21.11.2009

DCCLXXXVI. - Les bocks de bière.

Je me demande quand les majors en viendront à protéger les cds, pour qu'on ne puisse pas aussi les lire sur les chaînes hifi. Après tout, ce serait la suite logique du blocage des pcs, et ça ferait de jolis bocks de bière iridescents.

04.07.2009

DCCLIX. - La Poste moderne.

Cela faisait quelques temps que je n'avais pas eu à passer par une poste. Ou plutôt : j'étais parvenu régulièrement à n'avoir pas à y chercher qu'un paquet de timbres (irrégulièrement) ou un recommandé (trois fois par an : Pâques, Noël, octobre). Cette fois-ci, c'était mon tour d'aller y poser un recommandé. Il y a des circonstances de la vie où il faut bien passer par ça, ce qui montre son courage.

J'avais déjà, la dernière fois, mis du temps à comprendre qu'il n'y avait plus de boîtes aux lettres dans le bâtiment : elles sont désormais designées une bonne centaine de mètres sur la gauche, le long de l'avenue. Normal, après tout, que les facteurs ne cherchent pas à récupérer le courrier au plus près de leurs locaux. Ca leur permet de marcher à la fraîche, et de se muscler un peu.

La poste était depuis quelques temps en travaux. Je ne sais si elle a été inaugurée en fanfare, avec discours du maire et odeurs de peinture fraîche sur les toasts aux oeufs de lump. Je pénétrais donc le sas avec la même indécence insouciante que celle avec laquelle on entre dans une vierge.

La porte coulissa avec l'inévitable chuintement sucré qui permet de donner sur des espaces carrelés où chuinte la musique d'ambiance de circonstance. Des dallages blancs à n'en plus finir, plus de guichets : des présentoirs à gogo, des avalanches de promotions, que l'on veuille envoyer ses cartes postales au Niger avec photo de chats de toutes les races et chansons intégrées, aux multiples variations du colis matelassé qui se livrerait toujours en moins de 24h - tant que la distance de transport est inférieure à 10 mètres, voir règlement général annexé aux conditions précisées dans le formulaire.

Bref, j'étais paumé.

Derrière le déferlement de promotions qui m'attendaient avec le même regard que les hyènes le lion moribond, je repérais un panneau électrique avec un chiffre, comme on en voit dans les salles d'attente des hôpitaux et de la sécurité sociale. Dessous étaient les guichets. Un peu benet, je cherchais la petite boîte rouge, qui devait si bien ressembler à celle qu'on trouvait chez le boucher quand j'étais petit. Ou même à la sécurité sociale quand j'étais étudiant. Nenni et calembredaine : planqué dans un autre coin, assez loin de l'orée du guichet salvateur (je suppose donc à l'orée de la file d'attente qui devait serpenter en moyenne jusque là), il y avait une espèce de machine de vote électronique avec deux boutons : retrait d'argent ou dépôt.

Problématique quand on veut envoyer un recommandé.

Je me disais que j'allais jouer le tout pour le tout, profiter de l'aura du costume-cravate (qui fonctionne régulièrement, notamment lors des contrôles dans le métro) et alpaguer une guichetière dès que la place se libèrerait. Hop, je constitue la file d'attente à moi seul.

C'est à ce moment précis où j'arrête de bouger qu'une dame portant une petite carte plastifiée m'apprenant qu'elle s'appelait "Bonjour Constance" me prend par le bras, s'enquiérant de ce que je fais là. C'est vrai que dans le hall vide j'étais bien le seul à ne pas marcher. Le monde avait dû bouger pas mal, depuis la dernière fois où j'avais affronté quelque chose qui approxime un tant soit peu de l'organisme public : maintenant, il fallait bouger sans cesse pour survivre, un peu comme les requins.

Un recommandé, lui marmonné-je, un tantinet surpris. Ah non, ce n'est pas là, monsieur. Hein ? Oui, c'est d'abord là (bout de la salle), puis ensuite là (autre angle du hall), là (extrémité de la chapelle Sixtine) et finalement ici (pointe du Raz). J'y comprends rien, à ce stade matinal où le café m'attend encore à la machine du boulot je me contente de moutondepanurger. Direction 1.

