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Comme un dahu en plaine

  • DCCCLXXVI. - L'illusion du discours.

    Nous vivons depuis ce début d'année, et pour de nombreux mois encore, dans l'urgence des élections présidentielles. Les journaux se focalisent complètement dessus : positionnement d'un tel, petite phrase d'un autre, programme annoncé ou esquissé via un discours.

    On sent là le microcosme, les journalistes politiques qui font effet Larsen avec les mêmes politiques qu'ils sont supposés couvrir.

    Car qui écoute les discours des politiques ? Qui peut prétendre honnêtement avoir retenu un élément concret au-delà

    • D'une sorte de synthèse qui émerge dans les écrits journalistiques (l'un se positionnant comme le rassembleur tranquille, l'autre écumant dans l'électorat national-droitiste, le dernier cherchant à gérer les trahisons, chose plus drôle mais non politique) mais qu'il ne s'est pas conçue par lui-même ;
    • Des petites phrases qui n'ont pour but que d'occuper l'espace médiatique en creux durant quelques jours, et permettre l'irruption de mèmes internets, à peine plus pertinents sur le fonds que la surenchère de gamins dans une cour d'école, hurlant les uns à la suite des autres en voulant démontrer qu'ils sont tous autant intéressés et dominateurs sur le sujet-tellement-drôle ?

    Il est effrayant de s'apercevoir qu'en somme je ne connais rien. Je ne connais que ce qui fait l'action de tel politique, l'action étant un discours, une petite phrase ou un déplacement. C'est parce que X se doit de réagir à un truc commis par Y qu'il en parle dans son discours. C'est tandis que Z est en déplacement à la foire des coupeurs de moustache qu'il convient de noter que la phrase de T est soit une forme d'annonce faite, soit qu'elle n'a pas fait l'objet de commentaire par ce même Z.

    X, Y, Z, T s'évoquent les uns les autres comme des gens qui font la gueule dans la même pièce. Ils disent fortement un truc supposé concerner l'autre, sans dire que c'est pour l'autre, tandis que l'autre est supposé comprendre dans l'acrimonie que ceci le concerne. Super. Nous comprenons donc qu'ils se détestent et se positionnent les uns par rapport aux autres.

    Ceci étant, sorti qu'ils veulent le pouvoir, qu'est-ce qu'ils veulent vraiment ? Concrètement ?

    Et qu'est-ce que j'en aurai compris ?

    Pas grand-chose.

  • DCCCLXXV. - Atelier d'écriture : l'ouvreuse.

    « Nunc et in hora mortis nostrae, amen. »

    Les actualités quotidiennes s’achevaient. Durant une demi-heure, la voix lourde et grave du commentateur avait égrené l’affliction, la peine, la douleur dans le cinéma quasi vide. Dans les voussures des plafonds, qu’animait l’oscillation grise et bleue des images et de l’écran, les anges s’étaient réfugiés. Toujours les mêmes informations depuis dix jours, répétées, fascinantes, comme si rien d’autre existait.

    Durant une demi-heure, le cercueil avait traversé l’écran. Durant une demi-heure, le drapeau sang et or qui le couvrait s’était perdu entre les broderies des chasubles que la pellicule transformait en grains épais. Durant une demi-heure, la pompe funèbre, encadrée de tercios, avait de nouveau arpenté les rues de Madrid en cahotant sur un camion militaire. Durant une demi-heure on avait de nouveau vu les drapeaux marchant au pas et les prêtres qui se garantissaient du soleil avec des lunettes noires. L’archevêque avait de nouveau levé les bras, et dans l’ultime prière du Rosaire Franco était une nouvelle fois descendu dans l’ombre qui s’était dissoute sur l’écran alors que le projecteur s’arrêtait.

    Tout au fond du cinéma, un trait épais de lumière passait dessous la porte et tombait sur ses savates. Elle s’accrocha à la chaise devant elle, qui grinça sur les tommettes de vieille argile, et parvint à se redresser. Dans la salle que la pellicule finissante avait transformée en sépulcre, son ombre de femme menue devint gigantesque. Elle se pencha, ramassa sa bannette d’ouvreuse, et se dirigea à pas boiteux vers la porte. Parfois elle s’appuyait sur le dossier d’une chaise, qui craquait alors comme à l’église.

    A l’autre bout de la salle, Don Pasquale, qui se tenait toujours debout à côté de l’écran, émit quelque chose entre le claquement et le sifflement. Cela faisait dix jours qu’il ne s’était pas rasé. Il semblait plus voûté. Elle l’avait surpris à ne plus surveiller le chahut des élèves du jeudi au premier rang.

    A l’ouverture de la séance, alors qu’il rejoignait sa place habituelle, il avait sursauté lorsqu’elle l’avait salué. Il l’avait regardée, comme s’il la découvrait, elle et son chignon sale et la cicatrice qui lui restait sur la joue et descendait jusqu’aux lèvres quand on lui avait arraché l’œil, il y a longtemps. Quand ils étaient jeunes.

    Sa soutane avait quelque chose de fripé. Entendre et réentendre derrière lui depuis dix jours la mort du Caudillo l’avait plus vieilli que les dix dernières années qu’il avait passées à surveiller la morale des adolescents du village pour en faire des moines-soldats.

    « Bonjour Felicidad » - elle s’appelait Maria. Il n’avait jamais vraiment su, même quand c’était pour la regarder se faire torturer.

    Maria traîna vers la porte. Ses savates s’accrochaient parfois aux tommettes. Il y avait quelques feuilles séchées, qu’il lui faudrait balayer, sans grand espoir vu que l’hiver approchait. Depuis longtemps elle avait cessé de se battre. Elle se dit que c’était depuis quarante ans.

    Un mouton de feuilles, de cheveux ou de poils oscillait dans le rais sous la porte.

    A quoi bon annoncer la fin de la première séance ? Dans le cinéma, il n’y avait que Consuelo Torrez. Cela faisait dix jours aussi qu’elle venait vérifier que c’était bien vrai, tout cela. Assise au troisième rang, toujours sur la même chaise, Consuelo se tassait devant l’avancée funèbre du char mortuaire que l’on projetait d’heure en heure à la droite de Don Pasquale.

    Au début, Consuelo avait mis sa voilette et sorti son chapelet, comme si Don Pasquale officiait pour les funérailles du Caudillo. Elle pleurait peut-être : en sortant elle semblait hésiter et ne savait où ranger son mouchoir. Depuis hier elle ne bougeait plus. Maria avait dû insister pour qu’elle parte. Consuelo n’avait pas sursauté, pas vraiment. Elle s’était plus tassée encore. Comme si Maria avait enfin pu la frapper.

    A quoi bon ? C’était si vieux, tout ça.

    Maria haussa les épaules, se retourna et poussa d’un coup la porte, qui s’ouvrit comme si elle essayait de sauter sur le place sans y parvenir. Il y a dix ans, Pedro Luis l’avait badigeonnée de chaux, mais c’était à l’époque où il portait encore sa ceinture du Parti et où il la bousculait pour qu’elle monte devant lui l’échelle de la cabine de projection.

    Parfois le samedi, après le deuxième film, Pedro Luis montait jusqu’au trou qu’on lui avait laissé sous le toit. Il défaisait sa ceinture, lissait sa moustache. Lorsqu’il n’avait pas trop bu il frappait un peu moins, lui reprochait un peu moins sa cicatrice. Depuis quarante ans que ça se passait, c’était presque de la tendresse. Alors elle laissait Pedro Luis faire. Elle s’était habituée, et puis il la traitait moins de communiste. Alors…

    Il avait vieilli. Tout avait vieilli. Elle le voyait maintenant, dans l’air blanc de novembre. Elle se demandait ce qu’elle était devenue. Elle n’avait l’habitude de ne voir d’elle-même que ses mains et sa jupe, qui lui semblaient étrangères depuis longtemps.

    Quelques galopins finissaient de jouer à la balle sur la place. Les plus impatients, qui avaient bien remarqué sur l’affiche du cinéma le visage de Claudia Cardinale, se tiraient le chandail pour entrer les premiers : il y avait quelques places au premier rang qu’un décalage savant permettait d’échapper à la surveillance de Don Pasquale.

    Les plus riches serraient dans leur poche la monnaie des friandises. Pedro Luis, descendu de la cabine de projection, cherchait à encadrer la marmaille. Autour de son ventre les gamins chantonnaient les maximes qu’il avait sorties durant tant d’années, et que plus personne n’écoutait vraiment. L’homme espagnol, mi-prêtre, mi-soldat, dont le sang de martyr est prêt à couler pour la Patrie…

    Pedro Luis se contentait maintenant d’écarter les bras pour canaliser le tout et filait sans y croire des taloches au hasard.

    Juanito Caldes, qui avait déjà vu le film à la ville, promettait à son voisin des choses admirables.

    « Tu verras, l’actrice est super ! Elle a des lolos, je te dis que ça !

    - Mais c’est quoi l’histoire ?

    - On s’en fout ! C’est pas ça qui est important ! »

    Maria n’écoutait plus. Une actrice comme une autre. Du seuil elle regardait la place, par-dessus la tête des gamins en retard qui courraient. La mairie était catafalquée de noir. Derrière les trois cyprès qui encadraient l’église une réclame incongrue parlait de voiture et d’évasion. Maria hocha la tête : ce n’est pas à soixante ans passés qu’on part. C’était avant la guerre qu’elle n’aurait pas dû rester. Qu’elle aurait dû s’enfuir. Ailleurs. Pour ne pas être attrapée en fin de compte. Etre attachée à ce village comme une bête de somme. Bonne à tout faire. Sale rouge.

    Partir, alors ? Comment ? Où ? C’était si facile de dire ça maintenant.

    Le soleil de novembre glissait lentement à la surface de la place. Les crevasses dans les façades s’accentuaient. On ne savait plus si c’était des murs rongés de fatigue ou le reste de combats morts. Tout le monde avait oublié depuis longtemps, ou ne voulait plus savoir.

    Par habitude, Maria pressa la bourse sur sa jupe avant de faire rentrer la marmaille, prenant les tickets pendant que les garçons engloutissaient leur tignasse dans l’ombre de la salle. Puis elle prit sa bannette où tressautaient les bonbons et les caramels.

