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Actualité et indignations diverses.

  • DCCCLXXVIII. - Pourquoi le ciné français est con.

    Le cinéma français est toujours reconnaissable, surtout quand on compare aux de crac-boum-splash américain. À ce qu'il paraît, ce n'est pas qu'une histoire de scénarios : le ciné indé ricain nous sort bien souvent des petites perles qui se passent dans des familles que Louis la Brocante pourrait fréquenter. Et pourtant, ça marche souvent mieux.

    Ce serait lié paraît-il à une affaire de standard : le nombre d'images par secondes aux States serait différent. Lorsque l'on projette en France il faudrait adapter techniquement les films pour passer au standard du 24 images par secondes, ce qui renforcerait la sensation de dynamisme. De là à imaginer que Superman à New York s'envolerait avec la lourdeur d'une dinde nourrie pour Thanksgiving pendant qu'à Paris il s'enfuit aussi vite que les promesses électorales, je ne sais.

    Mais y'a pas que ça. Les films indé américains se passent dans des familles tout-le-monde qui vivent dans des apparts tout-le-monde. Les Hoover de Little Miss Sunshine vivotent dans des murs de plastique genre mobile-home et leur van cale tout les kilomètres. Les Jardine de Brooklyn village discutent dans cinq mètres carrés de jardin entre les poubelles, un vieil escalier et trois planches de bois oubliées là depuis longtemps. Ben dans Captain Fantastic accote sa barbe de cent jours à un bar un brin minable mais pas si crasseux. Juno grelotte sur les marches de son perron, et vomit dans la jarre hideuse que sa mère a acheté au Cora local. La famille de Walker dans The Company Men se regroupe les dimanche dans une petite cuisine où on se serre entre murs et chaises. Et ainsi de suite.

    Pendant ce temps, nos drames français circulent dans des appartements outranciers. À croire que les cinémeux français compensent la faiblesse de leurs revenus par les fantasmes qu'ils projettent à l'écran, où tout n'est qu'haussmannien, parquets qui craquent et canapés designés. Ça marche vaguement quand on est avec Chabrol dans la bourgeoisie qui va mal. Ça survit déjà moins quand Christophe Honoré essaie de nous donner de l'appart dans le XIe arrondissement et que son Ismaël, petit employé marketing des Chansons d'amour (salaire : grand max 35 K€ / an) a quelque chose qui doit faire dans les 50 m² (environ 1200 € / mois, soit plus de 40% de son salaire).

    Le pompon a été atteint la semaine passée quand la télé a diffusé Libre et assoupi. En plus d'être nul, le film est aberrant. Je vous le fais en bref : elle est une jeune éditrice de moins de trente ans (salaire selon l'ONISEP : 1 900 €, j'arrondis à 2 500 € / mois pour compter large). Elle héberge Sébastien, un glandu à baffer qui fait tout pour ne gagner que le RSA (comptez 535 € / mois), et Bruno, qui vivote de petits jobs et se promène en slip en gagnant à tout casser le SMIC (grand max 1 480 € / mois). Bref, le trio gagne au plus 54 K€ / an, soit 4 500 € / mois.

    Où vivent-ils ? Dans de l'haussmannien loué par l'éditrice, Anna, non loin du BHV donc en plein centre de Paris. Ils ont au moins trois chambres, un grand salon, une cuisine, un grand couloir où ils font du patin. Bref : entre 80 et 100 m². Ce qui coûte au moins 3 300 € / mois hors charge, soit 75% de leurs revenus. Délirant.

    Autre solution : Anna est une héritière, et elle profite de l'appart de grand-papi à tarif réduit ou gratuitement. Ce qui pourrait aussi être le cas d'Ismaël et de quasi tous les personnages joués par Isabelle Huppert.

    En synthèse : soit le ciné français ne sait pas faire le moindre calcul pour vérifier la cohérence des univers qu'il essaie de créer, soit il imagine que le monde n'est fait que d'héritiers qui profitent du patrimoine forcément accumulé par les parents et grands-parents.

    Tous ceux dont les grands-parents étaient gendarmes, coiffeurs ou porions ne peuvent qu'applaudir et continuer de mesurer leurs mètres carrés.

  • DCCCLXXVI. - L'illusion du discours.

    Nous vivons depuis ce début d'année, et pour de nombreux mois encore, dans l'urgence des élections présidentielles. Les journaux se focalisent complètement dessus : positionnement d'un tel, petite phrase d'un autre, programme annoncé ou esquissé via un discours.

    On sent là le microcosme, les journalistes politiques qui font effet Larsen avec les mêmes politiques qu'ils sont supposés couvrir.

    Car qui écoute les discours des politiques ? Qui peut prétendre honnêtement avoir retenu un élément concret au-delà

    • D'une sorte de synthèse qui émerge dans les écrits journalistiques (l'un se positionnant comme le rassembleur tranquille, l'autre écumant dans l'électorat national-droitiste, le dernier cherchant à gérer les trahisons, chose plus drôle mais non politique) mais qu'il ne s'est pas conçue par lui-même ;
    • Des petites phrases qui n'ont pour but que d'occuper l'espace médiatique en creux durant quelques jours, et permettre l'irruption de mèmes internets, à peine plus pertinents sur le fonds que la surenchère de gamins dans une cour d'école, hurlant les uns à la suite des autres en voulant démontrer qu'ils sont tous autant intéressés et dominateurs sur le sujet-tellement-drôle ?

    Il est effrayant de s'apercevoir qu'en somme je ne connais rien. Je ne connais que ce qui fait l'action de tel politique, l'action étant un discours, une petite phrase ou un déplacement. C'est parce que X se doit de réagir à un truc commis par Y qu'il en parle dans son discours. C'est tandis que Z est en déplacement à la foire des coupeurs de moustache qu'il convient de noter que la phrase de T est soit une forme d'annonce faite, soit qu'elle n'a pas fait l'objet de commentaire par ce même Z.

    X, Y, Z, T s'évoquent les uns les autres comme des gens qui font la gueule dans la même pièce. Ils disent fortement un truc supposé concerner l'autre, sans dire que c'est pour l'autre, tandis que l'autre est supposé comprendre dans l'acrimonie que ceci le concerne. Super. Nous comprenons donc qu'ils se détestent et se positionnent les uns par rapport aux autres.

    Ceci étant, sorti qu'ils veulent le pouvoir, qu'est-ce qu'ils veulent vraiment ? Concrètement ?

    Et qu'est-ce que j'en aurai compris ?

    Pas grand-chose.

  • DCCCLXXIV. - Copié-collé.

    Une fois que l’on aura dit qu’il y a un avant et un après, que plus jamais ça, que le monde a basculé dans l’horreur, que telle personnalité est allée sur place pour se rendre compte des événements et annoncer son indignation, sa solidarité aux victimes et leurs proches, et déclarer la guerre à cela tout en s’insurgeant sur le fait que la Loi doit être renforcée une fois encore et en redoutant d’autres attaques et que tout sera sujet de terreurs quelques heures que l’on suivra en boucle sur les chaînes d’information.

    Une fois que l’on aura annoncé que les secours sont sur place, que l’on aura fait le décompte des victimes, jamais complet, que l’on aura en courant de journée lancé des émissions reprenant heure par heure l’histoire minute après minute des événements du jour d’aujourd’hui, que l’on aura interrogé les survivants, puis ceux qui étaient là juste avant ou juste après ou auraient pu y être, bref qui ont échappé de justesse à la mort, puis que l’on aura indiqué de manière catégorique ce qu’il faudra retenir de cette journée, que l’on aura dit que l’on a été frappé au cœur et que maintenant le pire étant dépassé tout reste à venir.

    Une fois que l’on aura découvert que les suspects, aux visages pixellisés sur des caméras de surveillance, portaient les instruments de mort sur eux plutôt que des slips et des chaussettes, que l’on aura découvert sur le corps de l’un des suspects des éléments terriblement révélateurs : slip, lunette, livre, que l’on aura indiqué qui revendique la chose, que l’on aura fouillé les appartements et découvert que pire aurait pu avoir, que l’on aura frémi en interrogeant les voisins qui ne soupçonnaient rien, que l’on aura montré que le quartier est néanmoins un foyer de tout cela sous les aspects benoîts du quotidien, et qu’une robe frôlée par l’œil d’une caméra dans la rue aura fait frémir au fond des chaumières le frisson de l’étranger.