La direction 1 représente une machine où il faut poser son courrier. Je ne m'étais jamais aperçu que ça faisait aussi accusé de réception, ce truc. Bon. J'ai le choix entre trois types de recommandés, R1 à R4. Où est passé R3, je l'ignore. Le prix monte de l'un à l'autre, mais va savoir ce qui différencie les services... Bref moment de panique, on tape au hasard,  et le prix s'affiche. Merde, il faut payer en espèces, et de format sonnant et trébuchant.

Direction 2, donc de l'autre côté du hangar à avions, où une autre machine me promet que si elle mange mes billets de 10, elle me fournira plein de monnaie. Qui tombe à grands fracas de pièces de 10 et 20 centimes, avec ça si le vent se lève je resterai collé au sol par le portefeuille.

Re-direction 2, et une vignette autocollante moche et bleu vomi tombe. On est loin de la Semeuse lignée 15 centimes.

C'est là que se commet la fatale erreur : j'ai payé le frais de timbre, je me dis que maintenant je peux expédier les formalités d'adresse au guichet, un truc comme ça : retour dans la zone file.

Rien ne se passe durant cinq secondes, jusqu'au moment où de l'autre bout du vélodrome Bonjour Constance me tance :

"Monsieur, qu'est-ce que vous faites là !"

Là, j'avoue que je craque. De loin je préfère poireauter dans une queue à bouquiner que valdinguer d'un bout à l'autre de cette pièce où on mettrait le CNIT et Versailles pour passer d'automates en automates comme on remplit les petites cases de la déclaration d'impôt.

"Mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse maintenant, hein ?"

Campé en plein milieu, mains écartées, un peu de trémolo dans la voix, un sérieux énervement ailleurs.

Bonjour Constance me fonce dessus comme Hippolyte et toutes les amazones, en formation Walkyrie. "Mais, Monsieur, venez, je vous donne le formulaire à remplir !"

Elle me tend le formulaire - le papier qu'on remplissait avant rapidos au guichet, en me disant posément, comme à un enfant : vous remplissez où c'est écrit destinataire en mettant le nom de la personne à laquelle vous l'envoyez, et votre adresse avec le code postal et le numéro de rue là où c'est marqué expéditeur, vous trompez pas.

La tablette pour écrire est au niveau de mes cuisses : c'est pas penché qu'on peut écrire, mais à genoux. Au stade d'humiliation où j'en suis... Dieu merci, pour m'éviter de me fourvoyer, Bonjour Constance me surveille. C'est tout juste si je ne l'entends pas tapoter ses doigts avec une règle.

Fini... ou presque : Bonjour Constance m'entraîne vers une autre tablette, située à l'entrée : elle me prend le formulaire, la lettre, tamponne. Et elle me congédie du bout des doigts.

Sortant je me suis dit que je devenais vieux.

 

 

19.02.2009

(Hors numérotation). - Are you straight ?

 

17.11.2008

DCXCVIII. - Dans le journal, dans l'avion.

"À compter du 13 novembre 2008, l'OULIPO excuse

François CARADEC

à ses réunions ordinaires et extraordinaires pour cause de décès."

La mort d'une personnalité (?) m'a touché. Non seulement parce qu'on ressent (enfin ?) la patte du temps, l'aspect définitif qu'elle donne à cette absence aux réunions oulipiennes - voilà Caradec parti rejoindre, va savoir où, Queneau et Perec - mais aussi parce que tout aussi absolument on ne pourra plus surprendre sa voix sur les ondes. L'impression étrange qu'avec Caradec on approche de l'un des derniers chapitres de la littérature du XX°, sans vouloir essayer de compter les derniers monstres discrets et vivants encore, comme par une facétie.

Bye, FC - je vous regretterai, et vos histoires.

25.10.2008

DCXCIV. - Saint Crépin.

Et, comme chaque année, à la Saint-Crépin qu'un sinistre complot chrétien tend à transformer  pour des raisons qui doivent être liées à la précession des équinoxes, les complots templiers ou franc-maçons, les rougeaucoutozentrelédents ou la déréliction des moeurs et l'ignorance du siècle, en Saint-Enguerrand...

Alors que, franchement, entre un Saint Crépin célébré par le Barde en 1599 et un vague Enguerrand qui a donné un connétable et un argentier de Louis XI pendu comme un voleur à Montfaucon, y'a pas photo.

Bref. Saint-Crépin, donc :

William Shakespeare, Henry V, IV, 3.

