« DCXXXVIII. - Tiseure. | Page d'accueil | DCXL. - Liste de lectures »

24.05.2008

DCXXXIX. - Ma rue.

P'tites courses du matin. Marie, toujours vêtue de rose, m'attend derrière son comptoir. Ce sera comme souvent un p'tit corse qui sert à prouver l'existence de Dieu et vu qu'on est en été, hein, un bon morceau de feta. Pas celui sous cellophane qui a point de goût sauf si on fait mariner avec des herbes et de l'huile de moteur, nan, celui qui trempouille dans la saumure et qui a senti passer la brebis de près.

Bien sûr Marie me demande avec ça ce sera, alors pour nous faire plaisir je rajoute un tranche de Saint-Nectaire. Fondant, grumeleux entre la tomme et l'Abondance, il reposait. Pâte de jaune de Naples légèrement grisé.

Jean est un peu pressé ce matin : normalement, ce comptoir n'est pas le sien - c'est Emmanuel, l'arpète, qui officie le samedi aux charcuteries. Il me vante un pâté qu'il a fait, sans trop de poivre. C'est dommage, je préfère quand il y a de l'épice, un peu comme ces caillettes que je dévorais, enfant, à Digne. Pourtant sa surface inégale, où joue encore les rais du matin, repose avec une telle confiance dans son bac de bois que je cède. Tant pis, le régime ne sera pas pour cette semaine. Quelques chorizos et du jambon de la Forêt Noire pour la ratatouille, s'il vous plaît. C'est quoi, ça ? Du pâté en croûte frais ? Avec de vrais morceaux - allez, ça fera le grignotage de ce midi.

Nicolas, toujours souriant derrière sa caisse, sort rapidement le sorbet au citron pour le compter, et le resserre. Ses mains épaisses butent sur le bouton du sac, qu'il clôt pourtant consciencieusement. Sa voix chante, il fait sourire de vieilles dames - qui ne doivent venir, si belles, que pour lui. L'une d'entre elles n'a pris qu'une bouteille de Porto, du Sandeman à vingt ans d'âge. Nicolas se lève, se penche sur le tapis pour lui glisser la bouteille directement dans le sac de molletons et de patchwork.

Pierre, lui, beugle devant sa brouette de fraises et de melons. Les fruits rouges, à la peau cirée, dressent des pointes érotiques sous les regards des enfants. Deux fillettes en robettes roses tordent le cou pour poser le menton sur l'étal. Un doigt timide touche de l'ongle la feuille d'une fraise. Un peu plus tard, elles offriront, corps tendu, un bouquet de haricot à leur mère. Un garçonnet, flanqué de son grand'père, rêvasse devant les grandes jambes d'une Noire pomponnée, à peine posées dans des sandales à aiguille. Concentré, il se frotte la fesse.

La boutique est une succession de rouges et de verts. Paul, pressé, frôle Pierre pour renverser un grand cageot de cerises. Une mamie en gobe une. C'est pour goûter, bien sûr. Paul s'en moque, redresse la montagne de fruits et par chercher les quartiers de pastèque. Je suis dans la queue, les mains pleines de citrons et de tomates, des sacs de melon, de courgette et d'aubergine au pied. Juste devant la caisse de Madeleine, de petites caisses de myrtilles, de groseilles, de mûres sont posées en quinconce. Je me demande comment se mangent les nèfles, et les amandes vertes, posées par Pierre à côté des formes obscènes qu'ont les figues d'Italie. Je regarderai - j'en prendrai la prochaine fois.

 Ce sera juste un peu de myrtilles, qu'on mange sans y penser, tout justes humides de l'eau qui les a lavées.

Une de mes tomates tombe au pied de Madeleine, quand je la paie. Elle la ramasse, la frotte et la remet dans mon panier. Solide, ces bêtes-là, me dit-elle. C'est vrai que quand j'étais petit, une tomate tombée finissait en une explosion de glaires oranges et vertes, et de pépin, qui venaient se poser sur les chairs tordues d'un rouge mat. Je la paie, et je passe enfin chez Marc.

Ma rue a des commerçants au nom d'Evangile.

Ecrire un commentaire