'éponge, entre la tinette et le pot de chambre, je la lui passe (l'éponge) et je lui permets de m'apporter des pantoufles.

    Qu'elle aura consciencieusement chauffées en son giron.

    C'est vrai que je côtoie peu de ces animaux étranges. Avec le recul, je n'en ai jamais trop fréquenté - même en prépa, c'est dire, où les hommes étaient une minorité écrasante. Je ne sais jamais trop quand ça réagit, ni comment. Ca ne se cerne pas, ça pleure, enfin plutôt ça a des réactions pas normales. En plus, parfois c'est très chaud et ça a une odeur épaisse et lourde (mais je me demande des fois si je suis bien le seul à la sentir, ou si tout le monde ne fait pas exprès). Sans compter que ça cuit trop la viande.

    Faudra qu'un jour j'envisage d'introduire ce genre d'animal dans la cave où nous gisons, les camarades et moi. Au mieux à des fins d'études, au pire pour permettre à l'espèce de se perpétuer. Il semblerait même qu'en animal domestique, cela peut être pratique, à voir comment l'autre zouave devant moi hier traficotait dedans.

    Après tout, trop d'ignorance a tué le dodo.

  • DCLV. - En étant photographié, en se regardant.

    Il y a quelques mois, un MySpacien m'avait entraîné dans une proposition de séance photo, pas loin du Père-Lachaise. J'étais fiévreux (l'angine se déclarait le soir même), le soleil était encore un soleil d'octobre. Des fenêtres on voyait le boulevard qui longe le cimetière et, à l'angle, un café. Je me souviens, montant les escaliers, avoir croisé une très belle femme.

    Je viens d'en recevoir quelques photos. J'allais dire émouvant, mais on va m'accuser de nombrilisme. Je vais donc dire : c'est étrange, de se voir avec un autre regard. Pas déstabilisant, non, mais penser : je ressemble aussi à ça ?

    Ben pour une fois je suis flatté.



  • DCLIII. - Chair(s).

    i. Il y a des gens qui ont une mer pas normale : elle bouge, il y a des vagues, un truc qu'ils appellent la marée, elle est jaune et la plage est plate avec du sable. Ils appellent ça l'Océan.

    ii. Pieds nus, on dépasse la barrière, on traverse le talus sous un pont de bois. Un homme, harnaché de mousse, nous frôle. Derrière la barrière, il devrait y avoir la mer. On croit deviner un intense champ de boue, on imagine qu'elle s'est retirée. En fait, c'était elle - traversée de nuages. Quelques surfeurs y gigotent.

    iii. À l'Océan, il fait rarement du soleil. En fait, il pleut. Tout le reste est exception.

    iv. Ce qui est appréciable, dans les séminaires, est la quantité de vin du cru à disposition. Ce qui l'est moins, c'est la quantité de travail qui demeure, et qu'on fait le soir dans sa chambre. C'est que j'ai un hold-up sur le feu, plus une exposition de diamant à voler à Conakry, moi.

    v. Cependant, cela se confirme : lire un tome de la Pléiade est délicat en plein vent, avec une serviette chouravée à l'hôtel tout juste bonne pour essuyer les mains sous le ventre. Ce n'est pas ça qui permet d'avoir les fesses à l'air. Bien qu'il y ait l'excuse de se dire que Pablo Escobar et Lucky Luciano, sortant du cours "Bien appuyer sur la gâchette", pouvaient me surprendre. Et sortir le Beretta avec le braquemard à l'air, c'est pas très corporate.

    vi. Je connaissais déjà cette capacité que j'ai à dormir dans l'avion ou le train. Je l'ai complétée en découvrant que cela peut être sur cinq heures d'affilée.

    vii. Je n'ai vraiment découvert le pays où j'avais taillé la bavette avec Mesrine qu'une fois dans le train du retour. Sous les oripeaux vaguement refaits d'oranges et de bleus du tégévé, se trouvaient des mâles aux joues crasseuses de barbes, aux épaules larges, au cou de taureau. Plonger aussi avant dans un cliché, et en prendre toute la sensuelle mesure, peut parfois prendre une dimension extrêmement érotique. Troublante. Il y a jusqu'à des désirs d'une violence étrange qui remontent.

    viii. Aujourd'hui, c'est l'anniversaire du plus beau des Nantais. Bon anniversaire, mon grand !