    Une fois que l’on aura annoncé le renforcement des forces policières et armés, sur place d’abord, puis dans les gares et aéroports pour montrer enfin des photos de pandores faisant le planton devant un magasin ou de vigiles faisant ouvrir des sacs d’un œil fatigué, que l’on aura diffusé des photos de gamins de dix-huit ans au crâne rasé marchant la main sur le Famas dans les rues, l’œil aux aguets, que les Chambres auront voté, renforcé, augmenté maintes lois déjà votées, renforcées, augmentées, puis que l’on aura réinventé un chiffon législatif bien inutile après avoir chanté l’hymne national debout dans l’hémicycle devant les caméras, et que l’on aura sollicité le quidam s’il était d’accord pour que l’on restaure la peine de mort pour ce genre de fait, et que d’autres auront déclaré qu’il s’agit soit d’une guerre de civilisation, soit de la défense et de la survie de notre civilisation, que d’autres se seront indignés en soulignant que ces discours sont contre tout ce que notre civilisation, justement, voudrait.

    Une fois que l’on aura cédé à la stupeur, que l’on aura allumé des bougies et mis des papiers que l’on aura photographié, qu’un troubadour sera venu avec sa guitare ou son piano chanter sur les lieux et que la Toile s’en sera enflammée, que les dessinateurs auront dessiné, les réseaux sociaux inventé une signalétique pour montrer sa commisération dans le pathétique et se soulager de cela, que l’on aura défilé dans des marches blanches, que l’on se sera indiqué comme solidaire, que l’on aura mis des drapeaux en berne, des chandelles aux fenêtres, des chansons dans les foules, des couleurs nationales en lumière sur les bâtiments, que les psychologues auront indiqué comment en parler aux enfants, aux vieillards, aux femmes enceintes, qu’on se sera dit plus jamais ça et qu’il faut vraiment changer, que c’est l’occasion d’un renouveau et qu’il est grand temps d’ouvrir le débat.

    Bref, une fois qu’on aura copié-collé les réactions classiques du dernier événement sur le nouveau pour se soulager et ne rien faire, que fera-t-on ? On continuera, jusqu’au prochain copié-collé.

  • DCCCLI. - Un moment de proximité.

    Puisque nous partageons depuis peu les mêmes souvenirs, je ne doute pas que te tutoyer ne te choquera pas. Non pas que j'imaginasse, il y a peu encore, que nous eussions pu nous connaître de cette façon. De toute autre d'ailleurs. Notre rencontre est si improbable, en quelque sorte incongrue.

    Tout ça parce que mes parents ont voulu faire des travaux. Il y a de ces hasards. Ils ont confié la maison à un courtier et lui, supposé faire son boulot, c'est-à-dire nécessairement mal, en retard et avec de l'imprévu et de la facturation complémentaire propre au métier du bâtiment, a fait intervenir l'un de tes corps de métier.

    Te voilà. Tu es dans la place, entré avec la clef confiée. Il est certainement le soir, et ta camionnette attend sur une bande d'hortensias. Tu es dans la maison, où l'on sent certainement le plâtre en retard et la peinture déjà en cloque. Tu commences à fouiller les pièces, et peu à peu tu charges ton camion.

    Tu prends quelques gels douche, du coton. Au pied de la baignoire tu t'empares de l'escabeau en plastique que ma mère utilise pour atteindre les étagères les plus hautes. Tu fais un détour dans la cuisine, prenant la sauteuse jaune où le poulet à la crème du dimanche mijotait dans ses oignons quand j'étais petit.

    Tu ouvres un placard, où mes parents ont posé mon vieux radiocassette. Tu l'essaies certainement, puisqu'on y a trouvé des traces de plâtre et de doigt, puis tu le laisses : certainement trop démodée, la radio où j'écoutais des tubes pour ados en 1992. Quel dommage que la maréchaussée ne soit pas aussi efficace que les films le prétendent et ne puissent relever tes empreintes. Alors, tu prends des sachets de riz.

    Tiens, j'ai failli oublier : tu as pris aussi le vieux clavier BontempiTM sur lequel j'essayai de jouer L'Invitation à la valse à l'époque où j'imaginais qu'il suffit d'avoir dix ans pour être Mozart et où je confondais Weber avec Chopin.

    Tu entres dans le garage. Mon père y a posé les outils pour le jardinage : une tondeuse, un taille-haies, un KärcherTM, et même une broyeuse à feuilles empruntée à la mairie. Tout cela ira dans ta camionnette. Dans ta générosité tu auras laissé les arrosoirs. Au moins mon père pourra-t-il faire pousser les fleurs.

    À un moment, tu te retrouves dans une pièce, qui doit être une chambre. Il y a des cartons. Tu les ouvres, prend ici une vieille boîte à thé, là quelque chose qui laissera un trou béant, comme une absence de mémoire que ma mère mettra longtemps à retrouver.

    Tu continues de farfouiller : la maison est si calme, après tout. J'imagine que tu trouves une forme de plaisir dans ces vols dérisoires qui arrachent plus de souvenirs qu'ils ne te rapporteront. J'espère pour toi, du moins - par pure humanité. Tout ce que tu as pris est quasi invendable. Mais ce que tu as pris, après tout, qu'est-ce sinon l'intimité d'un couple ? Et encore. Disons que tu t'es contenté de l'érafler bien profondément, comme une chair qu'on ne voudra pas laisser cicatriser.

    Sur un carton devait être posé, dans un vieux sac froissé par les manipulations, la mandoline de mon grand'père. Celle qu'on voit sur les photos d'avant que je naisse. Celles en couleur. Et les plus vieilles, en noir et blanc : celles de l'autre côté de la mer. Bien sûr que tu la prends. Combien est-ce que cela coûte, une mandoline des années trente qu'un gendarme pied-noir s'est achetée parce qu'il aimait l'opérette et Tino Rossi ?

    À propos de musique : non loin, il y avait un carton marqué "Musique". Les CD de ma mère. Pas grand'chose en somme. Des goûts de dame de soixante-quatre ans : Tino Rossi, encore, du tango, Patrick Bruel et d'autres opérettes. Les CD de Noël qu'on détestait écouter et qu'elle mettait en boucle lors des réveillons, comme si cela suffisait pour dorer le temps, l'espace, faire ressurgir l'enfance d'une famille répartie aux quatre vents.

    Dedans ma mère conservait aussi quelques cassettes. Tu te demanderas certainement ce que c'est quand tu les trouveras. C'est tellement passé, les cassettes. Peut-être t'amuseras-tu à dévider la bande magnétique pour en faire une guirlande. C'est qu'on ne voit plus maintenant ces longs effilochements d'un noir brillant qu'on croisait parfois devant les collèges, il y a quelques années.

    Sur l'une de ces cassettes - je devais avoir comme six ou huit ans - ma mère un mercredi après-midi avait enregistré nos voix. Mon frère hésitait, babillait. Elle nous poussait, nous disant de chanter. Mon frère chantonnait. Moi j'ai repris le refrain de Zorro, que j'adorais :

    "Un cavalier, qui surgit hors de la nuit,

    Court vers l'aventure au galop.

    Son nom, il le signe à la pointe de l'épée,

    D'un Z qui veut dire Zorro.

    Zorro, Zorro, renard rusé qui fait la loi,

    Zorro, Zorro, vainqueur tu l'es à chaque fois,

    Zorro, Zorro, Zorro !"

    Puis je chantais Snoopy : "Snoopy, le p'tit chien, Snoopy, ouh ouh !".

    Je l'ai écoutée de temps en temps cette cassette. Maintenant, je ne sais pas ce que tu as fait de ces enfants. Dans une poubelle certainement.

    Dans une autre cassette - de plastique vert et blanc avec un autocollant marqué au crayon "Kazatchock" de ces écritures appliquées qui ont grandi dans les années 1920, tu la reconnaîtras sans problème - mon grand'père s'était enregistré. Il adorait pousser la chansonnette. Tino Rossi était un dieu pour lui. Mais certainement tu ne vois pas ce que c'est que La Belle de Cadix.

    Tu vois, cette cassette enregistrée il y a trente ans qu'à peine tu as remarquée lorsque tu as ouvert le carton, chez toi, te disant que ma mère avait vraiment des goûts de vieille et de chiotte, elle contenait la voix de mon grand'père. Un homme né il y a cent trois ans, mort il y a dix-huit ans, et que tu as définitivement fait disparaître. Je suis même pas sûr que ça te fera marrer. Quand on est suffisamment abruti pour voler du gel douche et du riz avec du matériel de jardinage, on ne doit pas avoir grand'chose dans le cerveau.