    Don Pasquale, surpris dans ses pensées, toussota avant de réclamer le silence. Pedro Luis escalada l’échelle de sa cabine et jura par habitude. Cette fois-ci, le film ne voulait pas s’enclencher. Tant mieux, ça éviterait à Maria de se presser pour remonter les rangs pendant que le fils du notaire et son copain lui réclameraient des roudoudous, lui tendant l’argent comme si elle voulait les voler.

    A sa place, Consuelo Torrez n’avait pas bougé. Maria la vit qui hoquetait.

    « Maria ! »

    Elle s’arrêta, surprise.

    « Peux-tu me donner quelque chose ? S’il te plaît. »

    Les deux femmes se regardèrent. Vieillies par le temps. Par l’histoire. L’une menue, au chignon usé, en chemise et savates. L’autre dans sa robe noire au col de dentelle serrée, pressant son sac de perles noires, avec de la poussière sur les bas. Une croix d’argent luisait faiblement sous les fanons de son cou.

    Elle fouilla dans son sac, en sorti un mouchoir, hésita, puis trouva une pièce.

    « Tiens.

    - Que prenez-vous ?

    - Donne-moi ce que tu veux. S’il te plaît. »

    Maria lui tend un sac de fruits secs. Leurs ongles se touchent.

    Consuelo baisse les yeux.

    « Tu sais…

    - Oui ?

    - Non ce n’est rien. Excusez-moi.

    - Au revoir, Madame.

    - Au revoir, Maria. »

  • DCCCLXXIV. - Copié-collé.

    Une fois que l’on aura dit qu’il y a un avant et un après, que plus jamais ça, que le monde a basculé dans l’horreur, que telle personnalité est allée sur place pour se rendre compte des événements et annoncer son indignation, sa solidarité aux victimes et leurs proches, et déclarer la guerre à cela tout en s’insurgeant sur le fait que la Loi doit être renforcée une fois encore et en redoutant d’autres attaques et que tout sera sujet de terreurs quelques heures que l’on suivra en boucle sur les chaînes d’information.

    Une fois que l’on aura annoncé que les secours sont sur place, que l’on aura fait le décompte des victimes, jamais complet, que l’on aura en courant de journée lancé des émissions reprenant heure par heure l’histoire minute après minute des événements du jour d’aujourd’hui, que l’on aura interrogé les survivants, puis ceux qui étaient là juste avant ou juste après ou auraient pu y être, bref qui ont échappé de justesse à la mort, puis que l’on aura indiqué de manière catégorique ce qu’il faudra retenir de cette journée, que l’on aura dit que l’on a été frappé au cœur et que maintenant le pire étant dépassé tout reste à venir.

    Une fois que l’on aura découvert que les suspects, aux visages pixellisés sur des caméras de surveillance, portaient les instruments de mort sur eux plutôt que des slips et des chaussettes, que l’on aura découvert sur le corps de l’un des suspects des éléments terriblement révélateurs : slip, lunette, livre, que l’on aura indiqué qui revendique la chose, que l’on aura fouillé les appartements et découvert que pire aurait pu avoir, que l’on aura frémi en interrogeant les voisins qui ne soupçonnaient rien, que l’on aura montré que le quartier est néanmoins un foyer de tout cela sous les aspects benoîts du quotidien, et qu’une robe frôlée par l’œil d’une caméra dans la rue aura fait frémir au fond des chaumières le frisson de l’étranger.

    Une fois que l’on aura annoncé le renforcement des forces policières et armés, sur place d’abord, puis dans les gares et aéroports pour montrer enfin des photos de pandores faisant le planton devant un magasin ou de vigiles faisant ouvrir des sacs d’un œil fatigué, que l’on aura diffusé des photos de gamins de dix-huit ans au crâne rasé marchant la main sur le Famas dans les rues, l’œil aux aguets, que les Chambres auront voté, renforcé, augmenté maintes lois déjà votées, renforcées, augmentées, puis que l’on aura réinventé un chiffon législatif bien inutile après avoir chanté l’hymne national debout dans l’hémicycle devant les caméras, et que l’on aura sollicité le quidam s’il était d’accord pour que l’on restaure la peine de mort pour ce genre de fait, et que d’autres auront déclaré qu’il s’agit soit d’une guerre de civilisation, soit de la défense et de la survie de notre civilisation, que d’autres se seront indignés en soulignant que ces discours sont contre tout ce que notre civilisation, justement, voudrait.

    Une fois que l’on aura cédé à la stupeur, que l’on aura allumé des bougies et mis des papiers que l’on aura photographié, qu’un troubadour sera venu avec sa guitare ou son piano chanter sur les lieux et que la Toile s’en sera enflammée, que les dessinateurs auront dessiné, les réseaux sociaux inventé une signalétique pour montrer sa commisération dans le pathétique et se soulager de cela, que l’on aura défilé dans des marches blanches, que l’on se sera indiqué comme solidaire, que l’on aura mis des drapeaux en berne, des chandelles aux fenêtres, des chansons dans les foules, des couleurs nationales en lumière sur les bâtiments, que les psychologues auront indiqué comment en parler aux enfants, aux vieillards, aux femmes enceintes, qu’on se sera dit plus jamais ça et qu’il faut vraiment changer, que c’est l’occasion d’un renouveau et qu’il est grand temps d’ouvrir le débat.

    Bref, une fois qu’on aura copié-collé les réactions classiques du dernier événement sur le nouveau pour se soulager et ne rien faire, que fera-t-on ? On continuera, jusqu’au prochain copié-collé.

  • DCCCLXXIII. - Constat.

    1500 titres dans ma bibliothèque.

    Plus la sienne.

    Sous peu, un tri va être envisagé.

    Ou un déménagement.

  • DCCCLXXII. - Son blog.

    Il a quasi fini la BD de Shvider. J'ai lu, relu, étudié chaque phrase pour traquer les inattentions.

    Maintenant ne reste plus qu'à trouver des éditeurs. Yapluka.

    Pour les curieux, quelques exemples de ses compositions par ici : Tomek

  • DCCCLXXI. - San.

    "De l'autre côté de la San, c'est l'Ukraine.

    - C'est-à-dire que lors de la baignade tu as pissé dedans, c'était pour envahir un peu l'Ukraine ?"

  • DCCCLXVIII. - Ballade...

    Où un réseau-social, ayant mis sous les yeux de l'Auteur une photo qu'il prit d'un immeuble voisin il y a cinq ans de cela, pense au temps et à des poètes pendus sur un verre de rosé.

    Dites-moi où, n'en quel pays,
    Est Tomek le beau Polonais,
    Monsieur Dalloway, et la truie
    Qu'une nuité on besognait,
    Morgan, parlant quant bruit on mène
    Dessus concert ou sur écran,
    Qui fumée fit plus que peine ?
    Mais où sont les hommes d'antan ?

    Où est le très sage Fabrice,
    Pour qui fut hardé mainte poigne,
    Et ce bavard à Saint-Sulpice ?
    Pour un plan cessa d'être moine.
    Semblablement, où est la roine
    Qui commanda que Buridan
    Le baisât tout à sec sans peine ?
    Mais où sont les hommes d'antan ?

    Le belge Eric aux blanches cuisses,
    Qui chantait à voix de sirène,
    Jean au grand pied, Steve, Alexis,
    Antoine et Paul aimant les scènes,
    Et Jacques, la bonne poulaine,
    Pour qui tant brûlèrent mes veines ?
    Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?
    Mais où sont les hommes d'antan ?

    Prince, n'enquerrez de semaine
    Où hommes sont, ni de cet an,
    Que ce refrain ne vous remaine :
    Mais où sont les hommes d'antan ?

  • DCCCLXVII. - Au passage.

    Force m'est de constater que bien du temps est passé.

    Je ne vais pas soliloquer, c'est comme ça. Il y a quelques temps j'aurais fait du Tempus fugit et minaudé que je n'allais pas commenter mon Virgile, fausse modestie pas inutile lorsque l'on veut montrer que l'on est savant.

    Mais tout simplement, j'ai une vie occupée. Occupée de plein de choses futiles, et de plein d'importantes. Occupée par un copain, un chat, une profession. Rien que ça vous occupe n'importe qui. D'aucuns diraient que j'ai la chance de n'avoir pas d'enfant. Ce qui est une façon de voir - quand mon seul héritage sera ce que j'aurais construit, et que personne ne le saura ou n'en profitera.

    C'est une chose troublante de ma condition que de savoir, d'une certaine façon permanente, que rien ne me survivra. Impression renforcée par le fait que j'en suis à l'âge où tout autour de moi enfante. Certains se réfugieraient dans un mépris profond, disant que tout cela n'est que couche, merde et petits pots de purée de légumes. Moi je fonds tout bêtement et gazouille devant les bambins. Qui me l'ont toujours bien rendu, je ne sais pas trop pourquoi.

    On me dit que ce n'est pas impossible - à la maison on me le dit aussi. Que ça ne tient qu'à nous, que ce n'est qu'une question de volonté. Que moi qui passe ma vie à considérer, au boulot du moins, que tout n'est que triomphe de la volonté - que nous n'osons pas parce que les choses ne sont pas difficiles, mais que c'est parce que nous n'osons pas qu'elles nous paraissent difficiles, etc. - intellectuellement l'obstacle me fait peur.

    Non parce qu'il s'agirait d'une perte de liberté quelconque. Malgré toutes mes fanfaronnades, ma liberté est déjà bien réduite. Par le temps, par ma vie, par ma pusillanimité, par mes envies aussi. Peut-être à la fois par une terreur de ce à quoi l'on s'engage ainsi et par une crainte de quitter mon confort.

    Allons donc, c'est que je suis très occupé. J'ai un copain, un chat, une profession. La semaine est occupée par le travail, qui fait régulièrement ses douze heures à la Zola. Le weekend est occupé par les affaires pratiques, les musées, les expositions, la peinture, les balades, la cuisine. Les soirs sont occupés par lui, par le temps qu'on essaie de passer ensemble - qu'on ne passe pas assez ensemble alors qu'il est si important dans ma vie. Il dessine - vous l'ai-je dit ? Il dessine de mieux en mieux. Son trait s'est affermi, ses dessins sont de plus en plus structurés et il a pris une maturité impressionnante à dessiner en continu depuis tant de mois. Très honnêtement, j'espère vraiment qu'il réussira là-dedans.