  • DCLII. - Une page d'Histoire qu'il ne faudrait pas écrire.

    Faire l’histoire, récente ou non, des démocraties ne peut plus faire à la fin du XXI° siècle l’économie des évolutions que connut la société occidentale avant la guerre de 2034. L’essentiel des éléments que nous connaissons de cette période repose, comme souvent, sur les archives plus que sur les traces orales – tant les restes électroniques demeurent plus solides que les faibles oscillations des paroles. Pour autant, les archives ne peuvent laisser la trace que de l’histoire officielle – officielle au sens où elle a été connue du public, dévoilée, révélée progressivement par les successions des hommes politiques et militaires qui se sont succédés durant cette période, mais aussi officielle au sens où une administration quelconque a reçu l’ordre (ou s’est elle-même ordonnée, par inspiration divine) d’établir un dossier quelconque dont le tout venant, parfois jusqu’au plus puissant homme d’État, ignorera l’existence même.

    Pourtant, aucun des Lecteurs de ce livre ne pourra remettre en question que ce que notre pays a connu, lors des premières décennies du XXI° siècle, est une évolution majeure. Majeure, pourtant, en quel sens ? Il y a certes ce que nous avons appris, enfant, à l’école. Il y a ce que nous avons appris à apprendre, lorsque l’Unification ayant eu lieu, nous avons pu poser sur ces lambeaux des yeux neufs. Il y a enfin ce que les historiens, ces rats d’archive qui détissent les labyrinthes du passés, nous permettent progressivement d’intuiter.

    Il convient de concevoir en premier lieu que de l’État de Naguy-Bocsa ne demeurait alors que les derniers restes d’une histoire que lui-même oubliait. Il y avait bien eu lieu, quelques siècles auparavant, quelques guerres dont il avait pu ensanglanter le continent, et une ou deux révolutions qui lui permettaient de croire qu’il était le fanal des malheureux tout comme le pays des droits de l’humain. Il serait peu lucide de prétendre que le Naguy-Bocsa était alors autre chose qu’une région, non pas nécessairement négligeable, d’un ensemble économique, social et politique dont la taille était le Continent tel que nous le connaissons déjà (tant les tendances lourdes de l’Histoire peuvent être puissantes).

    Cet État fonctionnait alors selon un régime bicaméral, sur le type du parlementarisme présidentialisé. Il convient de dire que ce type de régime, bien que d’une façade régulièrement retapée pour donner l’illusion de la stabilité, faisait tout aussi régulièrement l’objet de réformes constitutionnelles, tant parce que les hommes politiques y trouvaient une façon plus pacifique et plus immédiate que les guerres de laisser leur nom dans les Annales, que parce que l’instinct de préservation des superstructures sociales les amène le plus fréquemment à donner l’impression de menues réformes pour éviter les questions existentielles. Ce n’est pas tous les jours que la Plèbe se retire sur le mont Sacré, et même dans ces cas-ci elle n’obtient pas toujours tout ce qu’elle souhaite.

    Sans vouloir ressortir des théologies désuètes qui ont eu leur heure de gloire à l’époque du marxisme, l’impartialité exige de reconnaître que ce pays était alors le fait d’une immobilisation sociale profonde. À tout le moins, jamais l’écart entre le discours et la réalité des choses n’était aussi probant. Le discours ne devenait, d’un point de vue symbolique que réel, jamais que la seule chose probante, pour tout dire. Rien n’était plus important – rien n’était plus réel.

