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Xanadu

 Comment lire un blog

Lettre à mon Lecteur improbable

 Lecteur adoré,

Plusieurs doutes et incertitudes doivent être mis au clair, quand il s'agit d'écriture en général, et de blog en particulier.

Le blog n'est pas un journal intime : il a d'office un public, même si le journal intime a un public escompté (celui auquel s'adresse l'écriture du journal, qui est le plus souvent le même que le rédacteur). Par conséquent, quand je dis "je", je ne parle pas forcément de moi : je me mets en scène, j'invente, j'affabule. Je ne ments pas forcément complètement, mais imaginez que je prends un objet, que je l'astique et vous le présente d'une certaine façon, sous la lumière que je veux, pour que vous le voyez tel quel, et non autrement (ou plutôt pour vous inciter à le voir tel quel, et non autrement : vous êtes libre, tout de même).

Par ailleurs, je vous rappelle que ce blog a aussi des objets, qui sont de raconter des histoires, d'une façon ou d'une autre. Il se peut bien sûr que ces histoires soient (peut-être) inspirées d'événements que j'ai connus, mon imagination ayant ses limites, mais rien ne vous garantit qu'il y a de la véracité en tout, et même en rien.

Je ne suis pas en train de vous dire que je n'écris pas des choses qui ne parlent pas de moi. Il y en a où je suis sincère, où j'écris "ce que je pense, ce que je ressents", brut de décoffrage. Cela arrive, personne n'est parfait. Pour autant, il se peut aussi que les choses les plus apprêtées, les plus inventées, soient celles qui sont le plus honnête intellectuellement parlant.

Par conséquent et voie de raisonnement, Lecteur, je vous engage fortement :

i. à ne pas croire tout ce que j'écris ;

ii. à ne pas penser que si un texte parle de tristesse que je suis triste (même si je est triste) : si on y songe, je pense que quelqu'un qui est vraiment triste a autre chose à faire que raconter ses états d'âme sur internet ;

iii. à ne pas chercher dans les histoires racontées de chose que vous puissiez identifier à un blogueur phantasmé ;

iv. à ne pas chercher de votre côté à vous identifier, à vous dire que l'histoire porte un sens et que vraiment elle vous correspond.

Enfin, à être un Lecteur, un vrai de vrai. Je ne vous demande pas d'être complice, ce serait trop facile. Quel intérêt à quelqu'un qui écrit (même mes merdes) à avoir un Lecteur qui le comprend sur le bout des doigts, qui est parfaitement intelligent, subtil, qui comprend le derrière des mots et le lubrifiant des idées ? Autant ne plus rien dire. Soyez vous, mais ne soyez pas bête.

Au moins vous voilà prévenu.


 
"Nel mezzo del cammin di nostra vita

mi ritrovai per una selva oscura
chè la diritta via era smarrita.

Ah quanto a dir qual era è cosa dura
esta selva selvaggia e aspra e forte
che nel pensier rinova la paura !

Tant'è amara che poco è più morte ;
ma per trattar del ben ch'io vi trovai,
dirò dell'altre cose ch'i' v'ho scorte."

Dante Alighieri, Inferno , I.

 

"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis."

François Villon, Epitaphe, 1-4.

 

"Drapé dans un manteau blanc à doublure sanglante et avançant de la démarche traînante propre aux cavaliers, un homme apparut sous le péristyle qui séparait les deux ailes du palais d'Hérode le Grand. C'était Ponce Pilate, procurateur de Judée. Le printemps était là et l'aube du quatorzième jour du mois de Nisan se levait."

Mickhaïl Boulgakov, Le Maître et Marguerite, II.

 


 

"Je chante les armes, et l'homme ! Oui, celui-là, le premier qui arriva des bords de Troie en Italie, et aux rives du Lavinium, prédestiné, fugitif ! Il a connu bien des traverses, et sur terre, et sur l'abîme, sous les coups de Ceux d'en haut - à cause de la colère de la cruelle Junon. Il souffrit aussi, beaucoup, par la guerre, alors qu'il luttait pour fonder sa ville et installer ses dieux dans le Latium.

Et c'est de là que viennent la race latine, les Albains nos pères, et les murs de la haute Rome !"

P. Vergilius Maro, Aeneidos, I, 1-7. Trad. toute perso.

 

"À six heures du matin, Pinhas Solal, dit Mangeclous, descendit tout habillé du hamac qui lui servait de lit dans la cave qui lui servait de chambre. Pieds nus mais comme de coutume en redingote et haut-de-forme, il ouvrit le soupirail et aspira, les yeux fermés, les souffles de jasmin et de chèvrefeuille mêlés de senteur marines."

