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  • DLXV. - Un garçon sensible.



    Jusqu'à la mort de mon grand'père, la facilité qu'il avait de pleurer lorsqu'il était heureux faisait toujours sourire dans la famille. On le moquait gentiment de ça. Pas une seule fois la saint Augustin ne passait sans qu'il y ait des larmes. Même maintenant, dix ans après, je me rappelle toujours le 28 août que c'est un jour particulier.

    Mon grand'père aimait beaucoup les opérettes - et les ténors.

    J'ai dû hériter : il me suffit d'entendre Nessun dorma, et je pleure comme Madeleine au pied de la Croix sur mon canapé.

    Soyons grand : j'ai un train à prendre.

  • DLXIV. - Censures ?



    Tous à Zanzibar, de John Brunner : pas réédité depuis quelques années, il vient enfin de ressortir...

    Les Mauvais garçons, de Eric Jourdan : pas réédité, indisponible.

    Un Bonheur insoutenable, de Ira Levin : pas réédité, indisponible.

    Les Amitiés particulières, de Roger Peyrefitte : pas réédité, indisponible;

    Des gens en voudraient à des oeuvres majeures de la Essèffe ou tout simplement du XX° français ? Penser jeunes gens de manière surannée, ou le libéralisme et la machine, ça ne se ferait plus ?

    Oups, désolé, j'ai dû laisser le cerveau dans le Falcon F-HBOL, avec le pouvoir d'achat et la guerre civile au Pakistan.

  • DLXIII. - Je demande le vote du public.



    Miscellanées


    i. Cela faisait une semaine que la peau me faisait de nouveau mal. Cela faisait une semaine que j'étais rentré du Portugal. Cela faisait une semaine que j'avais rangé à la va-vite ma trousse de toilette sur la baignoire. Cela faisait surtout une semaine que je me lavais avec le shampooing.

    ii. J'avais demandé pour Nowel un cadeau de fête des Pères. Je l'ai eu. Le placo n'a plus qu'à trembler. Maintenant, j'ai une bwatazoutil.

    iii. Et aussi une quantité astronomique de verres. Qu'on ne dise pas que je suis soûlographe : si dans le château familial j'ai déblayé l'entrée de la cave, je ne me suis pas encore décidé à acheter des caisses. Pourtant, le Croze-Hermitage et le Saint-Joseph...

    iv. Je n'étais pas très pour au début, mais depuis que mes parents ont relevé le blason et le titre, y'a pas à dire, voir du sommet de sa colline toutes ses terres s'étirer, entre Alpes et Massif Central, ça a de la gueule. On y peut voir le soleil se coucher, juste derrière le cerisier.

    v. Je pourrais vous faire la version Cosette. Je dirais plutôt que j'ai dormi au coin du feu, pelotonné sous des couvertures, pendant que les flammes faisaient danser des lueurs sur des mains de peinture et des éventails de pastel où se cachait "la lettre jaunie où mon aïeul respectable // à mon aïeule fit des serments surannés."

    vi. Et qu'à cacabozon sur le chemin j'ai explosé pas mal de bogues à coup de bâton, extrayant les châtaignes qu'on grillerait sur le feu. Le marron qui brûle le palais et les doigts, noircis de cendre, et qu'on mange bouche ouverte pour aspirer l'air, debout et concentré de plaisir, je ne vois pas comment conclure ma phrase pour en dire du bien sinon par cette manière lamentable.

    vii. La version Cosette, c'est qu'il faudrait tout de même que j'aille voir un médecin. Ronfler à ce point, et être relégué dans la grand'salle, sous les armures et autres pavois ancestraux, parce que Zaza de Napolie me menace de me supprimer les cadeaux si je continue de murmurer la charge des Walkyries op. Motörhead pour B-52 et grosse Bertha, je commence à entrevoir une éventuelle raison à mon célibat force nez.

    Sur ce ? Ca vaaaaaa.