    Quand Maman m'a annoncé tout ça au téléphone hier je n'ai pas trop moufté. Puis après avoir raccroché et que j'ai expliqué à T*** ce qui s'est passé, arrivant aux cassettes j'ai pas pu continuer et grâce à toi j'ai pleuré. J'ai pleuré mon grand'père mort et j'ai pleuré mon enfance que tu as enterrée. J'ai pleuré je sais pas trop quoi, mais ça ressemblait fortement à du passé perdu.

    Alors, si d'aventure nous étions amenés à nous croiser, maintenant que tu me connais si bien, je te prie de bien vouloir croire, minable voleur de gel douche et de voix, que j'écraserai chacun de tes doigts dans un presse-purée et que j'enfoncerai cordialement dans tes oreilles des tournevis rouillés.

    Bien à toi.

  • DCCCXXXIV. - Jacques, Bretagne et nationalisme.

    Depuis quelques jours, des Jacques manifestent en Bretagne. Jacques car il ne s'agit jamais que d'une révolte paysanne contre les taxes, quelque chose qui est courant dans cette région depuis le Moyen-Age : sous l'argument de la lutte contre l'Etat-centralisateur qui impose sans connaître, il ne s'agit jamais que d'impôt. Foin d'aspect humain : n'oublions pas que la Bretagne est sous perfusion de la politique agricole commune depuis un bail, et on se demande ce qu'elle serait si elle n'avait pas bénéficié de ces avantages fiscaux.

    Cependant, ces Jacques ont de l'idée : ce qui montre que les Hussards noirs de la République sont passés par là avec la TSF. Alors ils se mettent un bonnet rouge. C'est visible, ça attire l'oeil dans la caméra et ça ne ressemble à rien. Un paysan qui met un attirail de marin pour jouer au Cousteau déversant des tombereaux devant les sous-préfecture et démonter des portiques supposés aider à réduire le dégagement de carbone, fallait oser. Je ne parle pas du Cousteau des années 40, certes, à cette époque des gens plus modestes flirtaient tout aussi bien avec le vert-de-gris, mais du Cousteau environnementaliste. Le Cousteau brun lisier singeant le Cousteau vert. Mamma mia.

    D'un glissement symbolique l'autre, hier sept petites dizaines d'imbéciles ont beuglé sur le Président lors des commémorations du 11-Novembre. Sept dizaines, c'est rien, sauf que le bon cadrage imbécile d'une caméra opportune les fait passer pour une manifestation entière. Sans vouloir m'arrêter sur la nullité du journaliste (rah, le champ large pour ramener l'événementaillon à sa juste mesure ?), là encore on a eu de la récupération à en avoir le vertige.

    Ils étaient bonnetés de rouge. Sont-ils bretons ? Bien sûr qu'ils le sont ! Les Bretons ont des chapeaux ronds, ergo ils sont Bretons. En fait je n'imagine même pas que les journalistes se soient seulement posé la question.

    Réfléchissons : vous êtes paysan, pas bien riche, votre seul titre de gloire est d'avoir déboulonné un portique, le plus proche de chez vous, dans un patelin dont le nom est inversement proportionnel à la taille, et brusquement il vous prendrait l'idée de vous payer 500 bornes, 200 euros de frais soit 20% de votre SMIC (sans l'hébergement et la bouffe), pour aller lancer des gros mots sur un Président qui de toute façon avec la foule ne vous entendra pas ? J'ai beau savourer les clichés plus que le Kouign Aman, il faudrait que vous soyez un crétin parfait ou que la Fée Morgane vous ait complètement azimuthé la bolée de cidre.

    Arrêtons donc l'image hystérique pour nous cantonner aux mots : les sept dizaines de mercenaires glapissaient des mots qui ressemblaient plus à de l'extrême-droite qu'à de la jacquerie - à quand bien même la lutte contre l'impôt s'est bien souvent avérée de droite qu'autre chose. Le niveau lyrique de la dette nationale se souvient d'ailleurs assez des années de M. Sarkozy.

    Ils s'étaient mis des bonnets rouges : la belle affaire. En tout cas, quels dons de récupération. Peut-être avaient-ils trois bretons dans le tas, mais ceux-là devaient avoir le front loin du bonnet.

    Depuis quelques années, je dois m'avouer désarmé face à cette capacité de récupération des symboles. Du bonnet rouge au drapeau, les droites extrêmes, toutes aussi complexes qu'elles soient, ont appris et accéléré ce processus de glissement historique de la symbolique vers le nauséeux, la fange, le conservatisme. Je suis surpris en un sens que le masque des Anonymous ne se soit pas trouvé dans les manifestations bleu-de-gris du printemps passé.

    Ils gueulent, ils beuglent, et que veulent-ils ? Le retour à l'avant-c'était-mieux qui n'a jamais existé, la France éternelle de Saint Louis qui chauffait l'Ile-aux-Juifs sur la Seine au bûcher, l'Armée forte de l'époque où elle perdait à Reichshoffen et gagnait contre Dreyfuss, du malsain, du rassis, la croix du Christ elle-même dévoyée en pieu qu'on enfonce dans les autres amours.

    Sinistres crétins. Au moins en 1934 le colonel de la Rocque a-t-il reculé devant l'Assemblée nationale. Je ne suis même pas sûr que ces indignés-là, propre sur eux comme ils sont, hésitent seulement. Ils prétendent défendre une réalité dont le corps social n'a pas lui-même conscience, et à ce titre ils souhaitent le pouvoir pour imposer une dictature de l'inexistant. Bolcheviks, va.

  • DCCCXXX. - Le moment de droite.

    Le Conseil d'Analyse économique a publié une notule passionnante, relative à des moyens de redresser la barre fiscale du déficit national. Le tout récent propriétaire que je suis ne peut qu'être ému par ce rapide retour à ses cours de Comptabilité nationale - ceux qui m'ont définitivement convaincu de l'intérêt relatif du morpion à celui des écritures en T et des comptes semi-définitifs.

    Partant du concept de loyer implicite (le fait qu'un ménage propriétaire se verse à lui-même un loyer au titre du logement qu'il occupe), ce plaidoyer en revient à considérer que les ménages se constituent de facto une épargne, et donc s'enrichissent chaque mois du loyer implicite qu'ils ne dépensent pas. Ce qui n'est pas faux, car c'est bien l'objectif en soit de la propriété : outre s'assurer une certaine sécurité de logement (une fois les emprunts remboursés), on épargne indirectement une fois qu'on a fini de rembourser les intérêts et le capital. Avant l'août, foi d'animal. Avec l'hiver qui vient, c'est mal barré.

    La trouvaille de ce machin est donc de proposer une taxation complémentaire, sur le loyer implicite. Une notule généreuse précise cependant que pour les ménages en cours de remboursement d'emprunt, le loyer sera diminué du coût mensuel de l'emprunt. On ne saurait être plus généreux.

    Sans rentrer dans le débat du mode de calcul, que l'on peut soupçonner de douteux, du loyer implicite - lequel reste un élément de comptabilité nationale et non une valeur économique stricto sensu, encore plus difficile à justifier si l'on ne conduit pas des campagnes fréquentes de réévaluation immobilière (ce qui a un coût), je voudrais attirer ton attention, cher Lecteur et patient amateur fiscal, sur le problème d'équité que cela soulève.