WESTMORELAND. O that we now had here
But one ten thousand of those men in England
That do no work to-day!

KING. What's he that wishes so?
My cousin Westmoreland? No, my fair cousin;
If we are mark'd to die, we are enow
To do our country loss; and if to live,
The fewer men, the greater share of honour.
God's will! I pray thee, wish not one man more.
By Jove, I am not covetous for gold,
Nor care I who doth feed upon my cost;
It yearns me not if men my garments wear;
Such outward things dwell not in my desires.
But if it be a sin to covet honour,
I am the most offending soul alive.
No, faith, my coz, wish not a man from England.
God's peace! I would not lose so great an honour
As one man more methinks would share from me
For the best hope I have. O, do not wish one more!
Rather proclaim it, Westmoreland, through my host,
That he which hath no stomach to this fight,
Let him depart; his passport shall be made,
And crowns for convoy put into his purse;
We would not die in that man's company
That fears his fellowship to die with us.
This day is call'd the feast of Crispian.
He that outlives this day, and comes safe home,
Will stand a tip-toe when this day is nam'd,
And rouse him at the name of Crispian.
He that shall live this day, and see old age,
Will yearly on the vigil feast his neighbours,
And say 'To-morrow is Saint Crispian.'
Then will he strip his sleeve and show his scars,
And say 'These wounds I had on Crispian's day.'
Old men forget; yet all shall be forgot,
But he'll remember, with advantages,
What feats he did that day. Then shall our names,
Familiar in his mouth as household words-
Harry the King, Bedford and Exeter,
Warwick and Talbot, Salisbury and Gloucester-
Be in their flowing cups freshly rememb'red.
This story shall the good man teach his son;
And Crispin Crispian shall ne'er go by,
From this day to the ending of the world,
But we in it shall be remembered-
We few, we happy few, we band of brothers;
For he to-day that sheds his blood with me
Shall be my brother; be he ne'er so vile,
This day shall gentle his condition;
And gentlemen in England now-a-bed
Shall think themselves accurs'd they were not here,
And hold their manhoods cheap whiles any speaks
That fought with us upon Saint Crispin's day.

Saint Crépin 2008 : une trentaine de dents, un mètre quatre-vingt-quatre, quatre-vingt kilos, quelques milliers de cheveux, pas mal d'euros sur le compte en banque, deux lunettes, une cinquantaine d'amants, huit toiles dont quatre potables, un deux-pièces, plusieurs centaines de textes inutiles, un peu moins de gribouillis, des milliers d'heures à travailler, huit cent titres dans ma bibliothèque, une solitude ferme et le début de ma trentième année.

18.07.2008

DCLXX. - Homophobie ordinaire.

Contexte : Souvent, sur MSN, des inconnus me demandent à être leur ami, et demandent Anne-Sophie dans un langage châtié de première catégorie. En général, je me contente de recadrer ces gentils petits adolescents, et ils me black-listent bien rapidement sans excuse, pour aller redragouiller la pauvre Anne-Sophie qui doit mouiller sa culotte Petit Bateau en attendant que Kévin pointe son nez sur l'écran.

Le dernier dialogue avec un boutonneux (version intégrale).

Ange. - cc mn cœur c ange g msn

Xanadu. - Euuuuh ?

Ange. - tro de la bouliche nn aten je te passe ange

Ange. - c ki?

Xanadu. - Y'a pas une erreur de casting ?

Ange. - c b1 anne sophie

Ange. - ee n

Ange. - tu t apel anne sophi

Xanadu. - Euh non du tout. Olivier. Mais z'êtes pas le premier à me prendre pour une Anne Sophie. Doit y'avoir des erreurs dans vos MSN les jeunes. Revoyez vos courriels dans la cour de récré du collège.

Ange. - bn ba vu ke je sui pa PD jeten merde enculer salut

Ange. - sa te pren souven toi

Xanadu. - Dites, d'où vous sortez que je suis pédé ? Et ensuite, pourquoi le fait que je sois pédé ou pas fait que je mérite d'être insulté ? Simplement parce que vous vous êtes planté de msn ???

Ange. - ba oué si t conten moi je ten merd

Ange. - pi chui pa collégienn

Ange. – enciler

Xanadu. - Eh bien... Primaire, alors, vu l'orthographe ? Bref, le fait que vous vous êtes planté d'msn vous interdit pas la moindre des politesses

Ange. - bn ferme ta geul pi va te faire foutre enculer

Xanadu. - Non.

