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24.02.2008
DLXXXV. - Liste de lectures.
i. La Dame de Pique, d'Alexandre Pouchkine. C'est une histoire de jeu, où un homme séduit une femme pour en voler une autre. Je crois qu'on en a fait un opéra - le titre, en tout cas, ne m'était pas inconnu, je pense même avoir chopé ce livre chez un bouquiniste pour cela. Peut-être cela a-t-il suffit, à l'époque, pour qu'on s'indigne, et que Gide qui voulait faire dans le sulfureux l'ait traduit dans les années trente. À moins, tout simplement, qu'il ne cherchât à gagner sa croûte. Pourtant, il y a comme dans son gothique quelque chose qui manque - on regrette que l'attente d'Hermann ne soit pas plus terrible - même ce qui arrive à la vieille comtesse. À tout dire, on dirait un résumé plus qu'un livre. Peut-être est-ce simplement qu'avec Poe l'horreur humaine, et celle de l'imagination, avaient déjà pris une toute autre ampleur, alors.
ii. Récits de feu Ivan Pétrovitch Bielkine, du même. Ce sont des récits, plus brefs encore que la Dame - plus russes, dirais-je, car on l'a l'impression que Pouchkine cherche moins à faire assaut d'imagination. En un sens, il y est plus brut. Plus répétitif, aussi, dans la structure narrative. La Tempête de neige rappelle les filles enlevées par les pirates qu'on reconnaît miraculeusement au mouchoir de leur berceau, comme dans les bonnes vieilles pièces de Plaute et de Molière. On dira qu'il a fallu du temps à la Sainte Russie pour qu'elle s'ouvre à la modernité. La Demoiselle-paysanne fait aussi partie de cette section "mignonne", sans plus, tout comme Le Maître de poste : cela fait portrait de genre, on cherche le pittoresque et la morale, car il ne faut pas choquer la censure. Ce n'est jamais qu'avec Le Marchand de cercueil que les Récits prennent de l'ampleur : il y a du fantastique, du russe, de la terreur et pour le coup je comprendrais qu'on n'en mène pas large, si on lit ça dans une isba craquante, entre des champs aux blés secoués. Pourtant, c'est tout simplement Le Coup de pistolet qui donne au recueil une dimension tragique et terrible. Un récit sur cinq, mais quel récit : il y a de la jalousie mesquine, de la rancoeur, de la haine, quelque chose de surréel, d'inhumain dans cette obstination de "Silvio".
iii. Doubrovski, du même. Oui, bon, le noble au père déchu devient brigand mais tombe amoureux de la fille de son bourreau, on a déjà lu ça dans les récits entre deux portes de Shakespeare ou les racontars d'auberge du . Je n'ai pas dû tomber sur les bons titres de Pouchkine.
iv. La Guerre d'Alan - d'après les souvenirs d'Alan Ingram Cope, d'Emmanuel Guibert. Les deux premiers tomes ont été dévorés ce matin, et c'est publié chez l'Association. Non que le dessin de Guibert m'ait mis dans une transe extatique, mais après tout parler de bédés entre toutes celles que je m'enfourne ne fait pas de mal. Redde Caesari quae sunt Caesaris. Surtout, j'ai été très touché par le ton du narrateur - je ne sais si A. I. Cope a réellement existé, peu me chaud en fait. Mais le Cope de ce roman graphique est un personnage qui parle avec beaucoup de retenue, de pudeur, de sa participation à la guerre américaine en France de 1944-45.
On sent comme une voix de vieillard qui parle sur une bande de magnétoscope. Sans se moquer, railler, mettre en avant ou cacher : Cope parle, simplement, de ce qui lui est arrivé. Le plus touchant, en somme, est que le trouffion qu'il était en somme n'a rien fait durant la guerre : son unité a débarqué bien après juin 44, les combats se déroulaient sans arrêt loin devant lui, il n'a jamais eu qu'à rouler à travers la France, l'Allemagne, la Tchéquie. Pourtant, on sent à travers ses mots l'emmerdement du soldat, l'énervement de l'attente, et ces moments de grandeur où l'on ne sait pas trop ce qui se passe, à voir défiler des chars allemands qui se rendent.