    Imaginons un pékin lambda, né en 1979 - au hasard - qui a donc la trentaine désormais. Il a épargné dix ans durant pour avoir le droit d'emprunter et d'acheter quelque chose dont le prix oscille entre 12 000 euros le mètre (Paris) et 1 000 euros le mètre (cambrousse). Supposons que son loyer implicite est L, le taux de taxe associé de T, le coût annuel de l'emprunt de E. Sur la base du rapport, sa taxe annuelle en phase d'emprunt devrait être quelque chose comme :

    A = MAX [ 0 ; T * ( L - E ) ]

    Bref, il paiera certainement quelque chose sauf s'il s'est trop endetté. Considérons que les taux d'intérêt sont nuls, que les loyers ne sont pas réévalués qu'il vit encore 50 ans dont 20 de remboursement d'emprunt, le total des taxes qu'il devra payer durant son existence devra être de :

    TAXE(moi) = 20 * A + 30 * T * L

    Pendant ce temps, considérons désormais un quinquagénaire, qui a fini de rembourser son emprunt juste maintenant. Ce qu'il paierait désormais serait quelque chose comme :

    TAXE(gros richard) = 30 * T * L

    Ca a l'air équitable de prime abord. Sauf que l'on oublie que le quinquagénaire durant les 20 années qui précédent a fait un effort d'épargne, non taxé, qui lui a rapporté du pognon. Avec un taux actuariel moyen de TA (taux de rendement moyen sur la période passée) il s'est donc enrichi de :

    ENRICHISSEMENT(gros richard) = MAX [ 0 ; L - E ] * ( 1 + TA )20

    Ce qui fait que le coût total net de la taxe que l'on crée sera pour lui de :

    VRAI_TAXE(gros richard) = TAXE(gros richard) - ENRICHISSEMENT(gros richard)

                           = 30 * T * L - MAX [ 0 ; L - E ] * ( 1 + TA )20

    D'où il ressort sans trop de difficultés (je vous laisse en exercice la recherche des cas limites) que :

    TOTAL(moi) > VRAI_TAXE(gros richard)

    Ce qui revient à dire que ce projet fiscal bien démagogique sur les bords (taxer les méchants propriétaires), outre le fait qu'il n'incite pas les plus pauvres à chercher à devenir propriétaire et donc à assurer leur qualité d'existence, consiste encore à faire payer au plus jeunes les conneries des plus vieux : puisqu'en net le mec qui a déjà épargné - ce que le projet dénonce - est moins imposé que celui qui essaie maintenant d'épargner.

    Et je vous fais grâce du calcul relatif avec les taux nets d'inflation et l'augmentation des prix de l'immobilier. Bref, quand il était plus facile d'acheter son appartement dans les années soixante-quatre-vingt que maintenant.

    Là, c'est mon moment poujadiste : je râle, je peste et je m'énerve en disant que ce genre de projet à la con a toujours le même objectif. En l'occurrence faire payer les conneries des Baby Boomer aux générations modernes.

    Il est même bien plus dangereux. Avec la hausse globale du prix de l'immobilier et du coût des emprunts, il est structurellement plus délicat pour un jeune ménage de devenir propriétaire désormais qu'auparavant. Phénomène accentué dans des zones de forte pression urbaine (grandes villes). Dès lors, quel phénomène apparaît ? Eh bien, le jeune ménage qui achète est celui dont papa-maman a pu plus facilement acheter, ou constituer une épargne - et en faire profiter le jeune ménage par donation.

    Dans un univers d'endogamie et de forte reproduction sociale, on peut prédire sans trop de difficultés que l'essentiel des appartements parisiens seront bientôt soit possédés par des grabataires soit par des héritiers.

    Ajoutez maintenant ce système de taxe : vous ne mettez pas les ménages les plus jeunes en situation d'acquisition facile, à moins qu'ils ne bénéficient d'une donation. Ce qui est aisé, puisque la taxe ne touche pas les revenus de l'ancienne épargne.

    Bref, le seul moyen que cette taxe soit équitable, serait de faire aussi une exit tax visant l'épargne constituée auparavant par les ménages déjà propriétaires. On hurlera au fait que les lois rétroactives, c'est mal. On hurlera moins pour avouer que cela touche un électorat délicat.

    Bref, ce projet est de la connerie à l'état pur, et je baise mes mots.

  • DCCCXXIII. - Défilés.

    - Défilé 1 -

    Le 20 mai de cette année-là, qui était un jour de fête, plusieurs milliers de personnes se retrouvèrent dans la rue pour défiler. Il y avait de nombreuses familles, des pères avec des poussettes et des mères portant leurs fils sur les épaules. Les plus enthousiastes d'entre eux agitaient courageusement un drapeau aux couleurs vives dans la fraîcheur d'un printemps qui n'en finissait pas.

    Quelques jeunes, menés par des leaders reconnaissables à leur air plus martial, arpentaient le défilé, assurant un peu d'ordre. C'est qu'on était venu ici pour défendre la famille, la patrie, attaquées par des forces souterraines. Des provocateurs allaient certainement forcer les plus ardents d'entre eux au faux pas. Il fallait être vigilant, surtout devant les caméras. Les journalistes sont si prompts à déformer.

    On n'avait rien contre ces gens. Les plus modernes disaient même qu'il fallait les laisser en paix, comme ils étaient : comme ça, peut-être malades, en tout cas ils ne gêneraient pas vraiment s'ils restaient en quelque sorte dans leur coin. C'est qu'en somme ils n'avaient rien demandé : des esprits populistes les forçaient à sortir d'une ombre où ils auraient aimé rester. Après tout, eux-mêmes en connaissaient, de ces gens, qui aspiraient simplement à la discrétion que leur avilissement appelait. C'était une forme de charité que de les laisser ainsi, plutôt que leur donner des droits qu'ils ne méritaient pas - en tout cas qu'ils ne demandaient pas.

    Des plus enthousiastes favorisaient cependant une démarche vigoureuse, pour faire comprendre aux politiques que la Nation entière ne se laisserait pas faire. Il s'agissait ici de ce que l'on voulait faire de la civilisation. C'était une démarche à propos de ce qu'est l'Humanité, et de ce qu'elle peut devenir. Une démarche de droit, de morale, d'éthique. Dans cette frange-ci du défilé, on ne savait plus trop ce qu'on pensait de ces gens. Parfois rien, à partir du moment où ils restaient dans leur coin, entre eux, sans se faire remarquer. Souvent beaucoup, mais on avait du mal à le dire. Quelque chose qui aurait été grandement soulagé si on avait pu les mettre à part. Peut-être les enfermer pour les soigner. D'aucuns disaient que ces gens, c'était contre-nature. Qu'il fallait les empêcher de nuire. Qu'il y avait des moyens pour ça. Si la loi ne pouvait plus défendre les honnêtes gens, dans quel pays vivions-nous ?

    Les plus virulents disaient qu'il fallait maintenant du courage, et que ce n'étaient pas ces politiques-ci qui en auraient. Il fallait tout flanquer par terre. L'heure était venue du grand chamboulement. On allait voir. Le premier d'entre ces gens qui passait par là risquait d'apprendre la vie. Ils ricanaient nerveusement. Attendant la provocation d'un regard, massant la matraque escamotable sous leur veston. La nuit, déjà, ils avaient peinturluré des devantures. Au moins on rigole en attendant mieux.

    Pendant ce temps, le défilé continuait, et sur leur drapeau rose et bleu une famille blanche dansait.

     

    - Défilé 2 -

    Le 20 mai de cette année-là, qui était un jour de fête, plusieurs milliers de personnes se retrouvèrent dans la rue pour défiler. Il y avait de nombreuses familles, des pères avec des poussettes et des mères portant leurs fils sur les épaules. Les plus enthousiastes d'entre eux agitaient courageusement un drapeau aux couleurs vives dans la fraîcheur d'un printemps qui n'en finissait pas.

    Quelques jeunes, menés par des leaders reconnaissables à leur air plus martial, arpentaient le défilé, assurant un peu d'ordre. C'est qu'on était venu ici pour défendre la famille, la patrie, attaquées par des forces souterraines. Des provocateurs allaient certainement forcer les plus ardents d'entre eux au faux pas. Il fallait être vigilant, surtout devant les caméras. Les journalistes sont si prompts à déformer.

    On n'avait rien contre ces gens. Les plus modernes disaient même qu'il fallait les laisser en paix, comme ils étaient : comme ça, peut-être malades, en tout cas ils ne gêneraient pas vraiment s'ils restaient en quelque sorte dans leur coin. C'est qu'en somme ils n'avaient rien demandé : des esprits populistes les forçaient à sortir d'une ombre où ils auraient aimé rester. Après tout, eux-mêmes en connaissaient, de ces gens, qui aspiraient simplement à la discrétion que leur avilissement appelait. C'était une forme de charité que de les laisser ainsi, plutôt que leur donner des droits qu'ils ne méritaient pas - en tout cas qu'ils ne demandaient pas.

    Des plus enthousiastes favorisaient cependant une démarche vigoureuse, pour faire comprendre aux politiques que la Nation entière ne se laisserait pas faire. Il s'agissait ici de ce que l'on voulait faire de la civilisation. C'était une démarche à propos de ce qu'est l'Humanité, et de ce qu'elle peut devenir. Une démarche de droit, de morale, d'éthique. Dans cette frange-ci du défilé, on ne savait plus trop ce qu'on pensait de ces gens. Parfois rien, à partir du moment où ils restaient dans leur coin, entre eux, sans se faire remarquer. Souvent beaucoup, mais on avait du mal à le dire. Quelque chose qui aurait été grandement soulagé si on avait pu les mettre à part. Peut-être les enfermer pour les soigner. D'aucuns disaient que ces gens, c'était contre-nature. Qu'il fallait les empêcher de nuire. Qu'il y avait des moyens pour ça. Si la loi ne pouvait plus défendre les honnêtes gens, dans quel pays vivions-nous ?