    Pour autant, l’historien qui essaie de soulever les fatuités de toute logorrhée, découvre sans souci sous ces oripeaux des forces tangibles, profondes, solides. Certes, on ne pourrait reprocher la permanence d’une évolution possible, qui était de fait la seule solution à l’immobilité latente. C’est en parlant d’une possibilité d’ascenseur social que l’on permet aux pauvres de rester en leur domaine, qui est d’être exploité et de consommer les biens que l’on leur fait produire. Regardons : à l’époque des Gracques, qui pourtant semblaient d’affreux révolutionnaires alors et d’élégants paltoquets bien ignorants des réalités désormais, le plus infect souillon de la plèbe pouvait déjà rêver que lui-même, ou son fils, joue au parvenu gras et infatué. Le rêve de Trimalcion n’est jamais loin. Cependant, l’intelligence de cette société était d’avoir substitué aux phantasmes de la richesse extrême, telle qu’on la trouvait des Anciens à l’époque des Pereire, à celle de la reconnaissance. Ce panache ridicule, dont la solidité ne demeure jamais que celle du vent, permettait à tout un chacun de croire pouvoir l’acquérir à moindre frais : il suffisait d’avoir son quart d’heure de gloire, ce qui ne coûtait rien depuis Andy Warhol, et ce qui suffisait pour vivre heureux et en paix sans chercher à mieux.

    Paradoxalement, dans cette recherche effrénée de la reconnaissance et de la célébrité, jamais on ne vit société plus immobile. Les mouvements sociaux qui pouvaient tenter de s’en extraire ne pouvaient que mourir, étouffés d’eux-mêmes, dans un certain dégoût, une certaine lassitude, un éternel « à quoi bon ? ». À quoi bon chercher à modifier, puisque la parole totalitaire demeurait présente en tout lieu – que l’attrait de passer aux écrans ou sur les premiers médias électroniques suffisait à rendre l’énervement connu, et par là commenté, et par là vidé, et par là donc inutile ? Ce qui conduisaient les hommes politiques, qui doivent malgré tout maintenir un agenda politique quelconque pour eux-mêmes exister, à chercher à créer seuls les événements. Les dernières guerres de cette période peuvent être imputées à ce genre de raison sous-jacente, plus qu’aux facilités du complexe militaro-industriel, dont les possibilités immenses, des médias à l’édition en passant par la production de train voire de fusils mitrailleurs, leur permettait sans souci de se recentrer sur des marchés pas forcément plus rentables mais en tout cas plus stables.

    Cette société, qui n’était en fait qu’un immense bâillement devant un écran de paillettes paradoxalement trouvait en elle-même une force étrange de s’agiter en éléments stériles. Que faire lorsqu’on vit enfermé, que faire lorsqu’on n’a plus d’espoir ? On peut s’enfoncer plus loin encore dans l’absence à soi-même. On peut aussi être pris de velléités contradictoires, de poussées brusques, de prurits soudains dont la jouissance est celle d’une masturbation mollassonne.

    C’est de cette société dont nous sommes issus.

    Il y avait déjà eu quelques sursauts de ces espoirs vindicatifs, un peu comme lorsqu’un poussah difforme bouge sur son canapé, espérant éviter les escarres. Cependant, la plus grande force de la recherche du rêve se traduit dans l’élection à la présidence d’Ivan Lecsinski. Comment un tel être en était venu là, cela ne vaut pas la peine de le détailler : soit cela a déjà été fait, soit il suffit de souligner que tant son élection que lui-même, personnellement, intrinsèquement, ne pouvait être considéré autrement que comme la synthèse parfaite du paradoxe social que l’on affrontait alors. Sa grande force n’aura jamais été que de le supplanter.