    Ce n'est après tout qu'une question de volonté. Hein.

  • DCCCLXVI. - Atelier d'écriture : l'aveugle.

     

    Suite à une opération ou un miracle, un aveugle recouvre la vue. On l’emmène dans un palais des glaces.

     

    *

     

    Depuis dix ans il devine qu’il est dans les ombres. Ce n’est ni une certitude ni une inquiétude. Quelque chose de lointain qui peut à peut s’est inscrit dans son esprit, comme s’il était perpétuellement fatigué. Les soupirs des morts ont bercé continûment son sommeil, leurs gémissements baignant son âme dans leur eau languissante.

     

    Il ne sait s’il est enchevêtré dans leurs mânes, s’il nage ou repose ou coule ou flotte ou vole dans les ténèbres. Ses yeux ne voient rien comme ils n’ont jamais rien vu des années avant sa mort.

     

    Son âme n’est qu’un océan trouble aussi profond que le fleuve de fantômes qui l’emporte. Autour de lui les esprits endeuillés pleurent ceux qui sont morts depuis longtemps, et qui les entourent, et qui nagent avec eux. Il y a des épouses, des vieillards, des jeunes gens que la mort a fauchés quand ils courraient et des vieillards qu’elle a soulagés quand ils étaient accablés de misère. Il y a des soldats à la nuque rompue qu’une pierre lancée a brisée. Des archers percés d’une lance d’airain s’étonnent de ne plus sentir dans leurs mains la corde vibrante et la plume légère. D’autres portent encore leur armure ensanglantée et la trace du glaive qui a tranché leur jeune vie. Des héros portent encore dans leurs bras ceux qui sont tombés avec eux.

     

    Il y a des gémissements, il y a des plaintes, il y a des pleurs. Les fantômes portent leurs yeux vides sur l’immensité du fleuve et désespèrent. Des mains se tordent. Des ongles creusent les joues. Des âmes assoiffées espèrent la malédiction qui leur permettra de hanter la terre qu’elles regrettent.

     

    Au plus profond de lui il entend l’écho des plaintes et les regrets de l’au-delà. Et il pleure avec eux, des larmes inexistantes mouillent sa barbe d’air et de souvenir.

     

    Et le fleuve Achéron le porte.

     

    Mais une soif profonde remplit son âme. Le fleuve rosit, une brume de sang se dépose sur les vagues d’âmes en gouttelettes qui piquètent la surface, se fondent, se noient pour s’étendre dans le courant. Le nuage de sang s’épaissit, devient noir et fumeux, et sa bouche asséchée le tire inexorablement. Il hoquète, chair qui se réveille et se glisse dans les larmes de l’éternité. Sa bouche le happe et ses lèvres le tirent et ses dents veulent mordre dans ce sang qui couvre désormais l’Achéron.

     

    Les âmes autour de lui se débattent, et se mêlent, et entourent le sang qui tombe de ce qui doit être le ciel, et elles s’enlacent et s’escaladent et se construisent autour de la fontaine de sang, qui est un sang de victimes consacrées ses narines affamées le lui disent.

     

    Sur l’amas d’ombres légères qui s’abreuvent avidement à la fontaine de sang ses mains impatientes se posent et le hissent et ses genoux le portent et son corps de fantôme se glisse entre les interstices et il le traîne impatiemment vers le sang pour qu’il boive et que la joie de nouveau le remplisse.

     

    Le fourmillement des esprits le soulève, il est sous la fontaine de sang et sa langue desséchée se gonfle et le sang coule sur ses lèvres et souille sa barbe et il creuse au-dessus de lui pour que le sang l’inonde et que la terre effondrée chasse les autres mânes et que le sang demeure pour lui seul.

     

    Soudain sur son crâne la terre s’écroule et sous lui s’écroulent les âmes, les mânes, les fantômes altérés et la poussière et le sang lui font un linceul qui le couvre.

     

    Ses bras reposent hors d’une fosse fraîchement creusée où un bœuf étonné finit de mourir en perdant son sang. Il flaire l’odeur qui était familière, celle de la boue des sacrifices, et de la fumée grasse des holocaustes. Sous ses mains soudain solides l’herbe mouillée ploie et enduit ses doigts de sang qui le grise et il oublie ce qu’il est et il lèche devant lui l’herbe et le sang et la terre et il gronde et il renifle de plaisir et il macule sa barbe vénérable de la souillure des victimes.

     

    Et il hurle car le sang dilate à nouveau ses veines et son cœur geint et ses muscles se tendent et ses yeux craquent et ses yeux le brûlent et il sent ses yeux vivre et cela l’effraie. Contre sa peau grouillent les morts qui se sont accrochés à son linceul et qui à leur tour essaient de s’extraire de la fosse.

     

    Mais ce n’est pas le plus important.

     

    Ce qui importe, c’est la couleur.

     

    Le monde est fissuré autour de lui. Les couleurs se posent, se décalent, semblent iridescentes, tremblent, se superposent et se fondent l’une dans l’autre comme si elles hésitaient à neiger. Il y a des taches plus épaisses, des amas épais qu’il imagine être des formes ou des êtres dans ce qui n’est plus le monde des morts. Des traînées de couleur ocre et rose flottent et se posent devant lui et il y a des éclats de lumière dans des formes, la même lumière qu’avaient les glaives du sacrifice : franchise sourde de l’airain d’où un voile de sang goutte lentement.

     

    Il porte à ses yeux encore fragiles des mains qui ne sont pas encore solides, frotte, s’écrase les pupilles contre le sang qui souille ses doigts. L’odeur l’excite, il lèche ses doigts, il lèche ses ongles, il porte sa barbe à sa bouche pour la sucer, il lape la terre humide et il rampe hors de la fosse pour goûter encore et il se traîne jusqu’au bœuf immolé et il se colle aux lèvres de plaie qu’il mord avidement.

     

    Le sang le remplit, la peau salie du bœuf devient lentement visible, les poils parfaitement blancs et l’œil exorbité et la langue lourde posée sur le sol et les oreilles et les cornes décorées de pampres, de vrilles légères, de raisins écrasés par la main de l’officiant, de fleurs épaisses qui lâchent un soupir lourd comme les derniers espoirs d’un moribond. La corne qu’il prend dans ses mains pour se redresser est couverte de feuilles d’or et en se levant le fantôme enfin nourri tremble et pense au roi qui a voulu faire ce formidable holocauste.

     

    Il se redresse dans son linceul et titube car cela fait longtemps qu’il n’a plus eu de corps, et encore plus longtemps qu’il n’a pas vu le monde. Quand il est mort, cela faisait longtemps que l’univers n’était plus qu’une tache orangée qui couvrait ses yeux rongés par l’acide. Cela faisait longtemps que les ténèbres lui étaient coutumiers, et qu’il ne tâtonnait plus dedans avec la terreur des premiers instants.

     

    Il s’épouvante plus encore car le monde lui paraît tel qu’il semble, un théâtre d’ombres et une scène de douleurs où les femmes naissent pour mourir en y laissant des hommes qui mourront en se battant. Il ne voulait plus du monde, il ne voulait plus des éternels combats que les rages de roi répandent sur la terre, et il lève vers les cieux sa barbe maculée pour y chercher l’aveuglement, mais les nuages sont lourds et gris et la lumière blesse ses yeux fragiles.

     

    Derrière le bœuf sacrifié une forme s’est assise sur l’autel de terre et le regarde. C’est un homme qui joue avec un glaive entre ses jambes. Dans la barbe épaisse et noire que tiennent les joues creuses tremble un sourire, à la fois celui de la victoire et du plaisir des retrouvailles.

     

    « Ô roi Tirésias, tu es mort depuis si longtemps. »

     

    Le fantôme ferme les yeux et cherche en lui ce qui doit être un souvenir, creuse au plus profond des images de sa mémoire. Il y a des scènes de bataille, des enlèvements, des otages égorgés et la fille d’un grand roi que l’on a transformée en victime pour permettre à des navires de partir. Il y a des années à souffrir sous un vent contraire et le sable qu’il soulevait, blessant la patience des guerriers et ses paupières usées. Ce sont des mouvements imaginés quand il entendait le bruit, des combats dont il entendait les chocs et celui des corps qui tombaient alors qu’il était assis à côté des navires,  attendant que l’on vienne lui demander conseil. C’était son pas de vieillard qui résonnait sur le navire d’Agamemnon quand il venait parler au pied du trône, et qu’on lui demandait ce qu’il devinait de l’avenir, et que le Grand roi chassait ses familiers pour entendre en secret la parole des dieux. C’était le silence attentif du roi et le frôlement d’une tenture soulevée où Ménélas se cachait et écoutait et espérait reconquérir sa femme.

     

    C’étaient les roues d’un char cahotant dans la poussière et le son mou d’un cadavre traîné après lui, le frottement des mains sur les cailloux, et le heurt de la tête d’Hector sur les pierres.

     

    C’était le craquement des mille feux allumés dans la ville et le ronronnement des mille flèches qui perçaient les airs et les ventres des Troyens, c’était les hurlements enragés des Grecs se ruant dans la ville enfin ouverte et les supplications des pères et la terreur des enfants et les plaintes des mères et les vieillards qui se traînaient pensant échapper à l’airain et les soldats qui courraient dans le carnage, le torse maculé de sang comme des sacrificateurs dans le plus grand des sacrifices.

     

    Et c’était le cri d’Hécube qui aboyait comme un chien sur les remparts de Troie.

     

    C’était tout ce qu’il avait entendu alors qu’il marchait derrière les troupes, appuyé sur son sceptre d’or, trébuchant sur les cadavres et le sang d’hommes alors qu’Agamemnon s’asseyait enfin sur le trône de Priam. Il avait été heureux de ne rien voir ce qui était la volonté des Dieux.

     

    Maintenant la terre est devant lui, et il voit le sang, et il voit le sacrifice, et derrière l’homme assis il voit des hommes que la mer a rongés, des hommes qui étaient partis jeunes au combat et qui maintenant plongent de lourdes rames dans l’Océan.