    Les plus virulents disaient qu'il fallait maintenant du courage, et que ce n'étaient pas ces politiques-ci qui en auraient. Il fallait tout flanquer par terre. L'heure était venue du grand chamboulement. On allait voir. Le premier d'entre ces gens qui passait par là risquait d'apprendre la vie. Ils ricanaient nerveusement. Attendant la provocation d'un regard, massant la matraque escamotable sous leur veston. La nuit, déjà, ils avaient peinturluré des devantures. Au moins on rigole en attendant mieux.

    Pendant ce temps, le défilé continuait, et sur leurs brassards rouges, une croix noire tournait dans un cercle blanc.

  • DCCCXXI. - Drame au bois de Boulogne.

    M. Tsonga ne participera finalement pas à la finale de Roland-Garros. La France entre en dépression. Le Premier ministre convoque une réunion d'urgence du gouvernement pour faire mettre en place un comité de réflexion d'urgence.

  • DCCCXIX. - Virgin Megafight.

    Avec retard je songeais à la fermeture du magasin Virgin des Champs-Elysées.

    Lors des derniers jours, la direction avait décidé de vendre au rabais les stocks. La ruée vers l'or n'aurait pas engendré moins de folie ; les articles qui en parlent évoquent des moments apocalyptiques d'hystérie et de violence. Des gens qui se bousculent, qui se marchent dessus, qui prennent tout à portée parce que c'est 50% moins cher, quitte à faire le tri durant les trois heures d'attente aux caisses. D'autres plus organisés qui saisissent des stocks entiers d'appareils électriques, l'optique étant de les revendre avec marge sur le ouèbe ensuite. Margin call en somme : l'appel des marges comme auparavant celui de la forêt attirait Jack London.

    Ce sera ma petite pensée marxiste du matin, face à ce triomphe du capitalisme. L'individu dressé contre l'autre dans la quête du profit. L'entreprise mourant sous les tensions toujours plus vives du rendement décroissant et de la dérivée-négative-à-l'ordre-1-des-marges. Le peuple bavant pour accéder à des fétus symbolisant vaguement l'accès à un niveau de vie supérieur, s'étripant soi-même. L'augmentation de la réserve de bras disponibles avec le licenciement, les tensions sur les salaires qui en résultent.

    Je ne vais pas vous chanter l'Internationale, je suis sûr que d'aucuns l'ont déjà fait.

    N'empêche. Que c'est beau tout ça.

  • DCCCXVII. - Décapitation

    Hier après-midi, un soldat a été décapité à la machette dans une rue de Londres.

    Je ne vais pas me lancer dans la symbolique qu'il y a à décapiter un homme, des gens plus intelligents que moi dans la symbolique l'ont mille fois fait.

    La réaction des politiques et des médias va rester la même : images et paroles en boucle, cellule de crise, exhortations à la lutte contre le terrorisme, renforcement des pouvoirs policiers et militaires, hausse des votants pour les extrêmes-droites.

    De tout cela ne résultera jamais qu'un renforcement du contrôle des esprits et des gens dans un contexte qui incline au désir de puissance et d'inquiétude. Cela est déjà dit.

    Je ne même pas traiter du terrorisme, terme qui m'énerve. Le moindre désaxé pas totalement blanc qui prend une arme et butte des gens est maintenant un terroriste (Merah, etc.). Le blanc qui extermine se contentant d'être un forcené, le doute sur la solidité intellectuelle lui étant, à lui seul, réservé (Breijvic). Le terroriste reste l'autre qui fait preuve de violence. A Rome, Caligula était seulement fou ; les barbares, nos terroristes, sont en-dehors de la Cité. Si ce n'est qu'à la fin de l'Empire les troupes d'Alaric étaient dans la Ville.

    Ce à quoi je songeais ce matin était qu'on a beau se foutre de ma gueule avec mon amour de la musique des années 80, le cinéma hollywoodien de l'époque (d'un niveau nettement moindre) ne s'est pas tant planté. Et les bédés non plus.

    Ce cinéma nous décrivait, entre les femmes choucroutées-bouclées et les héros épaulettes extra-larges et manches de vestes remontées au coude, des villes anxiogènes, où la force et la violence étaient les seules sources du droit. Dans ce cinéma, la police est inutilement violente et extermine sommairement. Le bandit est inutilement violent et extermine sommairement. Et le quidam, héros du film, au bout d'un temps, devient inutilement violent et extermine sommairement - le réalisateur ayant le choix alors de lui faire butter volontairement deux ou trois pandores en fonction de son niveau d'allégeance au code Hayes.

    La ville, devenue la zone de non-droit et de la violence, était le lieu de la terreur et de la barricade : l'univers de la forêt transposé dans la civilisation, la fin de l'Etat dans le lieu même de l'Etat, le Grand Méchant Loup rodant autour des maisons terrorisées des Petits cochons. Et que peuvent faire les Petits cochons sinon attendre un Loup plus fort, ou se serrer chez eux en attendant que ça se passe ?

    Entre ces décapitations et les émeutes qui quittent les périphéries pour entrer dans les villes, ce qui semble se dessiner, c'est la fin de la prudence bourgeoise qui cantonnait les barbares dans les banlieues. Et le début d'une bourgeoisie qui appelle à ce qu'on la défende. Le cercle est admirablement vicieux et parfaitement huilé.

    Gotham City arrive, les gars. Sin City est aux portes, et vous allez pleurer pour qu'on vous sauve.

  • DCCCXVI. - Face de bouc.

    Ce matin, la radio fulminait l'excommunication contre un site de réseau social. Un auteur français, qui a certainement trouvé ici le moyen d'exister de manière plus sûre que par sa production, se scandalisait. On était dans le déni de droit. Le scandale. L'Affaire. Pire. L'attaque concertée du 2.0 contre l'Expression et l'Art.

    Sans préjuger que l'immense majorité des déclarations d'existence sur Facebook relève du vaste kikou-lol-xptdr superfétatoire, notre Homais s'énervait. C'est que le site censure, sans raison objective aucune, les reproductions d'oeuvre d'art. Aux chiottes, L'Origine du monde. Coupé par l'Anastasie des temps modernes, le Nu descendant un escalier. Et la pochette-au-bébé de Nirvana ? Châtrée de l'essentiel.

    L'auteur français se rengorgeait au micro. On sentait que la France allait leur apprendre, aux gens des anciennes colonies outre-Atlantique, ce que c'est que l'art et le bon goût. Ah-ah. La guerre du jambon-beurre contre le flasque hamburger discount était relancée.

    D'ailleurs, le Malraux 2.0 a organisé un événement contestatoire sur Facebook. 9000 impétrants. On va voir ce qu'on va voir, retenez-moi ou je fais un malheur. Pratique tout de même le site de réseau social.

    Biais, pourtant. Biais qui m'intrigue et m'irrite. Autant on peut considérer comme crétin, aberrant, stupide, etc., les coups de ciseaux faits par la censure facebookienne à la notion d'Art et aux (plus belles ?) Production de l'esprit humain, autant on peut rester dubitatif face au raz-de-marée de bêtise sordide et de nombrils adolescents qui s'étalent sur les Walls du Website et qu'on poke quand on les like.

    Raaaaah, le sein tendron de Hildegarde, sa bouche humide et ses grands yeux ouverts pendant qu'elle se shoote à Mouilleron-en-Pareds pour sa cops Frigidonde qu'elle love too much. Mmmmmh le ventre plat et musclé aux hormones de Marcel, l'élastique épais de son slip tendu par ses fesses galbées alors qu'il fait un négligeant signe churchillien attestant qu'il est trop cool, au moins autant que Guillemin, dont la mèche épaisse épouse avec évanescence l'épaisseur lubrique de ses écouteurs. Ou leur maman Sigismonde qui aligne les photos de chat artistement floutées de la même manière industrielle avec les pensées niou-aidge sur l'amitié et l'amour. Mettez-moi par-dessus la Raie de Chardin, c'est sûr que je vous repeins l'écran au jus de gonade, époque grandes-eaux de Versailles.