    Ivan Lecsinski se présentait comme un homme neuf, self made, qui avait eu à affronter seul de terribles épreuves qui n’étaient à peine plus sévères que les gages des émissions de télévision. Sa vie, en somme, n’était jamais qu’une émission de télévision, un vernis saturé de néon cachant la force profonde qui le sous-tendait : issu de l’aristocratie, nobliau déchu, il demeurait avant tout le défenseur des classes qui avaient poursuivi, par-delà les révolutions, la conduite des affaires en n’ouvrant le ventre de leurs filles qu’au plus ventru de leurs valets. Conservateur intrinsèque, comme d’autres fascistes avant lui il fut élu grâce aux voix prépondérantes des éléments qui défendaient le « bon » vote, le vote du notable et de l’ordre rarement nouveau. Comme d’autres fascistes avant lui, il arguait d’un programme de modification profonde du corps social – on ne présentera plus l’axe d’opposition fascisme théorique/conservateur articulé par la dichotomie futur/passé. Enfin, plus anecdotique mais cela peut toujours amener un Lecteur psychologue à comprendre certains éléments de sa personnalité, comme nombre de fascistes, de Peron à d’autres, il souffrait d’une taille réduite qu’il compensait par une femme quelconque bonne à saluer la foule (comme nombre de dictateurs sud-américains avaient pu se payer le luxe, contrairement aux mornes et antiques prédécesseurs).

    L’arrivée au pouvoir d’Ivan Lecsinski fut d’une grande intelligence, nul ne saurait le lui dénier. Son pouvoir reposait sur le fait d’avoir compris l’importance qu’avait pris l’élément symbolique, non seulement en politique (ce qui n’était pas très original), mais aussi dans la vie réelle. En fait, partout. Tout était symbolique, nous l’avons dit, aussi toute son action (ou plutôt son absence d’action) fut concentrée vers le symbolique, et lui seul.

    La réalité de cette symbolique aurait dû amener tout le corps social à percuter à un instant à l’autre l’amère réalité, c’est-à-dire les applications réelles, tant par les administrations que tout un chacun, des trouvailles liturgiques dont on se bambochait dans les journaux télévisés. Cela fut évité par l’obtention d’une succession de dérives : puisqu’il maîtrisait avec brio les ressorts du langage, jusque dans sa contradiction, et que ces ressorts lui étaient maintenus en état par ses relations dans la sphère économique et industrielle, le président Ivan avait toute facilité à désigner éventuellement les boucs émissaires.

    Soulignons là encore le fait que cet homme ne restait jamais que la quintessence de la lente évolution qui se tramait, entre le canapé et le dernier paquet de chips. Car il n’eut pas de coupable à désigner ; voilà qui était génial. Jamais il n’y eut quoi que ce soit d’accusé. Pas de juif, d’homosexuel, de noir ou de communiste. L’intériorisation passive des normes mises en place depuis une vingtaine d’années avait suffit : le corps administratif de lui-même se trouva étonné de se retrouver avec des prisons surchargées, un système pénal explosant de la matière qu’il produisait à grandes fournées de peines non mesurées, enfin un système répressif sans commune mesure. La force, lentement mûrie, éclatait au grand jour ; c’en était à un point où le meurtre d’un adolescent par des représentants de la force légitime ne pouvait plus choquer. Et c’était fréquent.

    Dans cet État, comment accuser un homme ? Lui, au contraire, ne pouvait jamais que dénoncer plus encore. Son action avait certes produit cet état de fait (ou, ne lui accordons pas la gloire de mouvoir à lui seul le vaste corps de l’Histoire), mais il n’en était pas la cause, puisque celui-ci était né seul. Il n’ordonnait pas aux milices d’arracher aux derniers manifestants les dernières banderoles ; mais celles-ci étaient arrachées. Tout comme les derniers déviants étaient fichés, brutalisés, embastillés. Pourtant, cela n’était évidemment pas de sa faute, puisqu’il était un homme de compassion : on le voyait suffisamment recevoir des familles, promettant toute une lumière dont personne n’avait cure, l’essentiel (pour les familles, pour lui, pour le public) étant que cela soit su – pas plus.

    En un sens, sous la perspective d’un régime autoritaire tel qu’on l’imagine, axé sur la présence médiatique et tutélaire d’un seul homme capable de guérir tout aussi efficacement les écrouelles que les rois de l’antique monarchie, se déguisait un système de pouvoirs régionaux, similaires à ceux des Gauleiters allemands, édifiés sous l’autorité du préfet, maître à son bord de l’application du système répressif et administratif mis en place par une palanquée de lois et surtout de décrets jamais votés, préfets qui ne rendaient compte qu’indirectement au pouvoir central – lequel ainsi, pourtant initiateur premier et moteur de ce dérèglement démocratique, pouvait facilement faire branler la machine de la compassion dès que les excès de ses propres séides devenaient trop éclatants.