Xanadu. - D'abord vous allez retirer ces insultes. Sorties on ne sait d'où simplement parce que vous cherchez une Anne-Sophie dont vous avez confondu le MSN avec le mien.

Ange. - et pk

Xanadu. - Parce que vos propos sont ceux d'un petit con, d'un merdeux, et de ceux qui ont de fortes probabilités de pas avoir une vie très jouasse s'ils continuent de tenir de tels dires

Xanadu. - Tout simplement

Xanadu. - Et qu'à titre de leçon si vous voulez avoir des chances dans la vie sociale, quel que soit votre âge, vous avez intérêt à apprendre à vivre.

Dont

1/ apprendre l'orthographe

2/ apprendre la politesse

3/ Eviter de penser que les pédés sont de grosses tâches

Acessoirement, les deux premiers points vous poseront des problèmes pour vivre. Et le troisième est un délit, susceptible de vous emmener en prison. D'autres questions ?

Ange. - g rien contre les pd

Xanadu. - Je vous cite : Ange. - bn ferme ta geul pi va te faire foutre enculer

Xanadu. - Et : Ange. - bn ba vu ke je sui pa PD jeten merde enculer salut

Xanadu. - Accessoirement, si vous voulez draguer cette Anne-Sophie va falloir apprendre à lui parler. Et pas comme ça.

17.07.2008

DCLXVIII. - Citation du jour.

"L'impression de la possibilité transforme tout ça en marché libéral illusoire où l'on est supposé sans souci constater l'ajustement de l'offre et la demande. En fait, les biens sont totalement illiquides, et tout stagne. Engendrant frustration, misère, insatisfaction."

Moi, parlant du milieu gay parisien (dont je suis).

15.07.2008

DCLXVII. - Histoire immédiate.

Il paraît que 600 000 personnes étaient sur le Champ de Mars pour applaudir Laurent Voulzy et Jenifer. Je précise qu'ils étaient 599 999, car moi j'étais venu pour le feu d'artifice. À pattes en plus, parce que le vélo pécho à Odéon au sortir du cinéma n'a pu trouver un logis que vers Balard, encore plus loin que chez moi tout seul personnellement que je vais bientôt quitter ces lieux.

Le programme musical annonçait bien le regard qu'ont les élites et les administrations organisatrices sur ce qui plaît ou doit plaire au public : de la daube tout-venant française, faite de sondages par SMS sur la Première ou de vieux croûtons dont on se demande comment ils arrivent à quitter le déambulateur pour faire semblant de jouer sur leur guitare, play back à donf. Même Chuck Berry, le Père Fondateur du rock, joue nettement mieux malgré ses 90 printemps.

Toute la foule aux alentours attendait le jeté de Carla sur l'antenne de la Tour, avec stripetize et effets de Patek Philippe, mais nous n'y avons pas eu droit. C'est regrettable, on aurait rigolé.

La bande-son du feu en tant que telle, aussi, montre combien les organisateurs se plantent pas mal. Bien sûr, on voulait rendre hommage à Pavarotti et la Callas, ça se sentait. Mais le public était inattentif : ça ne se sentait pas, ça se voyait. À toujours chercher la musique classique (La Grande Musique) pour les solennités, on en fait une momie que le public identifie aux trucs chiants, rasoirs, bref qu'il ne faut pas voir sauf quand c'est commenté par Naguy et que c'est Aïda au Stade de France. C'est dommage, parce qu'il y a des trucs vraiment sympatoches dans l'opéra.

Ici, plus à côté tu meurs : un petit bout d'Irlande ou de Québec (c'était du traditionnel en tout cas), à peine audible, puis direct les grands trucs franc-maçons, si, si : La Flûte enchantée, mesdames et monsieurs, et des airs recherchés (l'ouverture et Ein Mädchen truc muche) qui font faire hurler les journaux qui prétendent critiquer parce que sinon il n'y a pas d'éloge flatteur au complot judéo-maçonnique avec coup de menton et tout de même je ne suis pas raciste parce que ma femme de ménage est une juive portugaise vous voyez bien.

Nous avons ensuite eu droit à des airs tristes supposés faire solennels (pas mieux pour plomber l'atmosphère), qui devaient être tirés de Puccini ou de quelque opéra russe. Là, plus personne n'écoutait, ça jacassait à mort.