     

    « Ulysse, fils de Laërte, je reconnais ta voix. 

     

    – Devin Tirésias, avance, j’ai des questions.

     

    – Que m’importent tes questions, Ulysse ? Je ne reviens d’entre les morts que pour te voir, et entendre tes plaintes de roi inquiet de l’avenir ? Je suis mort, et l’avenir n’est qu’une source de peine. Laisse-moi boire à la fontaine de sang et repartir. »

     

    Un maigre sourire se dessine dans la barbe fatiguée d’Ulysse qui pose ses mains sur le pommeau de son glaive et son menton sur ses mains et paraît réfléchir et laisse le fantôme se pencher à nouveau sur le bœuf sacrifié et boire.

     

    Le fantôme boit et ses yeux se dilatent de sang et il voit le monde et il comprend la foule d’ombres qui l’entoure et qui en regrettait le spectacle. Son cœur devine les formes, les ombres, les mannequins d’hommes que les Dieux posent sur la terre comme sur un théâtre pour qu’ils s’y agitent dans la mise en scène du Destin.

     

    Ulysse a l’air usé, il n’est plus l’homme aux mille tours qui se battait pour les dépouilles d’Achille. Il n’est plus l’homme terrible qui sortit le premier du cheval au début d’une longue nuit d’horreur.

     

    Ce n’est plus qu’un vieil homme au corps marqué par de longues années de mer. Son torse est marqué de blessures et sur sa peau de longues traînées de sel éclaircissent le sang qui a giclé. Il joue avec son glaive verdi par le temps et derrière lui ses marins aux bras ballants regardent et leurs yeux jaunes brillent dans la nuit et leurs côtes se soulèvent pesamment ainsi qu’un animal acculé qui sait que le coup va venir. Le sol est terne et certains s’y sont assis comme si ce sacrifice était leurs propres funérailles.

     

    Qui est cet homme décati qui grommelle et joue avec des branches, indifférent au sacrifice ? Sont-ils tous les jeunes gens qui ont attendu longtemps en Aulide avant que les vents les portent pour attendre aux pieds de Troie ? Ce sont des hommes qui n’ont fait qu’attendre pour mourir ou attendre à nouveau.

    « Parle, fils de Laërte, et pose ta question. »

  • DCCCLXV. - En partant comme avant.

    Santorin - Milos - Naxos - Mykhonos - Délos - Athènes.

    Et les Mémoires de Churchill dans le sac à dos.

  • DCCCLXIV. - Atelier d'écriture : monologue intérieur.

    Exercice sur le monologue intérieur : le type d’écriture doit dépendre du caractère du personnage.

    *

    Un hôtel particulier vers le bois de Boulogne, printemps 2013. Dans un salon cousu d’or, une vieille dame un peu sèche, un Abbé et une amie un brin plus volumineuse autour d’un thé dans les ombres d’une fin d’après-midi.

    Mon Dieu que cette pauvre Gersande a l’air cruche. Regardez-moi comme elle est mal fagotée –  et ces cheveux dire que je l’avais recommandée à Javier pour qu’il lui taillade sa filasse, elle pourrait se soigner – je suis méchante on a le même âge pourtant, cinquante ans que je me la tape et elle a maintenant trois cheveux qu’elle se vaporise en quoi déjà soir d’automne ou coulée d’hiver bref gris rose couleur caca comme une grand’mère de samedi soir à la télévision. Au moins l’Abbé a l’avantage de sa condition il ne cherche pas à faire mieux en mode que montrer qu’il serait pour ou contre Vatican II selon qui lui parle et la quantité de sucre qu’il a ingérée.

    Et ce Chanel : même pas assorti on dirait une chipolata quelle pitié enfin, ce sont mes œuvres, ça la sort, elle vient à la maison, elle entre dans Paris ça la décrotte – et cette manie qu’elle a de lever le petit doigt, frappe la cuiller en argent de Maman sur ta tasse, non mais tu crois que ça me touche ? Je l’ai toujours détestée cette vaisselle de rombière que Maman m’a donnée comme si c’était une compensation à mon pucelage quand elle est venue vérifier que Philippe était techniquement devenu mon mari et surtout que ses actions avaient rejoint le giron familial. Maman a été si contente quand j’ai eu enfin Solène : un mari, une héritière couchée sur du patrimoine, elle est morte pensant à l’éternité pour ses gênes. C’était quand tout ça ? Pierre-Alain, 63. Philippe, 65, Solène… 93.

    Soixante-trois. Que c’est loin

    Je déteste toujours cette vaisselle, pourquoi ne l’ai-je jamais remplacée ? Des fois je suis sotte cela m’écœure. Ah mais pourquoi toque-t-elle comme ça sa cuiller. Elle veut montrer qu’elle n’a rien oublié de l’école des filles de la Légion alors que j’ai fait Ginette. C’est ça. Léchouille le sucre sur la cuiller tu crois que je ne me souviens pas de ce que tu faisais avec Pierre-Alain en 63 même que tu m’avais demandé si on chopait des enfants par là –

    La cuiller a une tache il faudra que Rosita astique je lui dirais tiens. Elle m’a pas dit qu’elle voulait prendre son dimanche bientôt ? Non impossible, Philippe veut qu’on reçoive les Pontèpe-Hirsiteau, je dirai à Rosita de rester – elle va encore pleurer je suis épuisée rien que d’y penser, mais comment vais-je faire sinon : Solène la dernière fois a failli se faire trousser par l’extra dans la cuisine, enfin c’est ce qu’elle m’a dit, tu parles tu crois que j’ai pas eu ton âge.

    Sinon il faudra que je trouve un autre extra. J’en toucherai un mot à Javier lundi ou mardi quand il passera me coiffer. Il doit bien avoir deux-trois noms, faudra que je regarde

    « Ma chère Gersande, reveux-tu un peu de thé ? Solène me fa-ti-gue si tu savais, avec sa manie d’aller à ses dîners en blanc sur le Pont des Arts. »

    Tu parles, ma Gersande, si je sais pas que t’as la cervelle en feu quand je te parle des dîners en blanc. C’est d’une vulgarité ces rallyes pour se montrer aux voitures. Dire que tu as une forêt d’ancêtres, des blasons à carreler une piscine, des ancêtres au front large nez aquilin regard profond moumoute à la Binet sur le crâne, elle devrait s’en prendre une elle aussi, et la voilà qui mouille parce qu’elle crève d’en être de ces mondanités minables. En plus elle devrait trouver un gigolo, son Norbert voudra pas quitter Versailles, préférera aller chasser la truie sanglière dans leur campagne –

    À propos où est le numéro d’Abdel ça me ferait du bien de le voir au moins lui il me traite pour ce que je suis, une machine à pognon. La dernière fois il m’a ramonée j’en avais des ampoules au dos et la chatte brisée, pas comme avec Philippe. Je dirai samedi à Abdel pour qu’il passe – ah mais non les Pontèpe-Hirsiteau zut c’est agaçant les Pontèpe-Hirsiteau tout ça parce que Philippe bave sur la Légion d’Honneur du père Pontèpe-Hirsiteau.

    « Ah bon, Norbert apprécie énormément les Pontèpe-Hirsiteau, dis-tu ? »

    Et voilà, si au moins après m’avoir volé Pierre-Alain tu n’avais pas épousé les seize quartiers de ton Norbert tu ne serais pas à Versailles à compter les dorures qui tombent et les angelots qui se morcellent pendant qu’il astique et graisse son matériel de trucideur à la petite semaine. Bave, bave, c’est toujours ça de pris.

    « Non merci, monsieur l’Abbé, je ne reprendrai pas de gâteau. Vous savez, à mon âge, les sucreries… mais que cela ne vous empêche en rien. »

    De te gaver et te goinfrer et faire tomber les miettes sur ton rabat, avec Gersande à ta droite qui a déjà graissé tout son chemisier on dirait deux charcutiers qui ont vidé leur fonds de commerce du sol au plafond et se regardent honteux d’avoir aussi bouffé le cochon en pensant que c’était si bon pourtant, oh oui tiens ensuite un peu de culpabilité chrétienne que je t’absous et ils s’en repartiront s’enfourner du Ladurée à la première occasion, tout ce beurre c’est à vomir

    Je me fais honte soixante-dix ans et je ressemble à Maman tant je suis aigrie. Depuis quand suis-je comme ça ? Cela me semble une éternité, comme si tout mon mariage ne s’était écoulé que pour me rendre acide comme du vinaigre. Je me suis embusquée sous des oripeaux d’acide, de convenances – il manque plus que l’horloge sous verre ronronnant sur la cheminée pendant que Germaine servirait la soupe à son président Coty de mari : du thé des gâteaux cinq heures, et cette pauvre Gersande qui vieillit mal alors qu’elle avait su conquérir Pierre-Alain pendant que je devais m’emplafonner Philippe, un Abbé qui s’endort des miettes sur le menton –

    Il papillote des yeux c’est lamentable et il va pas me faire croire qu’il se lève pour la messe de cinq heures celui-là : à chaque fois que Rosita veut y passer en promenant Churchill elle revient elle se plaint ké cé ouna maledizione ké la chiésa é clostra bon au moins il bouge pas, il bave sur son rabas comme sur un bavoir d’enfant l’Abbé, ça m’évite de l’entendre. Qu’est-ce qu’il en a à faire que des hommes aiment à s’enculer ? Ils sont plus couillus que lui qui agite ses petits fanions aux JMJ.

    Cette pauvre Gersande qui se gonfle d’indignation à son tour contre la loi pédéraste, mais vrai, reprends donc un biscuit ma chère, elle te dévore le cookie Lidl comme si elle châtrait un de ces pauvres gens qu’elle honnit du double-menton : à chaque bouchée elle anéantit une rue entière du Marais, au prochain biscuit elle va réformer la planète, la morale, et poser au sommet ce couillon de Pape comme une idole sainte. Remarque ce serait marrant, tiens si j’y allais juste pour la voir à sa manifestation contre la loi, la voir souffler rougir hoqueter marcher et se rendre compte que ça fatigue de faire un chemin plus long qu’entre un taxi et une pâtisserie. Toute cette viande pouah, et Gersande pour sa manifestation veut mettre un ticheurte – toute cette mamelle étouffée, ça pend ça enfle et elle la remplit. De la famille des Comtes de Limoges et c’est une vraie Charolaise. Ça doit exciter l’Abbé, je vois que ça, cette extravagance lactifère.