    Ceci étant, biais toujours. La censure facebookienne est peut-être crétine, elle est sûrement protestante et weberienne tout crin. Hors ça : biais encore.

    Car l'erreur majeure, the kolossal one, c'est de prétendre qu'on a un droit à Facebook. C'est de croire qu'on a un droit, celui d'expression sur Facebook. Ce qui est faux. Nous avons effectivement un droit de libre expression, dans les limites de la Loi (tu ne feras pas l'apologie des crimes contre l'humanité). Jamais il n'a été prétendu que nous avions le droit de faire ce que l'on veut (règles connes ou pas) sur ce site.

    Dans l'univers du kikou-lol ou de notre auteur français, on imagine que Facebook c'est trop de la balle et c'est à disposition d'un clic. Et non - même si j'ai une forte envie de gang-banger Marcel et Guillemin. Facebook est une entreprise commerciale dont le but est de faire du pognon avec les services qu'elle propose. C'est même pour cela qu'à l'inscription elle vous fait signer un contrat, les fameuses clauses d'acceptation d'utilisation du site.

    Un juriste taquin me dirait qu'il est toujours possible de négocier un contrat. Evidemment que dans le cas d'espèce il s'agit du combat de la puce contre le Panzer. Impossible à faire. Si on accepte le contrat, on peut toujours grommeler contre la stratégie économique de Facebook et son positionnement moral, il n'empêche qu'on a accepté ce contrat. Notre Homais s'indigne ici avec autant d'efficacité que ce qu'il ferait contre un Total qui extraierait du pétrole (rendez-vous compte !) et ferait quelques arrangements avec les émirs saoudiens. Ici, Facebook extraie de l'information (toutes les données personnelles) et fait quelques arrangements avec ses émirs-à-lui, très certainement son public économiquement le plus pertinent. En l'occurrence celui qui préfère le nombril d'Aldebert et le nichon de Brunehilde aux sexes de Michel-Ange.

    C'est beau, les idéaux.

    C'était : la génération Y parle aux auteurs français.

  • DCCCXIV. - Du mariage pour tous.

    Hier, suite aux réclamations de cent mille cacochymes aux doudounes beiges usées par la retraite (selon la police, Le Figaro arguant pour une fois que les rebelles étaient bien plus), le Président de la République a déclaré que les maires, dont les principes moraux les gêneraient aux entournures, pourraient déléguer à leurs adjoints la célébration du "mariage pour tous" lorsqu'il concernerait des couples LGBT.

    Dans l'absolu, je comprends l'argutie, puisqu'elle existe déjà : quel que soit le mariage, le maire délègue déjà à son adjoint. Cela se voit tant dans les grandes que les petites villes. Circuler, il n'y a rien à voir.

    La subtilité tient au fait que la délégation se ferait quand les principes moraux du maire en question seraient effleurer. Je me demande ce qu'il arriverait quand l'adjoint à son tour aurait mal à la morale. Ferait-on comme Montaigne qui, à dix lieues de son château, se disait qu'il n'en était pas bien loin, puis que de dix à onze il n'y a pas grand'chose à faire, et ainsi de lieue en lieue se retrouvait éberlué à Lyon, avec un cantonnier un peu inquiet devant ceindre l'écharpe tricolore pour marier deux femmes ? Et qu'arriverait-il si la dernière personne possible refusait ?

    À ce compte, je me demande si des principes moraux n'inciteraient pas autant à déléguer la célébration du mariage à des noirs, des juifs, des communistes notoires.

    Au-delà de l'inventivité ridicule du propos - les énarques eux-mêmes pensent parfois à leur électorat de droite j'imagine - je me contenterai d'ouvrir la porte ouverte de la notion économique du mariage. Ces messieurs-dames qui claironnent que le mariage est hétérosexuel parce qu'il faut une maman et un papa (terme enfantin mignon pour prétendre avoir le point de vue, l'intérêt, de l'enfançon) oublient un certain nombre de choses :

    • Il y a des enfants illégitimes hors mariage : ils n'en vivent pas mal pour autant ;
    • Il y a des enfants légitimes qui feraient mieux de n'avoir ni papa ni maman lorsque ceux-ci sont des Thénardier, des Gervaise, des Lantier ;
    • Il y a des couples homosexuels qui ont déjà des enfants - je me rappellerai toujours de cette digne lesbienne qui avait trois gosses, dont un de 17, et était bien heureuse que deux papas et deux mamans puissent s'occuper des désirs de jeux électroniques de la charmante progéniture.

    Ceci étant posé, revenons sur la notion de légitimité : le Code civil, jusqu'à très récemment, ne reconnaissait que les enfants légitimes, les bâtards étant exclus de la lignée successorale. Inversement, les enfants nés d'une femme mariée sont réputés être ceux de l'époux. L'unique raison en cela est la préservation du patrimoine : si d'aventure le premier inconnu vient, sous prétexte de bâtardise, réclamer sa part d'héritage, on a pas fini de découper le gâteau de Papy en parts fines. Virer les bâtards, c'est garder le patrimoine en un nombre de parts raisonnable. Conserver tous les enfants du couple, c'est éviter les querelles infinies (hors ADN) sur la légitimité : jamais un homme n'a eu la garantie d'être le père, l'institution du mariage n'est qu'un test ADN a priori et simplifié.

    Le mariage n'est pas affaire de morale, il est affaire d'économie et de paix sociale : maintenir le patrimoine, éviter les querelles de succession. Il est alors surprenant que les manifestants à doudoune prennent à leur compte une création récente, l'amour dans le mariage, pour défendre une institution millénaire, laquelle doit rester encore un brin estomaquée par l'intromission soixante-huitarde de l'amour en son sein.

    Bien plus, on se demande ce qui mène ces esprits - que je serais enclin à classer dans la droite conservatrice - à réclamer que la succession des LGBT vivant en couple revienne à l'Etat, puisque c'est ce qui arrive actuellement en l'absence de descendance légale ou de collatéraux survivants. Les libéraux veulent-ils enrichir l'Etat ? Quel sens du sacrifice !

    La composante principale du mariage reste, demeure, sera dans une société fondée sur l'accumulation du patrimoine, la préservation de celui-ci et la transmission à la famille proche. Interdire en soit au survivant d'un couple LGBT de bénéficier du capital constitué par son concubin depuis des années, en somme le mettre potentiellement dans une brusque précarité, sous une argutie de pseudo-morale qui n'a rien à y faire reste déplorable et une absence de vue économique.

    De même, il n'y a pas de raison qu'un couple soit soumis, sous prétexte de l'absence de mariage légal car LGBT, à une imposition différente : c'est contraire à l'article 1 des Droits de l'Homme. Le fait de vivre à deux n'interdit pas de supporter les mêmes charges qu'un couple marié. En ce cas, pourquoi n'avoir pas les mêmes bénéfices fiscaux ?

    "Article premier - Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune."

    Prenons mon cas : je gagne très bien ma vie, mon mari est au chômage. Strictement cyniquement - je sais qu'il sera furax en lisant ça - si je meurs brusquement il se retrouve à la rue. Et tant que je vis je supporte une imposition similaire à celle d'un célibataire plantureux, avec des charges correspondant à l'entretien de deux personnes - sans compter le chat. Quelle égalité de traitement par rapport à un couple marié ? Aucune. Pour quelle raison suis-je privé d'une partie de mon patrimoine sous prétexte que je ne suis pas hétéro ? Y a-t-il une nécessité publique, légalement constatée, à ce que mon couple soit plus imposé que Maurice et Mauricette ?

    "Article 17 - La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n'est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l'exige évidemment, et sous la condition d'une juste et préalable indemnité."

    Les manifestants de dimanche ont peut-être proposé que leur imposition soit mise au même niveau que la mienne, et en ce cas j'ai mal compris : je leur prie de bien vouloir m'en excuser. Car après tout, leur souci légitime d'améliorer le budget de l'Etat en lui reversant mon patrimoine à ma mort ne pourrait être parfait qu'avec l'augmentation générale de leur imposition, et sa mise au même niveau que la mienne. Quelle raison en somme de diviser le salaire du couple par le nombre de parts, alors qu'ils demandent de n'en rien faire en ce qui concerne ? Franchement, au vu de l'état de l'économie et du Budget, j'applaudis à l'initiative des deux mains.