Un p'tit bout de Casta Diva et zou c'était parti dans Carmen. Raaaah, Carmen, le truc qu'on sort des cartons dès qu'on peut. Et pas n'importe quoi, hein, du sérieux : Nous marchons la tête haute, comme des petits soldats.... Pour ceux qui n'avaient pas remarqué les CRS en armure et les grillages, c'était une délicate attention de nous rappeler dans quel Etat nous vivons.

Je me souviens il y a quelques années de la solennité qu'il y avait eu à entendre Aznavour réciter Hugo. Et, plus jeune, la Fête de la Fédération. C'était autre chose.

Ce serait bien si un jour on mettait Déportivo ou Luke au programme de ce feu d'artifice. Nos dirigeants auront compris quelque chose alors.

16.06.2008

DCLVI. - La phâme.

Penchés sur nos cartes au trésor, pendant que Hakim-Trois-Gâchettes dévorait son sandouiche, nous oscillons entre dévaliser le siège du KGB et celui de la Stasi. Une femme entra dans l'arrière-boutique. Je l'avais déjà croisée, lors du casse du Mont-de-Piété. Elle nous sourit, et nous demanda comment nous allions. Hakim-Trois-Gâchettes rougit derrière son sandouiche, s'étouffant un peu, pendant que l'Agriculteur replongeait sur ses plans, l'air de ne pas y toucher - regard droit devant.

Tentant de tailler le bout de gras face à sa gentillesse, je me suis senti lentement mal à l'aise. Pas à cause du risque qu'elle pouvait être un indic, non. La came était planquée, et je caressais de l'ongle la crosse du fusil-revolver sur mes cuisses.

Après tout elle était tout sourire et toute pleine de bonne volonté.

Mais voilà : je n'ai jamais été à l'aise avec les femmes de sexe féminin férocement XX chromosomiquement parlant. C'est un fait. Je ne sais pas comment ça réagit, j'ai un peu l'impression de me tenir face à la mer à Biarritz, on sait jamais trop pourquoi ça a l'idée d'avoir des marées.

Je ne suis pas misogyne pourtant. Enfin, pas tant que ça. Tant que la femme reste au domicile conjugal et ne vient pas me casser les plates-bandes matinales en me coinçant l'angle de son sac à main sous les côtes ou son talon sur le doux de la cheville, et me laisse attendrir parce qu'elle trimballe en oie dandinante sa marmaille adorable aux matins rayonnants, tant qu'elle se contente de faire coucou de la main à son p'tit boudchou qui fonce cartable brinquebalant vers l'école plutôt que de me bloquer entre les poubelles et les cageots remplis de melons exsangues sur le marché, tant enfin qu'elle ne tente pas de me marier avec ses yeux humides d'attendrissement - un célibataire pensez qu'on peut se hausser du mamelon sait-on jamais - ou qu'elle ne m'inflige pas le spectable déplorable de ses mollets dévalant de phlébite et autre thrombose dérivant en ulcère bien cancéreux sur les chaussettes baskets que retrousse le haut d'un sabot de cuir acheté le prix d'une pension à l'apothicaire local, et qu'elle se contente de me servir mon fromage sans m'expliquer comment le détailler pour en faire un allégé minceur recommandé par un magazine plus rempli de réclames que d'articles, bref tant qu'elle reste à sa place, pas loin du foyer et de l'éponge, entre la tinette et le pot de chambre, je la lui passe (l'éponge) et je lui permets de m'apporter des pantoufles.

Qu'elle aura consciencieusement chauffées en son giron.

C'est vrai que je côtoie peu de ces animaux étranges. Avec le recul, je n'en ai jamais trop fréquenté - même en prépa, c'est dire, où les hommes étaient une minorité écrasante. Je ne sais jamais trop quand ça réagit, ni comment. Ca ne se cerne pas, ça pleure, enfin plutôt ça a des réactions pas normales. En plus, parfois c'est très chaud et ça a une odeur épaisse et lourde (mais je me demande des fois si je suis bien le seul à la sentir, ou si tout le monde ne fait pas exprès). Sans compter que ça cuit trop la viande.