    Je me demande avec quoi il s’excite cet Abbé, c’est un de ces types qui connaissent pour tout auteur profane Bernanos et pour eux c’est déjà oulalah olé olé, Claudel ça devient trop osé –

    Gersande s’est peint les ongles en rouge, mon Dieu elle me fait quoi là, je n’en crois pas mes yeux, Solène elle-même me le fait pas. Quelle idée j’ai eu d’avoir un enfant si tard, j’étais tranquille pourtant depuis que Philippe avait compris que ça ne servait à rien d’agiter son petit truc mou jusqu’à ce que lui et Maman se liguent : assurer la descendance, rassurer Maman avant la mort, éviter que l’on jase à la messe –

    ça faisait presque trente ans qu’on me regardait avec de l’attente, puis de l’intérêt, puis de l’inquiétude, puis de la pitié, puis de la commisération jusqu’à ce que mon ventre sec et la queue molle de Philippe m’aient remisée au rang des bréhaignes. Pendant que Gersande sortait de ses chairs afflapies une avalanche de descendants, elle les classait en poupées russes pour les photos, c’était dur de ne pas rire : regard vide de bons chrétiens, raie sur le côté, chemise Vichy, pull bleu en coton, médaillon de Saint Christophe – darwiniennement sa marmaille se classe entre le pithécanthrope et le cynocéphale et elle en est si fière. Norbert les a casés un par un dans des conseils d’administration où ils sont très décoratifs

    Zut le thé est froid, il va falloir que je sonne Rosita

    « Rosita ma fille remettez-nous un peu de thé, ma chère Gersande je suppose que tu reprendras le même, il t’a plu n’est-ce pas ? »

    Tu penses j’espère juste que Rosita aura la présence d’esprit de ne pas prendre le Mariage Frères, j’ai mis le Lipton Yellow bien en évidence sur le plan de travail de la cuisine. Gersande n’y connaît rien elle a un palais d’orang-outang et l’Abbé est obligé d’être poli – tu vois qu’elle l’a trouvé délicieux

    « Mais non ma chère Gersande, je tiens absolument à garder le petit secret de ce thé, comprends-tu, c’est pour avoir le plaisir de te revoir. »

    Hein ma salope que le thé plébéien ça t’émoustille les papilles quand t’as passé soixante-dix ans à sucer du Fauchon après m’avoir sucé Pierre-Alain et chier des mômes tous les ans

    « Ah, voilà Solène. Ma chérie, veux-tu venir dire bonjour je te prie. Monsieur l’Abbé, vous connaissez sûrement ma fille. Oh ? Tu sors donc ? Fort bien, n’oublie pas que ton père nous attend à 20h. Oui, un dîner chez les Lanzac. Comment, ma chère Gersande, tu ne savais pas ? Comme c’est regrettable, je suis confuse, vraiment. »

    Tiens, prends ça. C’est pas ton Norbert avec sa carabine qui peut connaître les Lanzac, hein ? Ca la ferait bisquer si elle savait que nous avons les Pontèpe-Hirsiteau samedi. Oh zut les Pontèpe-Hirsiteau samedi. Que vais-je leur faire ?

    Pourquoi Gersande me parle de Solène, là ? J’aime pas du tout son ton. Et l’Abbé qui s’est redressé dans son Voltaire et joint les mains – eh j’ai qu’une fille ça te travaille, l’eunuque vicairisé ?

    « Solène est toute ma joie, c’est un bonheur de chaque instant, la consolation de mon âge. »

    Je vais quand même pas leur dire que Philippe tire à blanc, qu’il a toujours préféré les soirées sur ses albums de timbre que sur moi – il s’y prenait si mal, c’était lamentable, je parie que sa mère avait une chemise de nuit avec une fente brodée « Dieu le veult, il le fault » autour, alors quand il a vraiment fallu avoir un enfant, j’ai bien dû me débrouiller avec les moyens du bord, au moins du sang neuf s’est greffé à l’arbre généalogique qui serait devenu complètement souffreteux si Philippe s’était chargé de l’arroser pour le faire grandir – Churchill s’est endormi sur l’Abbé j’espère qu’il va lui baver dessus.

    Quelle horreur la nuit de noce avec Philippe, il a prié au pied du lit puis il est monté en s’excusant. Comment voulez-vous que j’enfante avec ça, il savait même pas s’y prendre. Enfin. A la Pentecôte 63 Pierre-Alain était passé par là, j’avais quelques repères – mais cet idiot de Philippe yeux révulsés qui ne bougeait même pas, comme si l’Ange Gabriel allait apparaître et moi soudain devenir grosse.

    Pierre-Alain – on s’est croisés au derby des Béhar hier, on s’est salués il m’a même embrassée – mais pourquoi Gersande s’en est-elle mêlée en 63, cet étron glaiseux rempli de macarons et de coquilles Saint-Jacques qui trouvait De Gaulle beau me l’a pris. Pierre-Alain semblait aller bien il a quelques enfants croit-il, il ne les compte pas vraiment – il était juste de passage pour un baptême, il est encore fort galant le bougre. Quel dommage, cette année 63. Quel plaisir, pourtant. Jusqu’à ce que cette grosse vache de Gersande me le

    « Monsieur l’Abbé, vous nous quittez déjà ? Doux Jésus, vous un vrai athlète du Christ. Ma chère Gersande, nous sommes entre nous. Reprendras-tu un brin de thé ? Allons, n’hésite donc pas, je t’en refais de suite. Rosita ! Rosita ? Mon Dieu suis-je bête, Rosita a dû sortir. Je lui avais dit de passer au pressing. Mais ne t’inquiète pas, je vais à l’office à l’instant. J’en ai pour deux minutes. »

    Et ça te laissera le temps de bâfrer les biscuits, voyons, où est la bouilloire dans cette cuisine déjà. Voilà. L’eau, la prise, ça va bouillir – mais comment une théière peut-elle être aussi sale, bah je la jetterai après. Bon, l’eau, le thé voilà, et puis ça aussi dedans. Quelques gouttes suffiront je pense. Ça sent l’amande, je lui dirai que c’est un nouveau thé que je veux ab-so-lu-ment lui faire goûter. Plateau, tasses, thé, six biscuits pour chien Lidl, elle va les sa-vou-rer

    Oh c’est tout de même lourd cela à mon âge, et cette sotte de porte qui s’est refermée, je suppose qu’il faut pousser avec le dos. D’ici on entend Gersande qui mastique en bonne laitière. Il faudra que je ne remarque pas qu’elle s’est enfilé six biscuits, de toute manière je lui en rapporte.

    « Ma chérie, j’espère que tu vas aimer ce nouveau thé aux amandes. C’est original, n’est-ce pas ? Quelques biscuits, peut-être ? Attends, laisse-moi te servir. Allons, allons, c’est un plaisir, voyons. »

    Les biscuits sont tellement secs qu’elle va crever de soif.

    « Alors, ce thé, qu’en penses-tu ? Prodigieux, n’est-ce pas ? »

    Crève, salope.

  • DCCCLXIII. - En lisant, en cuisinant.

    Je ne vais pas prétendre avoir énormément le moral, comme on dit de nos jours. Disons plutôt une forme de lassitude : mon métier, c'est décider. Mon métier, c'est prendre des décisions, c'est pousser des gens à faire des choses, une boîte à avancer. Alors, le week-end, je crois n'avoir pas envie de "décider". En quelque sorte, je me laisse pousser par une absence d'événements, qui conduit in fine à rien socialement ou artistiquement parlant.

    Une de mes rares compensations, et cela fait râler dans la chaumière car à cause de cela "on mange toujours tard et ça bouffe l'après-midi" est de cuisiner, surtout le dimanche matin.

    Souvent, je me lève beaucoup plus tôt que T***, des fois excursionne sur le marché que nous avons la chance d'avoir le dimanche, et m'installe pas encore douché dans la cuisine. Le plus souvent, la douche se fait quelques minutes avant le déjeuner, le temps que les derniers éléments se finissent.

    Ma cuisine est une cuisine familiale, de gros plats. Je fais des trucs qui mijotent longuement, des machins qui se succèdent sur les quatre feux, s'amoncellent, se suivent. La petitesse de la cuisine parisienne, la faiblesse de notre matériel, conduisent à une savante organisation et un ordre capucin ponctué régulièrement de lavements de vaisselle. T*** se moque de moi, dit que j'aime faire la vaisselle. Ce n'est pas entièrement vrai, mais pas totalement faux : j'ai horreur du sale, et j'aime avoir les mains dans l'eau. Conclusion -

    Ma cuisine n'a rien d'exceptionnel, elle est faite de patience et de choses simples. D'expériences pas toujours heureuses que T***, patient, conclu par un "c'est pas mauvais", sachant qu'il a la gentillesse de souvent dire que c'est bon.

    Pourtant ma cuisine a quelque chose de littéraire, certainement parce qu'y trône le Dictionnaire d'Alexandre Dumas, que je feuillette régulièrement pour vérifier ou contre-vérifier d'autres recettes, ou simplement parce que les auteurs que j'aime bien demeurent truculents et inspirent. Je ne sais plus trop quel livre aboutit la semaine passée au repas préparé cinq heures durant (soupe de betteraves, flan de courgettes, sole sauce poivron-chorizo, cookies aux cacahuètes), mais au moins me souviens-je de celui de ce midi : nous avons parlé de Grèce, T*** m'a demandé un livre à lire sur ce pays, j'ai parlé d'Albert Cohen et de Mangeclous, et alors voici - nous avons déjeuné d'une moussaka, recette intégrale Mangeclous.

    Je finirai aussi rond qu'Ubu.

    Tout ça pour dire qu'hier j'ai passé deux heures chez un libraire d'occasion à détailler chaque rayon, chaque empilement de roman. J'avais promis il y a quinze jours, promis-juré, de ne plus rien acheter tant que je n'avais pas écoulé le stock : je suis sorti tanguant avec un mètre linéaire de livres dont le plus cher était à 3€50, pour m'affaler sur une pente du parc Montsouris, quelques livres sous la tête, un dans la main (fini cet après-midi), en attendant l'orage, souffrant d'interrompre du coup le livre commencé à la maison. L'herbe était chaude et humide, des enfants jouaient, les nuages pesaient. J'ai lu cent pages, puis il a plu. Ca, ça fait du bien.