    L'incipit à la mode du jour :

    "L'étude de l'anatomie humaine ne se contente pas de nommer les parties du corps et d'en comprendre la fonction : elle célèbre tous les aspects physiques de l'homme en ce monde. La complexité biologique du corps humain n'a d'égale que sa perfection esthétique."

  • DLXII. - Deportivo, Renan Luce & Tom de Myspace, j'en parlerai une autre fois.



    Lui et moi nous voyons un peu moins - surtout depuis son mariage. Il a changé, ça se sent, depuis qu'il a jeté sa thèse aux orties, et rejoint le camp des gangsters à cravate. Sa voix s'est faite plus sûre, plus confiante : il est moins souvent à s'excuser, à faire des phrases alambiquées, ce qu'il faisait souvent auparavant. Il s'est affirmé.

    Il est heureux.

    Ce soir au téléphone il semblait excité. Il m'a annoncé qu'ils attendaient un enfant - pour juillet. Je suis vraiment content pour eux ; et moi je pourrai voir enfin un bébé de ma génération.






    Moi aussi un jour je serai papa.

  • DLXI. - "Putain demain c'est l'hiver !"



    "AYAYAYAYAYA-YA
    Ce soir mon amour valse et danse AYAYAYAYAYA-YA
    Demain on verra, on verra AYAYAYAYAYA-YA
    Ce soir mon amour valse et lance
    Des étoiles sous mes pas !
    "

  • DLX. - Le dessin du dimanche.



    Alors que cette esquisse a fonctionné toute seule, pour m'aider à trouver les couleurs pour "faire" la couleur de la peau (réponse : du blanc d'argent, du carmin et du bleu de Prusse, plus quelques ocres et terres), je bloque comme pas possible pour la toile en cours.

    Ca m'énerve.


  • DLIX. - Epoisses story.



    Maintenant que j'entame ma troisième nuit blanche, et que mon compteur affiche la soixante-quatrième heure, bien replète, j'envisage de vous parler de la fois où j'ai croisé Tom non pas de Finlande mais de Maillespèce.

    En attendant, je vous parlerai des sablés danois à deux euros.

    Les sablés danois à deux euros sont vendus pour cause de crise des subprimes américaines et des massacres d'oies malades du foie pour la plus grande gloire de la gastronomie phrôncèse - ainsi que la rotondité de ma gidouille - sous la forme de boîtes de fer-blanc dont il faut choisir la moins ornée pour qu'elle soit pratique.

    Une fois la boîte de fer-blanc, choisie comme la moins ornée, vidée de son contenu de sablés danois à deux euros dont on peut s'engouffrer lors des petits déj's-tisanes du soir (il y a un stade dans la nuit où l'on ignore pour quelle raison l'on mange, et si le peignoir qu'on porte est celui du réveil ou celui du couché, car oui j'ai deux peignoirs), vous pouvez avoir un sursaut d'idée et ranger dedans l'époisses et le pecorino au poivre, juste à côté du ballotin de chèvre aux airelles.

    Alors vous pourrez consciencieusement repasser, errer, bouquiner, puis manger votre soupe d'oignons et de vin de Porto tandis que le fromage, lentement, arrive à température ambiante, sans que la pièce embaume.

    Vous le savez, et rien que ça c'est un plaisir.

    Puis l'époisses sur une bête baguette, c'est comme je suce en culottes de velours.

    Demain : pot au feu. Ca a déjà mitonné. Célibataire et gras, certes , mais nourri, nondidiou.

  • DLXVIII. - Cinquante-cinquième heure.



    Dans un moment vaseux, lavant le énième bol de thé, je repensais à cet échange dans l'avion. Oyez, oyez.

    Badinou, par-dessus son livre. - Tiens, tu as un lecteur de film ? Je connaissais pas.

    Collègue, par-dessus son outil. - Oui. C'est pratique, surtout à l'hôtel.

    Badinou. - Tu regardes quoi ?

    Collègue. - Heroes. Tu connais ?