    On ne pourra pas prétendre qu’un jour le Naguy-Bocsa se réveilla, pour se trouver dans un système totalitaire pernicieux, qui n’avait d’existence nulle part et était présent partout. Un État où toute contestation devenait impossible, non parce qu’interdite, mais inexprimable (et inexprimée). Un État hurleur de droits de l’humain mais fermé frileusement, crispé sur son ADN et une histoire qu’il ne connaissait plus. Un État affamé de nouvelles, d’informations, de sensation et refusant toute possibilité d’irradiation par la matière du cerveau. Pourtant ce fut le cas : un jour, celui qui ouvrait l’œil n’aurait pu faire que ce constat lamentable.

    Nous étions dans une dictature.

  • DCLI. - Le fruit.

    Le ventre épais de fromages et de fruits. Les fromages mangés sans pain. Les dents qui mordent dans le marc de raisin et la pâte de chèvre. Sans couteau - le pain a moisi depuis longtemps.

    Craquants sous les dents les raisins déjà secs aux bouts de sarments, tordus par l'humidité.

    La main qui prend ce fruit carré. Sa peau orangée et cirée comme un kaki, j'ai oublié son nom, que je pèle. La chair est gluante et rose orangée, les liqueurs lentement coulent entre mes doigts. L'odeur que je renifle est celle d'une jonchée fraîche et du sperme sur un ventre. Avoir baisé sur des feuilles pourries.

    Fruit éventré par l'ongle du pouce. Sa chair suinte. Grasse, de liqueur huileuse. L'impatience lubrique. Mes doigts qui pétrissent son centre. Son huile qui me coule sur le menton.

    Traces sur la chemise.

    Mâchant de longues giclées de sperme orange.

  • DCL. - Listes de lecture.

    1. Livres.

    i. No Country For Old Men, de Cormac McCarthy. Après le film, qui avait été un bon coup de poing dans l'estomac, un brin salutaire cet hiver parmi les morosités et les habitudes circonspectes du cinéma ricain, Non, ce pays n'est pas pour le vieil homme m'a fait l'effet d'un chef-d'oeuvre. Non par l'humour, ni par la noirceur, ni par la violence. Car en fait ce n'est pas cela dont il s'agit ici. Malgré la poussière, et le désert du Texas, ce qui ressort est un monument de froideur, une pierre brute et pourtant déjà lisse. Un cube (qui n'est pas un pavé : à peine 300 pages). Une merveille chirurgicale.

    ii. Le Hussard sur le toit, de Jean Giono. J'avais été lassé par le film, j'ai été soufflé par l'excellence du bouquin. Bien sûr on est loin de la poésie subtile et venteuse qu'il y a dans Noé, mais c'est que ça a de la gueule, ce voyage initiatique d'Angelo et de Pauline de Théus dans une Provence laminée par le choléra. Les premières pages, où le paysage se décompose et le soleil devient gluant pour se transformer en monstre dévorant, sont des splendeurs. Les successions d'épreuves sont toutes en un sens nécessaires, jusqu'aux discours creux et cruels de Giuseppe, jusqu'aux introspections lucides et terribles d'Angelo. Ce livre, c'est un tryptique, ou plutôt un polyptique dont chaque tableau est un élément nécessaire du drame principal. Accessoirement, non seulement ça m'a relancé dans mes envies de chevaux, mais en plus ça me donne une envie de voir plus loin dans les épidémies.

    iii. Le Geste et l'Expression, de Barbara Pasquinelli. De retour dans mes marottes sur l'illustration, je trouvais à la bibliothèque, sagement mis en avant par les Cerbères administratifs, ce petit ouvrage publié chez Hazan. Si la didactique est systématique (et donc faite pour me plaire), et relativement bien ordonnée, on sentait parfois un relâchement certain dans le discours : commentaires inutiles pour certaines images, et même imprécisions vraiment regrettables. Celles qui m'ont le plus choqué :