  • DCXXXI reloaded. - Contes modernes : la malle-poste.

    En farfouillant, j'ai retrouvé ce texte de mai 2008, qui n'était pas forcément très clair. Nouvelle tentative.

    *

    Le fait qu’il y ait un collège sur la place ne surprenait plus trop personne. Mais on ne se souvenait plus à la reconnaissance de quel personnage ayant dormi à l’auberge on devait ça. Le village n’était pas réputé pour être inscrit sur les cartes, encore moins dans les livres d’histoire.

    Pourtant, on avait réussi à grand coup de relation à y faire tenir une classe et un professeur, et, surtout, à le maintenir. Encore un miracle, bien qu’on supposât lors des veillées que les fréquents allers-retours du maire au chef-lieu, et surtout les relations de l’ancienne guerre, devaient un peu expliquer ceci ou cela.

    Quoi qu’il en soit c’était aussi dans ce village qu’une autre incongruité administrative avait établi l’arrêt de la poste hebdomadaire, à l'angle de la rue du Pavois. L’élégant cervelet des Ponts et Chaussées qui avait expectoré une telle incongruité de son faux-col de celluloïd avait dû se dire qu’ainsi les Lumières se répandraient sur tout le village jusqu’aux confins des coteaux et des vallées.

    Cela n’avait pas interdit pour autant au maire de se maintenir à un fauteuil qu’il tenait de son père. Un retraité quelconque qui se serait aventuré à étudier les couloirs d’archives de la mairie aurait même certainement découvert que l’on était ici maire de père en fils depuis la Révolution dans ce village. Mais c’est une autre histoire.

    Les amandiers qu’on avait plantés sur la place commençaient à battre de l’aile sous les derniers embruns de poussière que la nuit déposait sur les feuilles bleutées.

    L’animation s’efforçait de battre son plein, mais à quatre heures du matin l’été en campagne aussi est difficile.

    Depuis deux heures déjà on voyait le soupirail du boulanger traversé d’ombres jaunes et noires, mais c’était chose courante et surtout du côté respectable de la place, vers la mairie. Le vent commença à bouger les branches dans un lent balancement à peine perceptible lorsqu’une ombre précautionneuse arriva en longeant la fontaine, se gardant des éclats d'eau.

    Le maître de poste ôta la longue couverture qui le couvrait, suspendit un cornet aux grilles du collège, poussa une pierre de la pointe de ses bottes crasseuses et attendit.

    Une autre ombre, penchée comme pour tenir un ventre enceint lorsqu’il fait froid, le rejoignit de l’autre côté de la place. C’était sa femme, qui apportait un tabouret. Il s’y assit. Rajustant sa couverture, elle retourna vers les ombres conjugales : lorsqu’il commençait aussi tôt, il appréciait une daube à son retour et elle ainsi ne dormait pas de la nuit.

    Le maître de poste cherchait dans son gousset l’inspiration. Il trouva de vieux bouts de fil, du papier, quelques rognures d’ongles et de nez où surnageaient les fils torsadés du tabac. L’allumette illumina son nez pendant qu’il se disait que les mêmes mensonges que la semaine passée, et que les précédentes, et que celles d’avant, se reproduisaient toujours encore. Surprenant, après tout. Mais le mensonge, ça marchait bien en politique. Alors pourquoi pas là.

    La place était grise comme toutes les semaines, d’un gris bleuté où les ombres se formaient par lents dégradés. L’habitude transmise de gène en gène pouvait seule permettre de reconnaître la colonne renversée à côté de l’église, qui restait couchée comme une relique que les chiens compissaient avec une régularité d’astronome.

    Il y avait des carrés d’ombres qui étaient parfois une rue, d’autre des bâtiments. La nuit, d’un bleuté noirci, laissait progressivement passer les haillons métalliques de l’aube, percés ça et là de brins lumineux.

    Sursaut. Un pan de porte, derrière l’église, avait claqué. Le vent, sûrement. Marie en était seulement à la barrière de l’enclos. Pressée comme elle l’était, elle le rejoignait toujours en premier.

    Il devinait déjà le frottement de ses chevilles l’une contre l’autre, alors qu’elle tressautait sur les pavés. Sans avoir à lever la tête, il sut qu’elle ralentissait un peu, le long du banc, pour y poser un instant sa main et caresser la trace de crasse et de sueur que le temps avait laissé à force d’échanges dominicaux et de dos qui attendaient les enterrements. Voilà des années qu’elle devait faire ça. Il laissa tomber le mégot dans la poussière, le repoussant d’une chiquenaude vers un tas de crottin.

    « Bonjour, Marie.

    - Bonjour, Pierre. »

    Elle s’appuya comme chaque semaine à quelques mètres, contre la grille. Le maître de poste leva alors les yeux vers son cornet, qui brunissait lentement. La rue du Pavois laissait pénétrer une lumière grise et rampante. Les cailloux et les pierres, aussi minuscules qu’ils fussent, faisaient courir derrière eux d’immenses traînées de velours au noir profond, dans une lente procession cérémonieuse de l’aube.

    « Il va bien ? demanda le maître de poste.

    - Oui. Enfin. Comme toujours, tu sais. Pas grand’chose à dire, pas grand’chose à en dire.

    - Et son moral ?

    - Je sais plus. Comment veux-tu que je sache ?

    - Mh. Tu es tôt ce matin.

    - C’est vrai. Des choses à faire. »

    Le sommet des pierres de la rue s’était brusquement nappé d’une lumière laiteuse. On commençait à voir au bas du ciel les défilés d’arbres qui découpaient leurs allures de lances engraissées sur les mouchetures des nuages.

    Au-delà du village, une ombre planait vers la combe. Ce pouvait être une buse, ou n’importe quoi d’autre. Sorti des chevaux, Pierre n’avait jamais été très bon en quoi que ce soit. Ce ne serait pas demain qu’il pourrait jouer au vieux singe. On entendit des pas qui traînaient, lourdement. Le maître de poste se dressa, frotta son pantalon du revers de la couverture.

    « Je vais chercher le train de la poste. Tu m’accompagnes ?

    - C’est Jeanne. »

    Pierre s'arrêta un instant, surpris. Puis il haussa les épaules, salua du bout des doigts les cageots qui tressautaient sur une brouette que poussait la vieille Jeanne. Il passa au vent pour éviter l’odeur de plumes mouillées et de fiente que les volailles terrifiées laissaient tomber à la cadence des cahots.

    Quand il revint, traînant le lourd train de la poste, l’air avait pris cette consistance fraîche et bleutée des aubes qui n’en finiront pas de naître, avant les jours qui n’en finiront pas d’étouffer. Les chevaux se laissaient guider.  Seule la vieille jument encensait à qui peut mieux, vérifiant que l’air était bien là et qu’il ne mentait pas sur la journée.

    Dans le chêne les pépiements des moineaux prenaient de l’assurance. À côté du collège désormais trois armures de couvertures et de balluchons attendaient. Les volailles, plumes ébouriffées par la brise, poussaient leurs yeux exorbités entre les mailles d’osier. Quelques tomates reposaient sur leurs feuilles soigneusement préservées pour l’odeur, à côté de gousses d’ail encore violettes et molles.

    Sur la rue du Pavois, les tissages des cailloux et de la lumière se mirent à trembloter, puis à trembler. Les oiseaux s’envolèrent, faisant tomber des glands précoces. Un claquement monta de la rue, puis un autre. Un lourd grondement de cuir et de fer rampait le long des murs, suivait les interstices des portes. Un chat fit mine de s’enfuir, avant de rejoindre le recoin d’une porte cochère. Le long des façades, les volets s’ouvrirent avec affolement.

    On entendait les raclements des fers, le cri des courroies distendues par l’écume. Les poules de Jeanne essayèrent de battre des ailes tandis qu’elle tenait leur empilement de cages.

    Les roues battues de lumière, la malle-poste tangua sur la place comme un jugement dernier.

    Les fers des quatre chevaux battaient la terre avec des éclats d’incendie, les ressorts immenses continuaient de gémir et de pester tandis que le postillon aux yeux noircis de fatigue guidait l’attelage jusqu’aux grilles du collège. Le cheval de brancard gauche montrait le plus des signes de fatigue : ce n’était pas de tout repos de tirer et de porter le postillon. Surtout celui-ci, qui avait du poids et la vessie lourde.

    Pierre aida à descendre, et ôta les sangles de la poste, pour qu’on mette les chevaux frais. Des mains tendirent des licous, tirèrent des sangles. Les bagages descendirent, rapidement, dans le même ballet usuel qui se répétait de semaine en semaine. L’un des chevaux roulait son œil, jetant la tête en arrière pendant qu’il frappait un caillou de la pointe d’un sabot. Les autres pissaient lentement des rivières d’urine qui se rejoignaient pour longer la grille du collège. Certaines femmes, surtout Jeanne, avaient toujours du mal à les enjamber. Récriminations habituelles, surtout lorsqu’il s’agit de monter.

    Le maître de poste ôta son cornet de la grille après avoir poussé la porte de la malle. Les chevaux renâclèrent pesamment pendant que le postillon monta. Il tirait un peu trop les crins de son cheval, tout de même.

    « Pierre ! – c’était Marie.

    - Oui ?

    - Pierre, je pars. Je ne reviendrai pas. Je te quitte. Je vous quitte. C’est fini.

    - Mais…

    - Sonne, s’il te plaît. Tais-toi. »

    Pierre alors souffla dans son cornet les dernières ombres de la nuit des notes comme des bulles, qui montèrent et s’évanouirent.

  • DCCCLXII. - Atelier d'écriture : le Procès.

    Sujet : Le Procès.

    *

    Ce n’est pas au Vésuve, dans l’Etna ou la Soufrière que je vous emmène. Savez-vous que Jules Verne n’avait pas totalement tort ? Imaginez une île au cœur d’une mer glaciale où croisent les Kraken et naviguent des icebergs qui oscillent lourdement, posez-y des Vikings et des alcooliques. Ceci, c’est l’Islande.

