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04.05.2008

DCXXVII. - Bullets.

Je regarde mon corps dans le miroir de la salle de bain. Les bouts qu'on devine ; je ne vais pas aller dans le salon pour ça, même pour m'y voir entier. Mon corps n'a rien d'attirant. Il est gras, flasque, a le dos voûté. On y ressent qu'une chose, le manque d'énergie.

Je conçois que je puisse ne pas attirer, qui que ce soit. Au pire, les désespérés. Ceux prêts à tout pour la jouissance d'un instant.

Mon regard seul s'échappe. Je le sais facilement incisif, mordant - méprisant. Lui seul trouble, il est ma force. Cachée derrière mes lunettes de loup vénitien. Mon regard ce matin est trouble, comme hésitant. J'ai une sensation de temps perdu. Cela m'arrive assez régulièrement - s'enliser dans le poids des regrets, des remords, des peines. Des futilités comme des choses plus importantes. Des souvenirs, sans plus aucune tangibilité, comme des sentiments toujours présents.

(pourquoi as-tu ouvert la porte, je voudrais te dire que je t'aime, tu te souviens de la rue de la République ? et caetera)

Comme une libération j'ai demandé à Gauvain de me tondre les cheveux. Ce qu'il a fait, plein d'hésitations. Je ne sais pas en fait s'il ne s'agit pas plutôt d'un renoncement.À quoi - je ne sais pas encore - je ne saurai pas encore. À croire qu'à temps me plaindre je ne suis qu'un pauvre égoïste, ce qui doit être un peu vrai.

Enfant, j'avais été marqué par l'image de Saint François. Quand j'étais dans cet état, je disais que je faisais mon Saint François. Car j'avais dû apprendre quelque part que François, lorsqu'il eut les stigmates, se les frottait maladivement ; je croyais qu'à la fois il les entretenait, et les voulait cacher. Peut-être n'avais-je pas tort.

L'épaisseur de mon corps ne change pas, dans le miroir, comme une épaisse scarification sur la main d'un frère prêcheur. Lèpre et sainteté. Bure épaisse et suintante trempant dans la soue au rythme des pas. Ces jours de lassitude, je voudrais effacer tout cela comme les traits sous la gomme. Renvoyer François à sa lèpre, juché sur le char qui le ramenait au Transito, mon corps à la glèbe comme un sursaut inutile.

Pourtant sur cela s'élève le soleil radieux. Le matin parfois il m'arrive de vouloir, sur ma tête, dresser les mains et chanter un hymne. Je ne sais si je peux me dire enfant du sud, ce serait exagéré - pourtant mon coeur reste celui au vent iridescent de la Méditerranée, fait de rafales et d'accalmies, de gorge sèche et de pierre rouge. Ce n'est jamais qu'un phantasme, ce sol d'herbes crissantes et de pierres coupantes, je le sais. D'abres tordus coupés par la lumière. De graviers coulant sous les pas en éclats de calcaire.

Je voudrais dire les montagnes sèches qu'humecte à peine, comme une bénédiction, la nuit lorsqu'elle se lève sous les moireurs mouchetées de rose. Le nuage bleu profond, légèrement noirci, qui surplombe toujours l'écharpe de l'aube. Je voudrais dire le sommeil des collines, perché dans la poussière, les mains arrachées aux orties, quand le regard s'étreint dans la fulgurance d'une plaine où brillent, pointes d'aluminium, les tours lointaines de la ville. Le large rasoir de la mer, à l'orgueil de bouclier métallique.

Je voudrais dire les pluies d'aiguilles qui tombent des pins, dans les craquements des troncs. Les renfoncements de roche et les brisures de l'eau déchirée sur les arêtes qui bave dans les recoins d'épaisses flaques de saumure. N'être qu'une cendre, plaquée contre les parois ici, soufflée là.

Je voudrais dire Io Péan. Je voudrais dire "et toi, je te salue, fils de Zeus et de Lètô ! Et je me souviendrai toujours de toi et des autres chants."

Alors j'enferme mon crâne sous le casque de l'herbe fraîche, et je somnole.

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