    */ dans la section sur l'exposition de l'anus, un bavardage qui sent la troisième main et les aléas des articles du Magazine littéraire : "Cette image représente une adoration anale. On retrouve ce rite, non seulement dans de nombreuses confréries secrètes, les Templiers par exemple, mais également dans les associations de Maçons, dont les liens avec les Templiers sont amplement attestés." (p. 220). Faudrait arrêter de lire le Da Vinci Code, tout de même. Les Templiers n'étaient pas une confrérie secrète mais un ordre militaire et religieux reconnu par le Pape (concile de Troyes, janvier 1129 et bulle Omne datum optimum de 1139), l'adoration anale n'était pas un rite templier mais une accusation utilisée lors de leur procès en France, et le rattachement de la Maçonnerie aux Templiers est un thème qui n'a commencé à émerger qu'à partir du XIX° siècle - ce qui gênerait pour une statue du XVI°.

    */ dans la section sur la main de Dieu, p. 251, on a droit à un tondo où Isaac s'apprêterait à tuer son fils et où la main de Dieu l'arrêterait, un bélier se substituant au sacrifice. Oui, bon, sauf qu'Isaac est le fils d'Abraham et que c'est l'autre chenu qui était parti pour zigouiller son fiston (Genèse, 22).

    Ceci étant, des thèmes m'ont vraiment intéressés : celui du doigt pointé vers le haut, l'explication de l'évolution de la gestuelle de la main bénissant et des mains en prière, et enfin les notions de "à la droite de" et de "bras de la mort". Comme quoi.

    2. Films.

    i. Pars vite et reviens tard, de Régis Wargnier. Bof. À peine bon pour être un téléfilm. C'est dommage, il y a des idées intéressantes : transformer la place Stravinski, à côté de Beaubourg, en résurgence de l'époque médiévale, avec son crieur des rues, la foule amassée, les fous et les bateleurs, et l'église Saint-Merri en fond, aurait pu être poussé nettement plus loin et transformer cette enquête policière TF1 en vrai monument de terreur. Surtout que la peste reste un thème porteur - en tout cas qui m'intéresse ces temps-ci.

    ii. La Grande bouffe, de Marco Ferreri. Autant être honnête : je n'ai rien compris aux critiques que j'ai pu trouver ailleurs - comme quoi Andréa serait une transposition de figure maternelle ou selon lesquelles le film serait une dénonciation de la société de consommation. Il m'a plutôt rappelé les étrangetés pasoliniennes, dans ces masques que deviennent tour à tour les visages des personnages. Seule Andréa continue d'exister, comme une sorte d'ange exterminateur qui en fin de compte prend toute sa dimension dans ce phénomène extrême qu'est le suicide auquel elle assiste, et en fin de compte dans lequel elle les entraîne tous tour à tour. Evidemment, on pourrait évoquer Rabelais, avec ces accumulations de poulardes, de pré-salé et de purée qu'on engloutit, pour finir dans la merde. Je pense pourtant qu'il y a quelque chose ailleurs : l'introduction, très didactique, me semble plutôt faite pour mettre en avant l'aspect mélancolique des quatre hommes, qui ne supportent plus ce qu'ils sont - des images de réussite, et de certains symboles de pouvoir (juge, aviateur, producteur, grande toque) dont les tréfonds sont de facto un immense gâchis, ou plutôt un décollement du monde. Taedium uitae, tout ça, quoi. Sans compter que, je sais pas pourquoi, ça m'a rappelé Les 120 jours de Sodome.

  • DCXLIX. - L'attente.

    Lourdeur. Epaisseur. L'air pèse inexorablement. On se sent passer entre des bouffées de vent, qui toutes évitent. Des larmes épaisses tombent du ciel, espacées par le temps d'une respiration difficile. Les nuages eux-mêmes semblent oppressés d'exister. La foule animée se tord d'impatience.