    Badinou. - Entendu parler. Tu sais, j'en suis tout juste à découvrir Six Feet Under. Faut me laisser le temps.

    Collègue. - C'est une histoire de types qui ont des superpouvoirs.

    Badinou. - Oh. Génial.

    Collègue. - Ca te dirait pas d'avoir des superpouvoirs ?

    Badinou. - Euuuuh.

    Collègue. - Je sais pas. Lire dans les pensées des autres...

    Badinou. - Chuis pas sûr que ce soit si intéressant. Y'a de quoi devenir fou. Ou dépressif, quand on s'aperçoit qu'en fait personne ne pense.

    Collègue. - Faut un bouton on-off, mais ce doit être vraiment sympa. Si tu pouvais, tu voudrais avoir quoi comme superpouvoir ?

    Badinou, du tact au tact. - Avoir le pouvoir de séduction. Ou être aussi génial que Michel-Ange.

    C'est dire ce qui me préoccupe.

  • DLXVII. - Les dingues et les paumés



    Ici j'entame ma quarante-huitième heure éveillé. Je pense que je vais tenter de lire, peut-être. C'est que le soleil approche.


  • DLXVI. - Citation d'une nuit d'insomnie.



    "À vrai dire, l'art n'est pas quelque chose qui existe en soi. Il n'y a que des artistes, des hommes et des femmes qui ont reçu ce don merveilleux d'équilibrer des formes et des couleurs jusqu'à ce qu'elles sonnent juste et - ceux-ci sont plus rares - qui possèdent cette intégrité de caractère qui ne peut se satisfaire de demi-solutions, qui renoncera toujours aux effets superficiels, aux succès faciles pour leur préférer le labeur harassant d'un travail sincère. Des artistes, il en naîtra toujours. Mais que l'art continue d'exister, cela dépend aussi, dans une mesure qui n'est pas négligeable, du public, de nous-mêmes. Notre indifférence ou notre intérêt, nos préjugés ou notre compréhension pèsent sur l'issue de l'aventure. C'est à nous de veiller à ce que le fil de la tradition ne se rompe point et à ce que des possibilités restent ouvertes aux artistes d'ajouter encore à cette précieuse rangée de perles que le passé nous a laissée en héritage."

    Sir Ernst H. Gombrich, Histoire de l'art, Phaidon, 27, p. 462.

  • DLXV. - Lusi, t'as nien.



    Me voici, tirelititi, de retour, turelututu, de presque deux mois, tirelamoi, en Lusitanie, tirelititi (bis). On repart sous peu, mais j'ai droit à une pause pour les fêtes.

    Maintenant je sais dire "belle vue" en portugèche, ainsi que pain, main, boire, agua com gas (se prononce agouacogache, le Bad moyen est prié de ne pas confondre avec le rital, merci et on n'oublie pas le guide à la sortie), et je suis un spécialiste de la gastronomie de la région du Douro. Je peux vous soliloquer sur la francesinha especial, com ovo ou avec la garniture d'alhes francese, ou d'arroz com bacalhau, la cerveza et l'alheira.

    Miam, c'est bon l'alheira. Que du gras, une allure d'holoturie, mais jarnidieu ! C'est à ranger pourtant, avec la mitraillette belgeoise, dans la catégorie "plat dont il vaut mieux ignorer la composition - et de toute manière le serveur non plus ne la connaît pas".

    Je confirme cependant à tout curieux, lecteur du Routard ou non, que le Portugal a trois légumes nationaux : le riz (arroz), les carottes (je sais pas), les frites (french fries). N'essayez pas de demander autre chose, vous risquez d'avoir des yeux affolés. Surtout qu'en parlant avec les mains c'est pas toujours facile.

    Bref. J'ai tout de même un peu l'impression de n'avoir jamais fait que passer ma vie dans des restaurants. Et dans les banques que je holdupais, mais c'est une autre affaire.