"La colonne était longue, ils roulaient au pas, nous aussi, c'était terriblement lent. En arrivant à la hauteur de l'un des chars, le petit militaire allemand qui le précédait nous a regardé avec une telle surprise qu'il s'est arrêté, figé sur place, bouche bée comme un gosse. J'ai compris que son conducteur ne voyait pas qu'il s'était arrêté et qu'il allait lui rentrer dedans. Alors, j'ai fait de grands gestes, j'ai essayé d'attire l'attention de ces gens. Marker, qui était à ma droite et ne voyait rien à cause de l'angle, m'a empoigné."Mais qu'est-ce que tu fais, Cope ? Il ne faut pas faire de signes aux Allemands !" J'ai crié :"Regarde !" Le char a rabattu le petit Allemand sous sa chenille."
v. De mal en pis, d'Alex Robinson. De Robinson, je connaissais son deuxième roman graphique, Dernier rappel, qui m'avait laissé un certain sentiment placide - même si je l'avais lu d'une traite. Cette première bédé (600 pages, excusez du peu) m'a occupé un bon bout de la journée, entre deux repassages de chemise et un ciné. C'est une histoire de trentenaires, de new-yorkais, de types un peu largués et de couples calmes comme je les aime. Ce qui est vraiment intéressant est que ce récit fait l'économie et du retournement de situation, et de la focalisation sur un seul personnage : les personnages évoluent, et le récit évolue aussi autour d'eux. Il n'y a pas de changement de focale ou d'éclairage : simplement, le glissement du discours qui est aussi celui du temps qui passe (quelques années, en fin de compte). J'ai beaucoup aimé les enchevêtrement de bulles pour marquer la confusion des personnages, les pensées qui se chevauchent au sein des cerveaux, les hésitations un peu lâches de nous, les hommes.
Et la scansion du récit par des planches dans le genre "les personnages doivent tous répondre à une question embarassante" est plutôt bien trouvée, sans compter la présence des récits en arrière-plan, avec la jeunette qui fugue et le tueur-avocat, il m'a fallu du temps pour repérer le truc (mais avant que le pot aux roses soit dévoilé, hein, chuis pas né de la dernière pluie, toudmêm !). Seule anicroche : les planches 434 et 534 sont les mêmes. Erreur d'édition.
Je pense qu'à la Horse, les types aux grands yeux qui me regardaient penché sur mon pavé, Irish coffee à la main, m'ont pris pour un minable. M'en fous, j'en ai besoin, de siroter des trucs au café alcoolisé et brûlants, et de lire des pavés. Ils me dragueront un autre jour.
Sinon, Jumper sans grand intérêt si ce n'est l'esthétique de l'acteur (format adolescent ou adulte, je prends les deux). Je voulais enchaîner avec Paris, mais la queue était trop longue. Il y a certains centimètres devant lesquels il vaut mieux abdiquer.
P.S. quasi immédiat : j'ai oublié d'indiquer que j'ai aussi lu L'Amour à Rome, de Pierre Grimal. Voilà qui est fait.
21:10 Publié dans Listes de lecture | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note


Commentaires
De Pouchkine, je crois que tu as bel et bien commencé par les "bons titres", c'est-à-dire ceux en prose, ceux qui "rendent" le mieux en français - mais encore faut-il que Gide (qui n'était pas russisant) ne cherche pas à faire du Gide. En russe, le souvenir que je garde de mes études est celui d'une langue limpide, élégante, presque narquoise parfois (dans "La Tempête de Neige" en particulier) - à moins que le talent ait été celui de notre prof, le regretté Stéphane Tatischeff, qui savait nous en persuader ? Et pour ce qui est des opéras tirés de lui, "Eugène Onéguine" (dont le livret prend de grandes libertés par rapport à l'original) est sublime de bout en bout.
Quant au "in buccam stat gaudium", sa portée, si j'ose dire, me paraît encore plus éjaculatoire que jaculatoire...
Ecrit par : Arpad | 29.02.2008
La Dame de Pique également et sa citation d'opéra français du XVIII insérée par Tchaikowsky
"Je crains de lui parler la nuit
J'écoute trop ce qu'il dit
Il me dit Je vous aime
Et je sens malgré moi
Je sens mon cœur qui bat qui bat
Je ne sais pas pourquoi"
Ecrit par : Gin | 18.03.2008
Ancien élève de Stephane Tatischeff en cours du soir à Clichy, années 1974-1978, je suis heureux de voir que son nom reste vivant dans nos mémoires et pas seulement dans la "salle des plaques" de l'INALCO, rue de Lille.
Jean NAGY
Ecrit par : NAGY | 06.08.2008
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