Faudra qu'un jour j'envisage d'introduire ce genre d'animal dans la cave où nous gisons, les camarades et moi. Au mieux à des fins d'études, au pire pour permettre à l'espèce de se perpétuer. Il semblerait même qu'en animal domestique, cela peut être pratique, à voir comment l'autre zouave devant moi hier traficotait dedans.

Après tout, trop d'ignorance a tué le dodo.

09.06.2008

DCLII. - Une page d'Histoire qu'il ne faudrait pas écrire.

Faire l’histoire, récente ou non, des démocraties ne peut plus faire à la fin du XXI° siècle l’économie des évolutions que connut la société occidentale avant la guerre de 2034. L’essentiel des éléments que nous connaissons de cette période repose, comme souvent, sur les archives plus que sur les traces orales – tant les restes électroniques demeurent plus solides que les faibles oscillations des paroles. Pour autant, les archives ne peuvent laisser la trace que de l’histoire officielle – officielle au sens où elle a été connue du public, dévoilée, révélée progressivement par les successions des hommes politiques et militaires qui se sont succédés durant cette période, mais aussi officielle au sens où une administration quelconque a reçu l’ordre (ou s’est elle-même ordonnée, par inspiration divine) d’établir un dossier quelconque dont le tout venant, parfois jusqu’au plus puissant homme d’État, ignorera l’existence même.

Pourtant, aucun des Lecteurs de ce livre ne pourra remettre en question que ce que notre pays a connu, lors des premières décennies du XXI° siècle, est une évolution majeure. Majeure, pourtant, en quel sens ? Il y a certes ce que nous avons appris, enfant, à l’école. Il y a ce que nous avons appris à apprendre, lorsque l’Unification ayant eu lieu, nous avons pu poser sur ces lambeaux des yeux neufs. Il y a enfin ce que les historiens, ces rats d’archive qui détissent les labyrinthes du passés, nous permettent progressivement d’intuiter.

Il convient de concevoir en premier lieu que de l’État de Naguy-Bocsa ne demeurait alors que les derniers restes d’une histoire que lui-même oubliait. Il y avait bien eu lieu, quelques siècles auparavant, quelques guerres dont il avait pu ensanglanter le continent, et une ou deux révolutions qui lui permettaient de croire qu’il était le fanal des malheureux tout comme le pays des droits de l’humain. Il serait peu lucide de prétendre que le Naguy-Bocsa était alors autre chose qu’une région, non pas nécessairement négligeable, d’un ensemble économique, social et politique dont la taille était le Continent tel que nous le connaissons déjà (tant les tendances lourdes de l’Histoire peuvent être puissantes).

Cet État fonctionnait alors selon un régime bicaméral, sur le type du parlementarisme présidentialisé. Il convient de dire que ce type de régime, bien que d’une façade régulièrement retapée pour donner l’illusion de la stabilité, faisait tout aussi régulièrement l’objet de réformes constitutionnelles, tant parce que les hommes politiques y trouvaient une façon plus pacifique et plus immédiate que les guerres de laisser leur nom dans les Annales, que parce que l’instinct de préservation des superstructures sociales les amène le plus fréquemment à donner l’impression de menues réformes pour éviter les questions existentielles. Ce n’est pas tous les jours que la Plèbe se retire sur le mont Sacré, et même dans ces cas-ci elle n’obtient pas toujours tout ce qu’elle souhaite.

Sans vouloir ressortir des théologies désuètes qui ont eu leur heure de gloire à l’époque du marxisme, l’impartialité exige de reconnaître que ce pays était alors le fait d’une immobilisation sociale profonde. À tout le moins, jamais l’écart entre le discours et la réalité des choses n’était aussi probant. Le discours ne devenait, d’un point de vue symbolique que réel, jamais que la seule chose probante, pour tout dire. Rien n’était plus important – rien n’était plus réel.