    Car si l'auteur de ces lignes a un problème de morale, celui-ci porte plutôt sur les conséquences des actes déplorables de gestion de l'économie de ces moralisants si prompts à sauver n'importe quoi à partir du moment où cela ne s'applique pas à eux : je laisse les vieillards impotents et les femmes incapables venu réclamer un papa et une maman se pencher sur l'état de la dette, la notation de la France, le problème des retraites et le financement de notre économie, succès brillants qu'ils nous laissent.

  • DCCCXIII. - De l'opposition.

    Les gouvernements, qu'ils passent ou demeurent, ont toujours le plaisir de l'opposition. La politique, celle qui occupe les journaux pour exister, n'a jamais vocation qu'à dénigrer en faisant appel aux alarmes catastrophiques.

    La plus répandue cependant est la passive, celle du menu fretin, qui n'est pas loin le plus souvent d'une discussion sans utilité autre que le lien social, car elle n'aboutit pas. On s'oppose parce que l'on est tous d'accord, et que l'on est bien heureux de s'opposer ensemble. Cela n'ira guère plus loin qu'une saine indignation entre le demi de bière ou le cervelas du soir, mais aide toujours pour une digestion confortable. Cependant, à voir mes commensaux s'opposer, force m'est d'observer que dans ces jugements nécessairement négatifs, montrant combien l'on a soi-même compris l'avenir de l'Homme, l'opposition est différente selon l'aile de l'Assemblée.

    L'opposant de gauche l'est rarement à table, même s'il est assis : il boit, il ne déjeune pas lorsqu'il s'oppose. Son lieu, ce sont les cafés, les bars, et les apéros du soir qui se prolongent autour d'une pizza froide dont le fromage se fige dans des traces indécises de sauce tomate mal étalée. Il annonce, il condamne, il honnit, il vomit. Son opposition est anathème. Il injurie tout ce qui se peut, vouant aux affres de la Géhenne l'infernal gouvernement et ses sbires sataniques dont l'unique objet est soit de mal faire intentionnellement, soit d'être désastreux, soit d'être en faveur des riches, soit d'être comblé de turpitudes inouïes qui rappellent les pires dérives des rois et de leurs maîtresses. Jamais prêtre réfractaire en sa chaire n'aura condamné aussi cruellement ce qui forme les taches et péchés d'un gouvernement.

    L'opposant de droite dîne lorsqu'il s'oppose, ou profite d'une incise, d'un jeu de mot pour se réunir. Alors qu'à gauche l'opposition est collective, à droite elle est associative. La béatitude de la digestion favorise le jeu de mot, qui reste sobre et discret. L'on sourit. On regarde avec un amusement, qui reste contenu, les égarements d'un gouvernement qui reste fait de grands enfants. On leur pardonnerait presque, à quand bien même la gestion est désastreuse, éloignée de tout bon sens. La droite a le temps pour elle, et l'Histoire lui rappelle qu'au bout du compte les affaires sont toujours revenues à elle, égarement du peuple ou non. L'opposition de droite n'est plus celle de la Réaction. Elle est à peine celle de l'Ordre : elle est celle de l'Evidence. Elle a pour elle cet avantage de connaître les codes de la société, née dans ses rouages et formée par eux. Contrairement à ce que croient les petits étudiants de gauche, l'opposition de droite a la certitude d'avoir les masses pour elles : celles du Temps, qui demeure immuable, celles de la macro-économie, celles de la Raison, enfin, à laquelle on revient toujours.

    Alors que l'opposition de gauche, ancrée dans son désir violent de forcer l'Homme à être ce qu'il n'est pas encore, pousse et crie, celle de droite demeure, certaine que l'Homme sera toujours ce qu'il doit être. L'une voudrait, l'autre conserve. L'une espère, l'autre maintient.

    Et le centre ? Le centre ne fait rien, il verse et penche.

  • DCCCIII. - Gouverner, c'est prévoir.

    Il y a de ces jours où la RATP ne supporte pas les affres d'un problème de signalisation, ils sont rares. Lors de ces jours - de ces heures - que le Seigneur a en quelque sorte bénis, arrive ce miracle que l'on puisse monter en train, avec juste cette délicate appréhension des sardines qui voient les boîtes s'ouvrir. Sinon, on se contente de voir passer les caques de harengs, au rythme poussif des wagons que la chair et la sueur ralentissent à n'en plus finir.

    Que l'on se rassure, les métros sont tout aussi engorgés aux heures nocturnes. La RATP doit tenir un ratio de base, genre l'occupation au mètre carré, qui dans le train de ce matin doit être de six personnes / m2. Objectif somme toute raisonnable et réaliste, car toujours tenu. C'est la petite contribution personnelle des anonymes entassés aux odeurs de pisse, de sueur et de bière chiée qui nous frétillent dans les sinus le portillon à peine franchi.

    Je ne doute pas qu'une pléthore de mécanismes et d'hommes font ce qu'ils peuvent pour tenir d'ensemble les engrenages gigantesques d'une telle machine, que l'imprévision politique et l'entassement humain ont vérolés entièrement. Cela tient peut-être de l'exploit de faire rouler un métro sans arrêt entre stations, car il faut bien que le moteur marche et que les rails restent sur les roues. Je reste cependant irrité (peut-être par facilité, objecteront les camarades de la RATP) par l'incurie notoire en termes de prévisions. D'anticipation. Pourtant mon patron ne cesse de répéter que la gouvernance c'est la prévoyance. L'axiome ne doit pas être connu à la Régie.

    Exemple classique, sur lequel je passerai vite : le 14-juillet. 500.000 personnes selon les organisateur, deux millions selon la Préfecture de police, qui veut montrer combien elle a du mérite à taper à coups de tonfa sur des adolescents en goguette. Soit dans le million qui à 23h-minuit quitte le Champs de mars pour rentrer chez soi. Il est d'une évidence imparable que seuls les imbéciles ignoreront qu'il n'est pas souhaitable, un tel soir, que les métros adjacents dérogent aux horaires de nuit : un train toutes les 6 minutes sur la 6, un bus toutes les 20 minutes pour le 82, et fin de service à minuit pour les bus. Bref, un million de personnes qui soit rentre à pied dans Paris, soit instruits par l'expérience viennent en voiture et s'embarrassent dans les rues à renforts de klaxons, aux heures nocturnes où le développement durable essaie de ronfloter paisiblement quai de Grenelle.

    Il y a quelques jours de cela, la Ville avait laissé une entreprise d'armement se faire de la réclame sur le parvis de l'Hôtel de ville, sous prétexte d'instruire les masses. L'idée était bonne : neuf écrans de 10 x 5 en arc de cercle sur lesquels sont projetés simultanément un documentaire sur l'histoire de Paris. Impression d'immersion dans ce monde de réalité virtuelle indubitable. Vérité historique moindre : ma moitié, qui a vu son Métronome, et qui surtout me traîne régulièrement à la chasse aux remparts de Charles V dans toute la ville, pestouillait et ronchonnouillait par salves.

    L'idée était imprévue : la place de l'Hôtel de ville, pour ceux qui ne connaissent pas, est un rectangle assez étroit que coupe une rue utilisée par les bus, tournant à angle droit sur la place avant d'aller vers le square de la Tour Saint-Jacques. Cette même place est encadrée au nord par la rue de Rivoli, au sud par les quais de Grève.

    Résultats ? Une foule pressée, serrée, dans un espace étroit, écrasé, dangereux. Une foule que poussent les bus qui circulent sur la place, car on n'a pas pensé à les détourner jusqu'à ce que la foule empêche toute circulation. Une place prête d'exploser, bloquée au nord et au sud par deux fontaines, à l'est et à l'ouest par deux monuments. Une panique aurait été meurtrière. Une foule si dense qu'elle déborde tant sur les quais que sur la rue de Rivoli, ce qui fait que ce que les édiles ne voulaient pas faire arriva par les faits : rues et quais bloqués, et les embarras qui commencent.

    Les organisateurs auraient eu là aussi de la jugeote et, peut-être, du courage, ils auraient laissé tout cela se faire place de la Concorde, d'où une foule paniquée peut s'enfuir aisément, en bloquant la rue de Rivoli et les quais, ce qui est de toute manière arrivé. Mais, courage et anticipation urbaine...

    A ce propos, j'ai à la maison un urbaniste prêt à aider sur ce point. Qui en veut ?

  • DCCCII. - Tout va très bien, Madame la marquise...