    Dessus, mettez-y des plaines caillouteuses parcourues par des chevaux aux poils longs et au jarret court, de l’herbe rase et jaune soulevée par un vent que réchauffe tout juste le soleil d’été, des montagnes aux roches éboulées que ronge le gel et un lichen tenace, de la neige, des glaciers qui naviguent dans les terres comme des socs de charrue, le séjour des dieux d’Asgard et un volcan.
    Ce volcan, c’est le Snæfellsjökull. C’est le métronome souverain du climat universel. Qu’il soupire, et les avions ne décollent plus. Qu’il tousse, et les fourmis humaines soudain se rappellent la futilité de la vie et l’utilité des sacrifices d’enfant. Qu’il éternue – mais cela je ne vous le souhaite pas.

    Le Snæfellsjökull, c’est une fournaise de roches, de pierres, de diamants liquides qui rougeoient, de rivières de métal fondu, d’orages de mercure et de chrome, une géhenne brûlante de souffre, de vapeurs asphyxiantes, de lave et de magma sortie de la plus tourmentée des âmes. Son poumon est une mer orageuse, un cratère qui a ses marées, ses lentes poussées de magma dévorant comme un cœur qui bat au rythme de l’éternité et marque la lourde avancée du temps par des carnages qui ravagent l’atmosphère avant d’étouffer la terre et les hommes qui y rampent. Il y a des brusques tempêtes, où la lave s’emporte en houles soudaines, en vagues de granit liquéfié qui dévore en retombant la diorite la plus robuste. Il y a des nuées qui s’envolent dessus ce cratère, et brisent les nuages les plus épais comme s’il s’agissait de simple buée sur un miroir. Il y a des moments d’accalmie étrange, plus terrifiants encore, où l’esprit devine que dans ce lac de lave se prépare des anéantissements.

    Quelques hommes ont voulu approcher ce cœur brûlant. Aucun n’a survécu. Sauf un. Mais c’est une autre histoire.

    L’histoire dont nous nous occupons nous contraint cependant de plonger dans cet océan de chaleur, où la notion même de brûlure évoque la sensation d’une agréable fraîcheur.

    Plongeons.

    Vous hésitez ? Vous avez raison. La seule pensée de s’approcher du cratère a déjà grillé votre peau, incendié vos poumons, exhalés en une vapeur rosâtre et brûlante.

    Faites-moi confiance cependant. Imaginez que vous êtes comme moi. Il suffit de peu de choses en somme. Lesquelles ? Vous le devinerez bien assez tôt.

    Nous avons plongé dans la lave. Nous avons nagé dans le souffre. Les cristaux gazéifiés ont caressé notre peau, la roche fondue a poli notre épiderme et liquéfié nos os, et voilà que nous y sommes : au cœur du Snæfellsjökull le Grand Satan tient ses assises plénières. Le séminaire bat son plein depuis quelques jours déjà.

    Le programme était chargé jusqu’à présent. A peine les délégués ont-ils eu le temps de siroter un cocktail à l’amiante. Les différents membres du Comité exécutif ont tour à tour passé en revue les grands axes de la politique stratégique du mal, égrenant les litanies de chiffres, de graphiques, de projections, de sondages, de prolégomènes et de conclusions intermédiaires avec un malin plaisir goûté de toute l’assistance.

    Thamuz, le délégué général aux guerres a présenté un plan, salué à l’unanimité, de fusion des guerres civiles et des guerres inter-état grâce à un tout nouveau type de terrorisme. Causathan, le directeur de la famine, a fait état de chiffres salués, encouragé en cela par les statistiques de renforcement de la rigueur des hivers occidentaux.

    Mais on a surtout noté la présentation du jeune Béhémoth, le chargé de mission à la vie de couple. Sles propositions d’une malignité inouïe ont créé un vrai événement, faisant jaser maints délégués jusque tard dans la nuit, par-dessus des jeux de cartes graisseuses abandonnées et des verres où le mercure séchait lentement dans les remugles torrides des paroles démoniaques. La méthode en sept points pour semer la zizanie et la mésentente dans tous les couples est en effet non seulement d’une cruauté si inouïe qu’aucun humain qui y serait soumis s’en relèverait, mais a aussi l’avantage d’être industrialisable à grande échelle. Cette technique peut être déployée par des légions de démons plutôt juniors, ce qui assurera à la méthode Béhémoth un rendement significatif.

    L’assistance repose désormais ses verres et déglutit rapidement les derniers canapés aromatisés aux hurlements de damnés. Les Trompettes du Jugement viennent de sonner, et les délégués rejoignent le Hall pour le discours de clôture.

    L’hémicycle est une pièce qui a la taille de l’éternité. Les parois, que l’on devine à peine, semblent se mouvoir par saccades, tendues soudain par les bras, les jambes, les têtes des damnés qui sont emmurés et brûlent éternellement. On devine parfois derrière cette peau luisante une rivière de lave que le Snæfellsjökull fait soudain remonter, dévorant des corps qui n’ont plus d’âme et pourtant continuent de souffrir, rongés par le souffre, fondus par le magma et pourtant perpétuellement hurlants. Alors dans ce grouillement on aperçoit des batailles, des corps qui se battent pour s’enfuir, qui se chevauchent et se poussent devant les avancées de la pierre fondue, mais sans succès, sans réussite, sans rien d’autre que la peur accentuée et la certitude de ne pouvoir s’échapper.

    Le plafond est fait d’une voûte gigantesque où pendent des corps maculés, des cadavres sans têtes, des cervelles fichées aux bouts de lances, de têtes énucléées où l’on a fiché de vieux cierges qui luisent sourdement. Entre les arcades faites de péronés et de clavicules des mouches volent et se nourrissent.
    Sur des parois de lave liquide défilent les noms des nouveaux inscrits sur les réseaux sociaux, challenge de l’exercice clos : un inscrit sur Facebook, une âme maudite de plus.

    Les démons sont nerveux : le Grand Satan va parler.

    L’assistance frémit. Dans ce hall sombre où coulent la lave et les douleurs des damnés qui cuisent dans de grands chaudrons autour de l’estrade, la lumière a été comme avalée. Elle n’est pas plus sombre, ou plus rouge. Elle est plus douloureuse. Même Astaroth, qui n’en est pas à son premier séminaire, a une vieille plaie qui lui cuit au défaut de l’aile gauche.

    Le Grand Satan est là. Derrière ses ailes faites de nuit et d’atroces gémissements, le Board tout entier s’assied sur des sellettes de fer rouillé aux clous maculés de poisson.

    Un démon tremblant s’approche en poussant un wagonnet qui grince, puis en sort une première ramette de papier. Le discours promet d’être infernalement ennuyeux. Les délégués se caressent de leurs ailes d’un air connaisseur.

    Le Grand Satan regarde le discours longuement préparé. D’une chiquenaude il le jette derrière lui où il brûle dès qu’il touche le sol. Belzébuth et Lucifer se regardent avec inquiétude. Voilà qui est en-dehors des règles.

    La voix du Grand Satan vrille soudain les oreilles de l’assistance.

    La voix du Grand Satan, ce n’est pas un son. C’est une douleur, une atrocité qui brûle et décompose chaque radicelle neuronale. A son contact, des synapses se tordent, grésillent et explosent pendant que le cerveau résonne au rythme de la chute de pierres tombales. Les anciens archanges à chaque mot sentent leur peau brûler à nouveau de la Chute. Tout n’est plus qu’atrocité et solitude infinies.

    Et la voix du Grand Satan n’a pas commencé un discours normal. Ou même anormal.

    La voix du Grand Satan n’a pas salué les efforts faits, les accomplissements ou promis plus de travail encore. Bref, ce n’est pas une conclusion de symposium.

    Car la voix du Grand Satan a demandé au Serpent de s’approcher.

    Sans que rien n’ait pu paraître au regard, une partie de l’hémicycle s’est brusquement vidée. Comme si des délégués s’étaient soudain étonnés d’être là par erreur pour regagner leur place légitime, ou si d’autres, pris d’un brusque sursaut de conscience, s’étaient rappelés qu’ils avaient une pandémie sur le feu.

    Au centre de ce cercle, une forme allongée s’étire et s’allonge avec lenteur, ses écailles vertes et bleues luisant furtivement d’un éclat vaguement gluant sous les lustres faits de crânes et d’omoplates pulvérisés. Le Serpent glisse le long des gradins et se rapproche de l’estrade.

    « Si, Sire, je suis ici. Soyez assuré que je suis votre serviteur soumis. »

    La voix du Serpent siffle sourdement dans l’assistance.

    « Serpent, je souhaite que nous réexaminions tes états de service. »

    Il y a eu comme un hoquet dans l’hémicycle. Le Serpent est le plus vieux collaborateur du Grand Satan. Le Tentateur lui-même semble s’être un instant figé. Dans un angle un vieux démon ne trouve plus si drôles les procès qu’il avait organisés à Moscou et est pris d’une crise de panique.

    Un petit démon, vêtu d’une robe rouge doublée d’hermine de procureur général, paraît sur l’estrade. Cette robe, les démons la connaissent bien. C’est celle que portait Michaël juste avant que la moitié du Ciel ne s’effondre au troisième coup de marteau du Saint-Esprit, emportant les Révoltés aux Enfers dans une nuée de souffrance, de peine, de gémissements, de grincements de dents, de peau brûlée, d’horreur et d’impuissance. Une accumulation de dossiers bourrés de papiers, de documents, de formulaires, d’annotations manuscrites, et, étrangement, d’un exemplaire de La Recherche du temps perdu surgit à son côté sur un pupitre.

    « Serpent, levez-vous. »

    Il y a comme une hésitation, pendant laquelle le Serpent se love paresseusement autour d’un vieux tibia que mâchonnait Bélial jusque là.

    Mais le masque grimaçant du Grand Satan, cuit par des millénaires d’Enfer, n’a pas cillé. Des démons parmi les plus jeunes qui étaient sur le point de ricaner s’arrêtent. La tension devient douloureuse. Ou plutôt, plus douloureuse qu’elle ne l’était jusqu’à présent.