Albert Cohen, Les Valeureux, I.

 


 

"Les critiques, pourtant si impitoyables, du Redon, gardèrent le silence. Par discrétion à l'égard de leurs amis ou des garçons du café qui leur tenait compagnie, ils se retenaient d'exprimer leur admiration ineffable. Mais tous ces yeux isolaient l'image du plus beau garçon qu'il leur avait été donné de caresser par le passé, pour la comparer à la statue nue de Yûichi qu'ils imaginaient en face d'eux."

Yukio Mishima, Les Amours interdites, VIII.

 

"Et c'est ainsi qu'ils accomplirent les funérailles d'Hektôr, le dompteur de chevaux."

Homère, Iliade, XXIV.

 

"Je suis un homme malade... Je suis un homme méchant. Je suis un homme déplaisant. Je crois que j'ai une maladie du foie. D'ailleurs, je ne comprends absolument rien à ma maladie et ne sais même pas au juste où j'ai mal."

Fiodor Dostoïevski, Le Sous-sol, I.

 

"Je n'ai pas de souvenir d'enfance. Jusqu'à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j'ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j'ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m'adoptèrent.

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparence, son innocence, me protégeaient, mais de quoi me protégeaient-elles, sinon précisément de mon histoire vécue, de mon histoire réelle, de mon histoire à moi qui, on peut le supposer, n'était ni sèche, ni objective, ni apparemment évidente, ni évidemment innocente.

"Je n'ai pas de souvenirs d'enfance" : je posais cette affirmation avec assurance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette question. Elle n'était pas inscrite à mon programme. J'en étais dispensé : une autre histoire, la Grande, l'Histoire avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps."

Georges Perec, W ou le souvenir d'enfance, I.

 

"Je m'appelle Ishmaël. Mettons."

Herman Melville, Moby Dick, I.

 

"À mon sens, lorsque mes parents m'engendrèrent, l'un ou l'autre aurait dû prendre garde à ce qu'il faisait : et pourquoi pas tous les deux puisque c'était leur commun devoir ?"

Laurence Sterne, Vie et Opinions de Tristram Shandy, Gentleman, I.

 

"Nunc et in hora mortis nostrae. Amen. Le rosaire quotidien s'achevait. Pendant une demi-heure, la voix paisible du Prince avait rappelé les Mystères glorieux et douloureux ; pendant une demi-heure, d'autres voix mêlées avaient tissé un bruissement ondoyant où s'épanouissaient les fleurs d'or de mots insolites : amour, virginité, mort."

Giuseppe Tomasi, duc de Palma de Montechiaro, prince de Lampedusa, Le Guépard, I.

 

"Cette histoire n'est pas fantastique, elle n'est que romanesque. Faut-il en conclure qu'elle ne soit pas vraie, étant donné son invraisemblance ? Ce serait une erreur. Nous sommes d'un temps où tout arrive, - on a presque le droit de dire où tout est arrivé. Si notre récit n'est point vraisemblable aujourd'hui, il peut l'être demain, grâce aux ressources scientifiques qui sont le lot de l'avenir, et personne ne s'aviserait de le mettre au rang des légendes."

Jules Verne, Le Château des Carpathes, I.

 

"Une casquette de chasse verte enserrait le sommet du ballon charnu d'une tête. Les oreillettes vertes, pleines de grandes oreilles, de cheveux rebelles au ciseau et des fines soies qui croissaient à l'intérieur même desdites oreilles, saillaient de part et d'autre comme deux flèches indiquant simultanément deux directions opposées. Des lèvres pleines, boudeuses, s'avançaient sous la moustache noire et broussailleuse à leur commissure, s'enfonçaient en petits plis plein de désapprobation et de miettes de pomme de terre chips. À l'ombre de la visière verte, les yeux dédaigneurx d'Ignatius J. Reilly dardaient leur regard bleu et jaune sur les gens qui attendaient comme lui sous la pendule du grand magasin D.H. Holmes, scrutant la foule à la recherche des sines de son mauvais goût vestimentaire. Plusieurs tenues, remarqua Ignatius, étaient assez neuves et assez coûteuses pour être légitimement considérées comme des atteintes au bon goût et à la décence. La possession de tout objet neuf ou coûteux dénotait l'absence de théologie et de géométrie du possesseur, quand elle ne jetait pas tout simplement des doutes sur l'existence de son âme."

John Kennedy Toole, La Conjuration des imbéciles, Un.