    Le hold-up moderne n'est pas chose facile. Avec toutes ces contraintes de sécurité, le port obligatoire de la capote sur les canons des mitrailleuses-camembert, l'obligation de tout certifier en triple exemplaire selon les normes ISO, IFRS, IAS et tout le tralala, on ne holdupe qu'avec beaucoup de documents et de garanties. Le port de la cravate est conseillé. La tachécèze aussi. Surtout qu'avec le développement du chemise-noirisme français (je vous toucherai un mot bientôt de cela), il faut faire ses casses loin de l'Hexagone.

    Cependant, on a des moments de grâce, dans les hold-up. Notamment quand les clients vous haïssent profondément mais qu'ils rampent au sol pour vous donner les clefs du coffre.

    Ou lorsqu'après avoir longtemps bossé, l'oeil rivé à l'écran, serré sur un coin de table (que ne faut-il pas faire pour trouver rapidos le code du coffre) et la fenêtre ouverte sur l'hiver, on s'aperçoit que le mal d'yeux est dû à un néon qui clignote. Quelques heures plus tard, un petit poing précédé d'une échelle viendra le réparer, toquant à la porte de verre. Durant trente minutes, je n'ai pas pu travailler.

    Subjugué. Au point de regarder le temps d'un scandale un ventre qui s'étirait sur l'échelle pour retirer le néon. Fine ligne de poils sur une peau douce et mate. Une chemise rude et épaisse. J'ai aimé l'électricité.

    Ou lorsqu'au matin, pas encore très réveillé, on voit de l'hôtel quatréwal l'océan, où le soleil froid de décembre fait lever une brume rosée. On descend dans l'air léger, celui qui vous rend gai de lumières, et l'on marche sous les platanes qui perdent juste leur feuillage. On croise des étudiants, drapés dans leur longue cape noire.

    Et, parce qu'on est dans un esprit de bluette, on rêve sur les capes et on pense à Henri le Navigateur. Et on fredonne, bête : "Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal...".

  • DLXIV. - La casa elle est encore fermée.



    Bibi, taleur : "Je suis un pervers fleur bleue, un idéaliste cynique, un enthousiaste déçu. Je me demande qu'attendre maintenant. Et je poursuis."

    Et c'est reparti pour une semaine. Lusitanie, me voici.






    L'incipit à la mode du jour :

    "Lui :
    Mon amour, ma bien aimée,
    Me voici trop loin de toi,
    Comment survivre éloigné
    De ton cœur et de tes bras ?

    Elle :
    De mon cœur et de mes bras
    Tiens, je l'avais oubliée
    Cette lettre et qui, ma foi,
    Peut me l'avoir envoyée ?
    "

  • DLXIII. - Ecole militaire.





    C'était une jeune fille simple et bonne
    Qui demandait rien à personne
    Un soir dans l'métro, y avait presse
    Un jeune homme osa, je l'confesse
    Lui passer la main sur les...




    ... ch'veux
    Comme elle était gentille, elle s'approcha un peu.




    Mais comme a craignait pour ses robes
    A ses attaques elle se dérobe
    Sentant quelqu'chose qui la chatouille
    Derrière son dos elle tripatouille
    Et tombe sur une belle paire de...




    ... gants
    Que l'jeune homme, à la main, tenait négligemment.





    En voyant l'émoi d'la d'moiselle
    Il s'approcha un p'tit peu d'elle
    Et comme en chaque homme, tout de suite
    S'éveille le démon qui l'habite
    Le jeune lui sorti sa...




    ... carte
    Et lui dit j'm'appelle Jules, et j'habite rue Descartes.




    L'métro continue son voyage
    Elle se dit c'jeune homme n'est pas sage
    Je sens quelque chose de pointu
    Qui d'un air ferme et convaincu
    Cherche à pénétrer dans mon...




    ... cœur
    Ah qu'il est doux d'aimer, quel frisson de bonheur.




    Ainsi à Paris, quand on s'aime
    On peut se le dire sans problème
    Peu importe le véhicule
    N'ayons pas peur du ridicule
    Dites lui simplement : je t'en...