    Jusqu'à présent, l'heure à laquelle je prenais le métro oscillait le matin entre 8h15 (en retard) et 8h45 (très en retard). Depuis quelques temps, je m'essaie à quelque chose comme du 7h-7h20 pour avancer sur les dossiers avant que mes collègues n'arrivent et ne m'invitent aux poses café, aux discussions sur la politique interne ou les altermoiements européens de l'EIOPA et de Michel Barnier concernant Solvabilité II et le vote de la directive 2012/23/UE.

    Ce qui me sidère, c'est que les places - ou l'absence de place - y sont tout aussi chères qu'à la prétendue heure de pointe. On est serré, on est debout, on est coincé, on étouffe. Le tout au lieu de somnoler tranquillement, bouche bavante contre une vitre trois fois trop sale déjà, ou de se dorloter le cerveau dans les brumes d'un livre.

    Rêve inutile, songerie farfelue.

    À 7h, l'heure où Paris s'éveille, vous serez serrés, blindés, compressés tout aussi professionnellement et sûrement dans des trains poussifs aux horaires tout aussi bien aléatoires qu'aux fameuses heures de pointe.

    Et je vous rassure : les quelques jours de stress ultime où j'ai tenté du 6h30, c'est pareil. Moins de costume cravate - on descend l'échelle sociale pour rejoindre les travailleurs du matin, on oublie son confort de bourgeois serré dans sa boîte de caviar pour rejoindre les sardines en caque - mais le confort reste le même, c'est-à-dire absent.

    Je constate cependant que le site de la Régie Autonome des Transports Parisiens claironne fièrement que le trafic est normal.

    Sans aucune volonté politique liée à une actualité récente, je ne peux que constater cette nouvelle définition intéressante employée par la théocratie ferroviaire : la normalité, ce n'est plus vivre, c'est étouffer.

  • DCCXCII. - Canicula pereo. Sed canis ?

    Cher, admirable et ineffable voisin,

    Je me permets d'un doigt hésitant de m'adresser à toi qui, comme moi, dans cette rue ébouillantée de chaleur où les fenêtres vacillent dans l'air vibrant d'autres voisins à notre image, guettant le plus léger brimborion d'atmostphère sous la touffeur épaisse de l'été pendant qu'aux tréfonds de leurs logis oscillent les lumières de l'émission du soir et les vapeurs des pâtes premier prix de chez Lidl, oui, toi, mon semblable, mon frère - car tu partages a priori un nombre de chromosomes sensiblement identique au mien - qui, alors que les voluttes du sirocco s'épanchaient sur la capitale prise de pâmoison à chercher son éventail d'une main tremblante et néanmoins moite pendant que les litres de sueur lui dégouttent du front jusqu'au creux des reins, là où l'élastique du slip une fois mouillé n'arrêtera pas de vous gêner toute la journée à force d'humidité salée, allait quêter (tout comme moi, coquin !) un tantinet de fraîcheur, espérant qu'un Zéphyr mutin, brusquement tombé des cieux, viendrait nous bercer la joue d'un souvenir de printemps (moi dehors sur mon balcon où stoïque j'affichais ma poitrine virile et néanmoins replète bien que mâtinée d'un soupçon de calcaire échappé du fer à repasser que depuis une heure j'exténuais sur des chemises atones), tu te disais "eh bien si c'est comme ça, allons promener Médor".

    Promener Médor, la belle affaire. C'est vrai que Médor a chaud, et qu'il crève tout autant que nous de chaud, l'animal, ouh qu'il est beau le Youki. Et puis Médor est un au moins un beauceron ou un dogue allemand, à moins que dans ses gènes canidés ne traînent les restes aventureux d'une relation étrange entre un percheron ou un shire avec une dobermane capable d'amours surprenantes, bref un mastar qui a chié une crotte énorme en plein dessous mon balcon, fèce que se sont empressé de faire voltiger en crottines friponnes les voitures qui ne manquent pas de circuler même à 23h juste pour le plaisir de nous réchauffer l'atmosphère dans l'éventualité où on n'aurait pas remarqué qu'il y a canicule.

    Pas n'importe quelle crotte, hein. D'ici je la vois. Monstrueuse. Suintante, noire, si odoriférante qu'on voit autour le cercle des mouches qui s'approchant ont brusquement défunté ou été prises d'une affectation pathétique pour la chaussée, ne pouvant qu'avec peine soulever leurs ailes mignonnettes dans les remugles pestilentiels de la chiée infecte de ton clebs, périssant finalement, écrasées par les fumets poisseux qu'on voit retomber de chacune des sous-crottes que ces voitures imbéciles s'amusent à étaler tout le long de la rue.

    Rien que d'ici la traînée, hors rivières accessoires, doit bien faire un mètre. On se croirait après un passage de la Garde Républicaine, sauf qu'au moins le crottin ça sent la plus belle conquête de l'homme, et ce n'est pas la femme.

    Et ça pue, cher voisin, ça pue. Toute la rue emboucane. Non seulement on cuisait, maintenant on étouffe. Je ne sais vraiment pas de quoi tu as pu nourrir ton monstre du Gévaudan, mais je te soupçonne d'être un peu humoriste sur les bords et de lui avoir gâvé l'estomac depuis plusieurs semaines des nourritures les plus robustes et les plus génératrices d'odeurs pestilentielles et définitivement mortelles. Après tout, les chiens, ça a toujours aimé les choucroutes au saindoux avec oignon pas cuit, ou les vieux poivrons purulents de champignons bactéricides.

    À moins que tu ne travailles à l'Armée, dans quelque service secrètement chargé de créer des bombes à odeur, les armes nucléaires du tarin, le genre qui te dévaste une cité d'un pet, et que tu avais ramené pour te détendre du travail à la maison, histoire de s'occuper entre le fromage et le reportage exclusif sur la canicule au jité du soir. Et zut, Médor s'est enfilé le Tomawak et c'est Beyrouth dans la rue, hein ?

    Après tout c'est vrai, quelle perte d'énergie, à ouvrir les fenêtres en pleine canicule, le soir, alors qu'on pourrait rester cloîtrés chez nous à profiter de notre sueur et des derniers renvois de la poubelle qu'il faut vraiment sortir et on va arrêter de déconner avec ça hein ? Je trouve même délicate ton attention, comme ça, de s'inviter chez nous, pour partager un peu de ton chien et des matières infectes qu'il arrive à faire mariner dans sa panse gargantuesque. C'est vrai que la ville moderne détruit la vie de quartier, et qu'on ne se connaît plus entre voisins. Toi, maintenant, je t'ai repéré, je te rassure.

    Bref, cher voisin, je te jure que si je te retrouve, je te la fais bouffer, la crotte de ton clebs, et le chien avec.

  • DCCXCI. - Canicule tragique à Colombey.

    Un mort ?

    Tout cela simplement pour s'interroger sur la pertinence des propos tenus dans les journaux.

    Il n'est cependant pas inutile de pouvoir se reposer un instant sur les bords de Seine avec ce qu'on a pu trouver chez l'épicier du coin. Un peu d'anglais - les amis que nous hébergeons ne sont pas d'ici, ça arrive - et un peu de vin tandis que les bateaux-mouches circulent à grands renforts de projecteurs. Ils goûtent les andouilles de Guéménée que nous avons prises, un peu pour leur faire peur, et nous nous apercevons alors que nous en sommes en plein phénomène Unesco : le repas gastronomique des Français - un bon millier de personnes assises en bord de fleuve, trinquant et papotant. Doulce France.

    Allez, cet hiver on fait pareil à Varsovie.

  • DCCLIV. - Finalement.

    C'aura été une journée de 30h de travail interrompue par deux déjeuners et une madeleine du distributeur à café.

  • DCCLIII. - Pause.

    Après tout ça ne fait jamais que 21 heures de travail d'affilée pour l'instant.

  • DCCXLIV. - Code du travail.

    En quittant la tour tout à l'heure, vers une heure du matin, j'ai dû signer un papier : j'y précisais m'engager quasi sur l'honneur à respecter un article du Code du travail, relatif aux onze heures de repos consécutif entre deux phases de travail, ce qui me conduirait donc à ne plus pointer mon nez chez mon employeur avant 13h demain.

    J'aime beaucoup cette hypocrisie de mon employeur, qui pourra toujours montrer ce document à l'Inspection du travail, prétextant que si demain je pointe à 9h, ce ne sera pas de sa faute mais bien de la mienne, impatient que je suis à servir la Firme. Après tout, je n'ai pas de réunion à cette heure, ou d'objectif fallacieux.

    Ou je pourrais travailler chez moi... quasi pas de trace...

    Larga vida a la gran capital.