Pour autant, l’historien qui essaie de soulever les fatuités de toute logorrhée, découvre sans souci sous ces oripeaux des forces tangibles, profondes, solides. Certes, on ne pourrait reprocher la permanence d’une évolution possible, qui était de fait la seule solution à l’immobilité latente. C’est en parlant d’une possibilité d’ascenseur social que l’on permet aux pauvres de rester en leur domaine, qui est d’être exploité et de consommer les biens que l’on leur fait produire. Regardons : à l’époque des Gracques, qui pourtant semblaient d’affreux révolutionnaires alors et d’élégants paltoquets bien ignorants des réalités désormais, le plus infect souillon de la plèbe pouvait déjà rêver que lui-même, ou son fils, joue au parvenu gras et infatué. Le rêve de Trimalcion n’est jamais loin. Cependant, l’intelligence de cette société était d’avoir substitué aux phantasmes de la richesse extrême, telle qu’on la trouvait des Anciens à l’époque des Pereire, à celle de la reconnaissance. Ce panache ridicule, dont la solidité ne demeure jamais que celle du vent, permettait à tout un chacun de croire pouvoir l’acquérir à moindre frais : il suffisait d’avoir son quart d’heure de gloire, ce qui ne coûtait rien depuis Andy Warhol, et ce qui suffisait pour vivre heureux et en paix sans chercher à mieux.

Paradoxalement, dans cette recherche effrénée de la reconnaissance et de la célébrité, jamais on ne vit société plus immobile. Les mouvements sociaux qui pouvaient tenter de s’en extraire ne pouvaient que mourir, étouffés d’eux-mêmes, dans un certain dégoût, une certaine lassitude, un éternel « à quoi bon ? ». À quoi bon chercher à modifier, puisque la parole totalitaire demeurait présente en tout lieu – que l’attrait de passer aux écrans ou sur les premiers médias électroniques suffisait à rendre l’énervement connu, et par là commenté, et par là vidé, et par là donc inutile ? Ce qui conduisaient les hommes politiques, qui doivent malgré tout maintenir un agenda politique quelconque pour eux-mêmes exister, à chercher à créer seuls les événements. Les dernières guerres de cette période peuvent être imputées à ce genre de raison sous-jacente, plus qu’aux facilités du complexe militaro-industriel, dont les possibilités immenses, des médias à l’édition en passant par la production de train voire de fusils mitrailleurs, leur permettait sans souci de se recentrer sur des marchés pas forcément plus rentables mais en tout cas plus stables.

Cette société, qui n’était en fait qu’un immense bâillement devant un écran de paillettes paradoxalement trouvait en elle-même une force étrange de s’agiter en éléments stériles. Que faire lorsqu’on vit enfermé, que faire lorsqu’on n’a plus d’espoir ? On peut s’enfoncer plus loin encore dans l’absence à soi-même. On peut aussi être pris de velléités contradictoires, de poussées brusques, de prurits soudains dont la jouissance est celle d’une masturbation mollassonne.

C’est de cette société dont nous sommes issus.

Il y avait déjà eu quelques sursauts de ces espoirs vindicatifs, un peu comme lorsqu’un poussah difforme bouge sur son canapé, espérant éviter les escarres. Cependant, la plus grande force de la recherche du rêve se traduit dans l’élection à la présidence d’Ivan Lecsinski. Comment un tel être en était venu là, cela ne vaut pas la peine de le détailler : soit cela a déjà été fait, soit il suffit de souligner que tant son élection que lui-même, personnellement, intrinsèquement, ne pouvait être considéré autrement que comme la synthèse parfaite du paradoxe social que l’on affrontait alors. Sa grande force n’aura jamais été que de le supplanter.

Ivan Lecsinski se présentait comme un homme neuf, self made, qui avait eu à affronter seul de terribles épreuves qui n’étaient à peine plus sévères que les gages des émissions de télévision. Sa vie, en somme, n’était jamais qu’une émission de télévision, un vernis saturé de néon cachant la force profonde qui le sous-tendait : issu de l’aristocratie, nobliau déchu, il demeurait avant tout le défenseur des classes qui avaient poursuivi, par-delà les révolutions, la conduite des affaires en n’ouvrant le ventre de leurs filles qu’au plus ventru de leurs valets. Conservateur intrinsèque, comme d’autres fascistes avant lui il fut élu grâce aux voix prépondérantes des éléments qui défendaient le « bon » vote, le vote du notable et de l’ordre rarement nouveau. Comme d’autres fascistes avant lui, il arguait d’un programme de modification profonde du corps social – on ne présentera plus l’axe d’opposition fascisme théorique/conservateur articulé par la dichotomie futur/passé. Enfin, plus anecdotique mais cela peut toujours amener un Lecteur psychologue à comprendre certains éléments de sa personnalité, comme nombre de fascistes, de Peron à d’autres, il souffrait d’une taille réduite qu’il compensait par une femme quelconque bonne à saluer la foule (comme nombre de dictateurs sud-américains avaient pu se payer le luxe, contrairement aux mornes et antiques prédécesseurs).