    ... prie
    Viens donc à la maison manger des spaghettis.




    La Jeune fille du métro, L.hennevé & G.Gabaroche (1933).


  • DLXII. - La vieille dame, le métro et les lumières.



    - 1 -

    La vieille dame


    C'est peut-être la première boutique de cette ville où j'ai acheté autre chose que de quoi me nourrir. C'est une petite devanture, toute en hauteur, coincée au milieu d'une rue improbable : un grillage de protection protège la fenêtre, où s'accumulent des chapeaux, des gants et des bonnets. La porte tinte lorsqu'on la pousse, tremblant un peu des années passées. À chaque fois je sens dans ma main le contrecoup du battant de la sonnette, qui vient frapper le chambranle. Hiver comme été des gants de laine sont disposés sur une barre, contre la vitre.

    Le magasin est tout en longueur. Une table l'occupe entièrement, où se sont effondrés des monceaux de papier d'Arménie, des breloques, des gants, des écharpes et des chapeaux. Une ou deux chichas en surgissent besogneusement depuis des années ; je ne les ai jamais vues bouger. Les murs sont recouverts d'étagères de bois sombre jusqu'au plafond, où s'accumulent les chapeaux : borsalino, panama, simple feutre ou paille, béret, huit-reflet, tricorne, melon, casquette et toutes les impossibilités de feutre, de laine, de coton ou de polaire que les esprits les plus délirants ont jamais pu inventer pour couvrir une tête. Soit dit en passant : le tricorne et le tuyau de poële me vont - j'ai une tête à chapeau.

    Derrière une petite table usée qui fait comptoir, couverte de papiers, de scotches, de petites boîtes, il y a l'un des maîtres des lieux. Durant longtemps j'ai cru qu'ils étaient ensemble. Mais non : ils se vouvoient, et monsieur a trop de moustache pour être de ce bord. C'est un quinquagénaire qui ressemble à Brassens, serviable, adorable, et qui s'affole toujours dès qu'il y a plus de deux personnes dans la boutique. C'est vrai qu'on est vite serrés.

    Elle est beaucoup âgée que lui. Elle doit approcher lentement de soixante-dix ans, je pense. C'est une dame très fine, qui a dû avoir beaucoup de charme, dans sa jeunesse. Elle en a encore. Elle se contente de rester à vos côtés, sans pousser à l'achat - elle guide, avec patience, jusqu'au bon choix. Elle fait toujours mouche. Elle a une voix très douce, et vous regarde toujours dans les yeux, avec cette assurance de ceux dont la vie a toujours été paisible, et qui sont assurés de leur charme.

    Elle a toujours un léger parfait de savon de Marseille et de muguet. Souvent, une fine chaîne d'or dessine le haut de son pull, juste sous son cou.

    Aujourd'hui, alors que des profettes en goguette affolaient l'homme, me chipant un bonnet que j'aurais bien acheté pour ma petite soeur, elle s'est mise à me parler un peu d'elle. Entre une cagoule et deux foulards.

    Je crois que j'aurais beaucoup de chagrin lorsque ce magasin va fermer.






    - 2 -

    Le métro


    Je ne m'en étais qu'à peine aperçu jusqu'ici. C'est en restant plus de deux jours dans cette chère Phrânce depuis bien longtemps que j'ai commencé à le sentir : la Rateupeu a décidé de rénover toutes les stations de "ma" ligne de métro. Les unes après les autres sont bloquées de longues semaines ; les rames les traversent alors au ralenti, et l'on voit le monde transfiguré, dans un univers de destruction et de ciment. Les murs sont à nu, sans carrelage, la pierre est apparente, la terre parfois. Des fils pendent dans une lumière crépusculaire et blâfarde.

    Enfant, je suis sûr que j'aurais rêver y jouer.