    Les bars sont pleins - lèvres tordues qui cherchent dans les coupes un relent de fraîcheur, de soulagement. La première gorgée dégoûte déjà. On n'en peut plus d'attendre. Le verre moisit rapidement à côté des ventres, épaissis comme des baromètres déréglés. Tiède et lourd à son tour.

    Des tomates dont la vue écoeure. Des melons dont la vue écoeure. Les boutiques sont des murs de sueur, où les corps se serrent autour des bouches de climatisation. Puis les quittent rapidement, le ventre tordu, les reins bloqués, la nausée déjà sur les lèvres.

    Les sièges de bois sont des tortures. On sent que l'on va, partout, pour ne pas trouver ailleurs. Impatience épaisse que déchire la frustration des gouttes qui tombent, éclatent sur les tonsures, dans les cheveux, sur la peau, mais toujours solitaires - jamais suivies d'autres.

    On n'en peut plus. On supplie que l'orage arrive. On s'étend, les mains qui tiennent à peine des livres tremblent aussi. L'orage, pitié, l'orage. La maladie électrique ronge jusqu'au cerveau.

    Epuisé, j'ai dormi.

  • DCXLVIII. - J'ai vomi dans mes cornflakes.

     
    J'ai vomi dans mes cornflakes,
    Conte expérimental de 3'35 tiré de la Trilogie Cornflakes (2004),
    Tapas Nocturn

  • DCXLVII. - Colère.

    Menteur. Déclamateur de nuit. Trébucheur arpégiateur enfumé. Grandiloquent sans conséquence. Larve. Lâche. Publicateur d'anathèmes non suivies. Excommunicateur hypocrite. Profiteur. Faiseur de moue. Douceâtre séducteur de déhanché. Excrément de la terre. Malotru. Tête en avant. Abandonneur de paroles donnée. Résilieur d'intention oubliée. Blasphémateur de coeur. Artistaillon déclamatoire sans oeuvre. Pandore. Matamore souillé. Fomenteur de rien. Miasme dormeur trempé de mon foutre. Faiseur de moues si quant-à-moi et abandonneur d'éthique. Taiseux déblatérateur. Inconséquent. Pauvre chose débordée. Pauvre souffreur de terreurs et d'épreuves. Lamentable monde-contre-toi. Inassumeur de rien. Courageux de prétoire.

    Petit con !

  • DCXLV. - Buridan's donkey's choice.

    Monsieur Dalloway est à Paris, en éclair, en coup de vent - pour la Cerise.

    J'avais complètement oublié, et j'attends mon frère. Damned. Du coup je ne pourrai pas voir le plus beau des Nantais, même juste pour agiter mon mouchoir sur le bord du quai.

    Frangin, t'as intérêt à perdre aux échecs, sinon ça va chier.

  • DCXLIV. - Trop jeunes pour mourir.

    Il s'ennuie, il se sent seul. Aussi il sort, et va au parc. L'air est doux, le soleil, ombré des taches des arbres, lui chauffe doucement le front. À côté de lui, sur l'autre banc, il y a une très belle femme. Il hésite un peu, puis lui parle.

    Il récure son appartement, se fait beau, et attend sous la chaleur terrible de l'été. Au bout de la rue, elle apparaît : elle vient s'installer chez lui.

    Ils font l'amour. Souvent. Il la fait jouir. Elle lui apprend à chanter, il lui apprend à mieux écrire. Ils se marient. Ils s'amusent dans la baignoire, éclaboussant partout.

    Un soir, elle ne revient pas. Il ne dort pas. Il s'inquiète. Fou, il déambule au marché, demandant à tout le monde si on a vu sa femme.

    Elle revient, ils se disputent. Elle pleure, il boude. Ils se réconcilient.

    Et la vie continue, entre sexe et chanson.

    Ils ont tous les deux soixante-treize ans, et c'est dans Trop jeunes pour mourir, un petit film coréen diffusé dans quelques salles. De beaux petits moments qui font sourire - et d'autres plus... euuuuuuh... surprenants (les coréens, y zembrassent tout de même d'une drôle de façon, on dirait une estampe japonaise). Si vous avez l'occase...