L’arrivée au pouvoir d’Ivan Lecsinski fut d’une grande intelligence, nul ne saurait le lui dénier. Son pouvoir reposait sur le fait d’avoir compris l’importance qu’avait pris l’élément symbolique, non seulement en politique (ce qui n’était pas très original), mais aussi dans la vie réelle. En fait, partout. Tout était symbolique, nous l’avons dit, aussi toute son action (ou plutôt son absence d’action) fut concentrée vers le symbolique, et lui seul.

La réalité de cette symbolique aurait dû amener tout le corps social à percuter à un instant à l’autre l’amère réalité, c’est-à-dire les applications réelles, tant par les administrations que tout un chacun, des trouvailles liturgiques dont on se bambochait dans les journaux télévisés. Cela fut évité par l’obtention d’une succession de dérives : puisqu’il maîtrisait avec brio les ressorts du langage, jusque dans sa contradiction, et que ces ressorts lui étaient maintenus en état par ses relations dans la sphère économique et industrielle, le président Ivan avait toute facilité à désigner éventuellement les boucs émissaires.

Soulignons là encore le fait que cet homme ne restait jamais que la quintessence de la lente évolution qui se tramait, entre le canapé et le dernier paquet de chips. Car il n’eut pas de coupable à désigner ; voilà qui était génial. Jamais il n’y eut quoi que ce soit d’accusé. Pas de juif, d’homosexuel, de noir ou de communiste. L’intériorisation passive des normes mises en place depuis une vingtaine d’années avait suffit : le corps administratif de lui-même se trouva étonné de se retrouver avec des prisons surchargées, un système pénal explosant de la matière qu’il produisait à grandes fournées de peines non mesurées, enfin un système répressif sans commune mesure. La force, lentement mûrie, éclatait au grand jour ; c’en était à un point où le meurtre d’un adolescent par des représentants de la force légitime ne pouvait plus choquer. Et c’était fréquent.

Dans cet État, comment accuser un homme ? Lui, au contraire, ne pouvait jamais que dénoncer plus encore. Son action avait certes produit cet état de fait (ou, ne lui accordons pas la gloire de mouvoir à lui seul le vaste corps de l’Histoire), mais il n’en était pas la cause, puisque celui-ci était né seul. Il n’ordonnait pas aux milices d’arracher aux derniers manifestants les dernières banderoles ; mais celles-ci étaient arrachées. Tout comme les derniers déviants étaient fichés, brutalisés, embastillés. Pourtant, cela n’était évidemment pas de sa faute, puisqu’il était un homme de compassion : on le voyait suffisamment recevoir des familles, promettant toute une lumière dont personne n’avait cure, l’essentiel (pour les familles, pour lui, pour le public) étant que cela soit su – pas plus.

En un sens, sous la perspective d’un régime autoritaire tel qu’on l’imagine, axé sur la présence médiatique et tutélaire d’un seul homme capable de guérir tout aussi efficacement les écrouelles que les rois de l’antique monarchie, se déguisait un système de pouvoirs régionaux, similaires à ceux des Gauleiters allemands, édifiés sous l’autorité du préfet, maître à son bord de l’application du système répressif et administratif mis en place par une palanquée de lois et surtout de décrets jamais votés, préfets qui ne rendaient compte qu’indirectement au pouvoir central – lequel ainsi, pourtant initiateur premier et moteur de ce dérèglement démocratique, pouvait facilement faire branler la machine de la compassion dès que les excès de ses propres séides devenaient trop éclatants.

On ne pourra pas prétendre qu’un jour le Naguy-Bocsa se réveilla, pour se trouver dans un système totalitaire pernicieux, qui n’avait d’existence nulle part et était présent partout. Un État où toute contestation devenait impossible, non parce qu’interdite, mais inexprimable (et inexprimée). Un État hurleur de droits de l’humain mais fermé frileusement, crispé sur son ADN et une histoire qu’il ne connaissait plus. Un État affamé de nouvelles, d’informations, de sensation et refusant toute possibilité d’irradiation par la matière du cerveau. Pourtant ce fut le cas : un jour, celui qui ouvrait l’œil n’aurait pu faire que ce constat lamentable.

Nous étions dans une dictature.

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