    Lorsque les stations sont rouvertes, elles ont été transformées en un univers blanc et chirurgical. Moi qui me repérais aux couleurs des murs que je devinais du coin de l'oeil - Opéra bleu, Commerce rouge, Motte-Picquet orange - j'en perds maintenant le compte. Toutes les stations sont d'un blanc incandescent, maintenant. L'intensité des néons a été multipliée, ce qui doit faire riche en période de Grenelle, et ce qui m'esquinte les yeux, même en fermant à demi les paupières.

    Le must see est à l'Opéra : non seulement on ne peut marcher sans devenir aveugle qu'en fermant les yeux, mais en plus il est déconseillé de s'y asseoir. Il y a des sièges, c'est indéniable. Très jolis : on dirait du design de Starck tellement c'est customisé. Un demi-lobe orange pèt', avec un trou derrière si jamais j'y fais couler mon urine. En revanche, impossible d'y rester plus de trente secondes, vu comme c'est inconfortable. C'est comme être assis sur un bol Tupperware.

    Le carnage se poursuit désormais à l'Ecole militaire. En attendant la catastrophe, j'ai découvert ce matin que la station n'était pas en voûte, mais carrée : un parement la transformait en tube, il a été ôté le temps des travaux. L'espace en est agrandi, et l'on découvre derrière de vieilles affiches, qui n'avaient pas été ôtées. Des lambeaux de publicité des années 50. Et un décret préfectoral de 1942.

    Il faudra que je prenne mon appareil photo.






    - 3 -

    Les lumières


    Cette semaine, cet almanach a eu deux ans... En relisant les premières pages, en voyant les premières photos, je n'ai pu que voir le chemin parcouru ; qui ne m'a pas mené plus loin.

    Aujourd'hui c'est aussi le Huit-Décembre. Tant qu'à faire mumuse avec les bougies, bonne fête des Lumières à tous !


    Badalumières

  • DLXI. - En arrêtant le teasing inutile.



    Mardi : café usuel, dans un coin surchauffé cette fois. Je retrouve l'ami J***, que je n'avais pas croisé depuis trois mois. Nous nous améliorons : la dernière fois, c'était trois ans.

    L'ami J*** est mon plus vieil ami : nous avons fêté notre décennie de hauts et de bas récemment. Nous avons beaucoup changé, en si peu de temps. Ce n'est pas plus mal. Et lui est heureux, toujours un pied outre-atlantique, l'autre outre-rhodanien. Un brin râleur, et malgré tout aussi prompt aux enthousiasmes et aux rêves. J*** lentement devient une sommité dans sa matière, et j'en suis heureux pour lui. Il est des personnes pour lesquelles brusquement tout réussi ; on se trouve alors conforté, et l'on imagine qu'il y a enfin une forme de justice ici-bas.

    Je ne devrais plus dire l'ami J*** : il est docteur, maintenant, ça se respecte. De préférence avec deux Guinness et du vin chaud.

    Nous parlions, donc, après mon retard réglementaire de gangster débordé. Il m'attendait, feuilletant son livre éternel. Je déposais mon paquetage, le plus dur étant de faire croire que l'étui à violon, où est la mitrailleuse-camembert, est aussi léger que s'il contenait de l'érable et de l'épicéa.

    Nous en étions à la deuxième bière, plus très frais. Derrière, quelques filles pouffaient sous des volutes. L'un se leva, puis revint. Il prit un fanzine qui traînait sur une rambarde. Sait-on jamais, on peut se cultivationner là-dedans. Peut y avoir des bons plans concert.

    À peine plus tard, nous riions très fort en lisant le fanzine.

    "Soirée barmen naked !"

    "Soirée ouverte à tous : écartez les jambes !"

    "Soirée joujou : amenez votre gode !"

    "Entrée gratuite pour les queues de plus de 21 cm en érection !"

  • DLX. - En attendant.



    Je vous parlerai un autre soir de mes éclats de rire de tout à l'heure. En attendant, une chanson qui m'a toujours plu. Midinette un jour...




  • Hors numérotation : Show No Mercy (bis)



    Mon cher Show,

    Maintenant que j'ai la preuve matérielle que vous me lisez, parfois, par rencontre, au détour d'une errance sur ce site, je voudrais vous dire que

    je vous désire

    Je l'ai déjà dit. Vous vous en êtes défendu. Je vous désire parce que vous êtes insupportable. Que vous êtes une pile de Volta doublée d'un tonneau de Mesmer. Que vous êtes indécis, changeant, brusque, versatile ainsi que monomane. Que vous êtes un théoricien de première et un praticien de terminale. Que vous êtes un désabusé plein de flamme. Que vous êtes un taiseux bavard lorsqu'il a du silence pour lui.

    Je vous désire parce que je ne veux que dormir à votre côté. Ce sera, en fait, la seule bonne fois. Vous serez et transi d'enthousiasme et joyeux de timidité. Dès le lendemain, vous douterez, vous vous haïrez de vous-même. Vous partirez, vous maudissant, vous excusant d'agir ainsi, mais que, verrai-je, c'est si dur.

    Qu'importe. Entre ces deux instants, votre souffle aura été à côté du mien, et nous aurons soulevé le voile de la nuit.

  • DLIX. - Liste de lectures.



    Voici quelques temps que je n'avais pas pris le temps de faire une liste de mes lectures. Un bon mois, même.

    i. Mortimer, de Terry Pratchett. Ou comment la Mort en a un peu marre et veut se ranger des côtes pour prendre son pied. C'est qu'elle aime cuisiner, et même un peu les chats. Sauf que lorsqu'on est la Mort, même une Mort locale, restreinte au Disque-monde, un monde tout plat porté sur le dos de quatre éléphants, eux-mêmes juchés sur la carapace de la Grande Tortue A'Tuin, une sorte de monde que n'aurait jamais pu inventer qu'un Démiurge qui aurait un peu trop forcé sur l'apéro du dimanche. Bref, la Mort voudrait bien se trouver un remplaçant, de quoi prendre des vacances. Sauf qu'il ne trouve jamais que Mortimer, et que Mortimer est un ado. Et qu'un ado, ça tombe crétinement amoureux. Y'a une sorte de malédiction littéraire qui fait que tout ado plongé dans un roman tombe amoureux. Donc tout va mal, et c'est tant mieux. Sauf pour les quelques centaines de morts au passage, mais on s'en fout.

    ii. Maximes & pensées positives pour rencontrer ou entretenir l'amour - Amour - N'oubliez pas de dire "Je t'aime", de Aude de Galard et Leslie Gogois. Mes anciens collègues, pleins de bons sentiments à mon égard, me l'avaient offert. Maintenant, je sais comment fonctionnent un homme et une femme mis ensemble, et comment faire contracter le vagin, ou comment prendre le silence d'une femme avant la poudre d'escampette.

    iii. Manuel de la couleur, Theodora Rubinstein. Tant qu'à enchaîner les manuels, autant faire dans l'utile. Ca m'a appris des choses pratiques, ce petit truc. On dirait pas comme ça, mais

    iii. Sourcellerie, de Terry Pratchett. Pas le meilleur des Annales du Disque-monde, m'est avis. Ca cause de pouvoir et d'autres choses, un peu de fascisme aussi, quoi qu'on y trouve à nouveau le désastreux Rincevent et son Bagage, et un apprenti héros qui porte des caleçons en coton parce que sa maman le lui a conseillé. Et aussi comment un petit con vient foutre le bordel dans un monde paisible, parce qu'il veut mettre un peu de modernité. Respectent plus rien ces sauvageons.

    iv. Récit d'un branleur, Samuel Benchetrit. Se lit en un trajet de métro. Quelque chose comme Un homme qui dort qui tente de faire drôle et original. Bof.

    v. Commis d'office, de Hannelore Cayre. J'avais entamé les aventures du désastreux Christophe Leibowitz-Berthier, avocat de profession et cataclysme expert, par la fin (Ground XO, 2007). Mais le retrouver à ses débuts de 2004, lorsqu'il se met à vouloir apprendre à un proxénète albanais l'histoire de l'Education sentimentale, à oublier des cigares sur le siège arrière d'une voiture et à frétiller de la robe auprès d'avocats encore moins clairs que lui. Y'a de l'évasion dans l'air et du compte en banque, c'est pas tout clair, le petit Christophe, la quarantaine aussi sonnée que son ventre, fait toujours rire.

    vi. Toiles de maître, de Hannelore Cayre. Cette fois, dans cette deuxième et avant-dernière aventure du pauvre Christophe, ça cause de Crespin de Fontanille, qui voudrait bien être Bâtonnier et dont Papa avait des accointances de nouveau à la mode vers 1940, d'un militaire qui ressuscite quand ça lui plaît de ses maladies opportunes (normal, il s'appelle Lazare) et qui a tout de même trempé entre l'OAS et la Milice dans toutes les soues de l'Histoire de Phrânce. N'oublions pas Marie-France, qui veut redresser fiscalement Christophe, et Bergamote, qui voudrait lui redresser autre chose en imitant un Schiele. Vous mettez sur tout ça la famille Choukri, qui a dégoté chez Crespin de Fontanille quelques tableaux disparus sous Vichy, et vous comprendrez qu'on se demande comment Leibowitz s'en sort encore...

    vii. La Possibilité d'une île, de Michel Houellebecq. Ou comment lorsqu'on a oublié son pavé sur l'histoire de l'art à la maison on se trouve embrenné à l'aéroport et au point de vente sandwiches dispendieux / tartes au chocolat infectes / Goilà / how-to-do livres. Verdict : longuet, verbeux, à peine original mais quelques idées éparses ici ou là (notamment l'inversion paradoxale de la notion de solidarité entre générations), et une description intéressante, quoi qu'en fait sans nouveauté (lorsque Daniel se trouve seul à la soirée, en déréliction amoureuse). Et l'impression que le narrateur est, comme souvent chez Houellebecq, bien fasciné par les pipes. On le comprend, mais tout de même. Son livre s'entasse entre discours qui veulent faire essai, et narration qui essaie de ne pas dire qu'elle reprend les classiques des fifties et de la essehèfe. Me demande toujours pourquoi il fait toujours scandale, cuilà.

    viii. Sexe et dépendances, de Stephen McCauley. L'autre livre de l'aéroport. William Collins est agent immobilier, et passe beaucoup trop de temps sur internet. Sa vie est désastreuse, surtout qu'il n'arrive pas à s'asseoir confortablement dans sa liseuse pour lire tout Beauvoir. Pas facile, facile, de tenir le voeu de chasteté. Pourtant, un couple de clients, qui vivent l'amour parfait à la cinquantaine débutante, viennent le distraire... d'internet, de Beauvoir et un peu de son ami-de-vingt-ans, le blondinet Edward. Pas facile à dire, mais autant L'art de la fugue m'avait laissé sur ma faim, autant celui-ci m'a touché : ce fut délicat de rester un homme et de ne pas verser ma larme béate à la fin, seul dans mon grand lit de chambre d'hôtel quatre étoiles au fin fond du Portugal.

    Alors je l'ai envoyé par la Poste.

    En cours : une histoire de l'art, et un long dossier sur Monique Serf. Sinon, vous constaterez ici que je suis désormais l'heureux propriétaire de 771 ouvrages. Ce qui signifie aussi que je n'ai vraiment plus de place.

  • DLVIII.



    Ecrivez-moi ces mots que j'attends
    Il suffit de ce mot que je ne vous ai pas dit
    Ecrivez, écrivez, s'il vous plaît
    Ce mot faiseur de merveilles

    Venez sans ce mot que j'attends
    Mais venez, soyez présents
    Devant ma porte dès cette nuit
    Au lieu de mes insomnies

    Ecrivez-moi ces mots que j'attends
    Et tendez-les moi sans me voir
    Comme toujours