    L’avocat général énumère les dossiers, avec une précision méticuleuse, mécanique, administrative. Si Azazel n’était pas aussi terrifié, il apprécierait cet hommage à son plus grand chef-d’œuvre. Car l’assistance, inquiète, entend avec un effroi grandissant les faits, les dates, les liens de causalité qui s’amoncellent. Pas un d’entre les démons qui n’ait soutenu à un moment où l’autre l’un de ces actes. Pas un d’entre eux qui ne se soit au moins une fois inspiré des inventions du Serpent pour parfaire un petit maléfice sur Terre.

    Pas un d’entre eux qui ne remarque aussi les jeunes démons, armés de sarisses, de kriss, de yatagans, de fusils mitrailleurs, d’armes lourdes et massives inconnues des hommes mais laissant à leur seul aspect présager une cruauté extrême, qui gardent désormais les portes du Hall.

    Le petit démon vêtu de rouge continue de lire les dossiers. C’est toute une Histoire de l’Enfer qui se déroule sur l’estrade.

    Le masque du Grand Satan ne laisse pas paraître un seul sentiment, une seule réaction, un seul mouvement. Il est immobilité. Il est douleur intense figée qui se concentre sur elle-même pour s’apercevoir qu’elle existe définitivement bien.

    Le Serpent étire lentement ses anneaux où se reflètent les bouches hurlantes des damnés.

    L’avocat général en arrive à l’épisode de la Faute originelle. Il décrit comment le Serpent séduisit Eve, les émois contre nature qu’il suscitait en glissant sa peau froide entre les cuisses pâmées de la Première femme.

    Un écran de fer fuligineux apparaît soudain et l’on voit dessus Eve se lover contre le Serpent, caressant l’animal qui glisse sa tête avec une lenteur démoniaque et lubrique entre ses cuisses. L’image se fige sur la tête renversée d’Eve, perdue dans une extase douloureuse.

    La voix de l’avocat général monte d’un ton.

    « Là ! Là ! Regardez donc ! Elle n’a pas souffert de sa damnation ! Elle n’a pas subi son péché. Elle a – joui ! »

    Une onde parcourt l’assistance. Le Grand Satan, d’un geste à peine visible, demande à ce que l’on repasse les dernières secondes du film.

    Des millions d’yeux infernaux défragmentent chaque image, détaillent chaque pose d’Eve, analysent chaque expression. Et, dans cette assistance pourtant rompue aux raisonnements les plus tortueux, aux logiques les plus sinueuses, les démons qui ont disputé avec Saint Jean Chrysostome et tourmenté Saint Jérôme doivent céder devant l’évidence la plus la crue, la plus palpable, la plus inexpugnable, la plus infalsifiable. Eve n’a pas souffert du péché originel.

    Un consistoire qui aurait eu la démonstration de l’inexistence divine ne deviendrait pas plus silencieux.

    Le Hall infernal s’est entièrement tu, et pas une aile ne bouge. Les damnés eux-mêmes derrière la paroi de lave semblent s’être soudain arrêtés de souffrir.

    Alors le procureur continue ses dossiers, listant la litanie infinie d’une humanité travaillée constamment par le Mal.

    Les images défilent, parfois mises en valeur par un cercle rouge qui entoure l’élément révélateur, quand l’avocat général ne se sert pas d’un petit laser pour souligner un détail.

    Ce sont des sourires lors d’enterrement, des danses macabres durant la Peste noire, des femmes serrant leurs enfants contre elles au creux de la famine d’Ukraine, des guerres où des soldats ont regardé une fleur, des dictateurs remplacés par d’autres dictateurs mais moqués par des blagues dites sous le manteau, des steaks hachés farcis de rat et d’yeux d’immigrés clandestins pourtant cuits avec amour, des vagues de froid carnassier où les humains se partageaient pourtant un feu, des bateaux qui coulent et des radeaux qui sauvent, des coups suivis de caresses, des brasiers qui font des saintes, des os broyés qui se ressoudent et marchent, des moissons qui brûlent et du pain qui s’offre, des terrains qui s’effondrent et des enfants que l’on sauve, des incendies qui ravagent et des vieillards qui s’échappent, des eaux qui dévastent et des femmes qui nagent.

    Dans une grande balance qui est apparue aux pieds du Grand Satan l’avocat général jette les dossiers une fois qu’il les a détaillés.

    Il n’y a pas encore eu d’accusation. Rien de dit, juste des faits. Et, pendant ce temps, la balance inéluctablement ploie et se penche.

    Mais ce que les plus vieux Mandarins de l’assistance ont compris il y a longtemps est désormais évident pour les plus récents des délégués.

    Tous les projets passés, tous les travaux des précédents millénaires, toutes les recherches infernales, les raffinements de cruauté n’ont abouti qu’à une chose : rien.

    Le Serpent a certainement traité tous ces dossiers, mais les démons de l’assistance pensent maintenant à leurs propres projets. La terreur la plus complète, la plus cruelle, la plus horriblement exhaustive s’est emparée de chacun d’entre eux. Cette terreur est plus atroce que celle du Jugement : ils savaient alors que Dieu pouvait être clément. Ici, il ne reste plus que le Grand Satan. Les délégués n’osent plus bouger, ni se regarder. Ils savent de manière inévitable, de manière aussi sûre qu’un cauchemar ou une damnation qu’au premier mouvement ils rejoindront le Serpent devant l’estrade.

    L’avocat général a lancé le dernier formulaire dans la balance. Il s’appuie à son pupitre, étudiant les Démons tour à tour.

    Sur son trône de fer brûlé, le Grand Satan n’a pas bougé. Son masque fixe à peine l’hémicycle, comme perdu dans un songe lointain, une remembrance du Paradis perdu. A quoi bon tout ça, pour si peu ?

    Il se lève soudain. Ses ailes de fumée absorbent le rougeoiement du magma. Leur ombre écrase l’assistance d’une profonde nuit. Seules les écailles du Serpent continuent de luire.

    La voix du Grand Satan explose soudain dans les cervelles des Démons. Elle mélange une colère profonde, universelle, intense, à une lassitude infinie.

    « En foi de quoi, je ferme la succursale terrestre. Vous m’êtes inutiles. C’est vous qui souffrirez désormais. Serpent, viens. »

    Le Grand Satan est sorti, suivi du Serpent dont la queue disparaît dans l’entrebâillement d’une lourde porte d’acier. Les délégués se regardent.

    Sous la voûte on entend le bruit d’une mitraillette que l’on arme.

  • DCCCLXI. - Atelier d'écriture : le gardien de nuit.

    Exercice sur le gardien de nuit. - Votre personnage cherche un travail comme gardien de nuit dans le musée d’une petite ville. Il est seul la nuit. Au bout d’un moment, un tableau va attirer son attention, et l’on glissera alors vers l’étrange.

    *

    C’est lorsque Maman lui annonça qu’il avait un entretien que Markus Vaan Markt se dit qu’il finalement devoir s’en sortir. Pas le genre de chose dont il pourrait parler à la boxe. Gardien de nuit ! Dans un musée, en plus. Au moins verrait-il peu de monde, il serait tranquille. Le genre de boulot où l’on peut dormir du cardio fait la journée.

    Berndt Groenindge Vaan Ringj, rejeton surnuméraire d’une noria de marchands anversois à la noblesse dorée sur tranche au fil des siècles et du commerce triangulaire, regarda l’animal qui accompagnait Madame Vaan Markt et sa voilette.

    Bosselé, buté, borné, moustachu d’un jaune pisseux, les oreilles en chou-fleur et le nez lézardé de veinules couperosées de tous les hommes qui traînaient le soir leur chômage le long de l’Escaut, bref, le genre que Heer Groenindge préférait sentir contre lui l’espace d’un emballement honteux, minuit passé, que dans le musée qu’il gérait.

    Il soupira. Au moins cette brute garderait-elle et boxerait-elle au besoin. Pas comme l’autre étudiant fin et gracile que Heer Groenindge avait engagé le temps d’un égarement, et qui n’avait même pas laissé de mot d’adieu où se trouvait auparavant une Vierge d’ivoire.

    Heer Groenindge embaucha donc Markus, mais ne lui serra pas la main.

    Poussé par Maman, Markus apprit à être à l’heure. Poussé par les alarmes qui se déclenchaient régulièrement, il fit ses rondes. Stoppé par le regard de Heer Groenindge, il ne glissa plus de bière dans sa musette.

    Ce qui fit que le temps devint très long, et qu’il s’écoule plus lentement encore dans un musée, la nuit.
    Alors Markus s’occupa. L’ancien salon où les ancêtres de Heer Groenindge avaient entreposé des grands formats de l’École flamande – Memling, Jan Mertens, Jan Peeters et surtout Joardens dont le nom comme les chairs paysannes faisaient trembler la lèvre molle du directeur – servit quelques semaines de salle de boxe.

    Sauf que le parquet craquait. Markus prit donc la salle à côté, carrelée. C’est alors entre des retables médiévaux, sous les regards crucifiés de Saint André et de Saint Laurent qu’il fit désormais ses pompes et ses abdos.

    Mais entre le sport au club et celui au travail Markus dut au bout d’un moment se prononcer. Car il fallait choisir entre s’assoupir sur le ring ou ronfler dans le musée, avec le risque d’une alarme qui s’emballe et du regard légèrement brumeux mais laissant paraître néanmoins un courroux féroce qu’un gendarme réveillé en pleine nuit pouvait laisser paraître.

    Markus se cantonna donc dans sa guérite avec les sandwiches de Maman, mordillant sa moustache devant les crachotis de la radio.

    Les courriers du cœur l’indignaient tout particulièrement. Il se demandait bien comment on pouvait en venir à laisser une femme s’épancher ainsi, alors qu’il suffisait de la battre tant qu’elle ne s’occupait pas de la vaisselle. On le voit, Markus que sa Maman avait fort bien élevé et laissé sous totale dépendance, avait quelques opinions assurées sur les relations inter-sexe. Sa longue fréquentation des vestiaires anversois n’avait fait qu’affermir une philosophie que même la contemplation des matchs de catch féminin n’entamait pas.

    Il sortait alors et faisait sa ronde, chantonnant des trucs bien sales entendus à Ostende dans le silence pieux du musée.

    A l’étage la famille de Heer Groenindge avait remisé, comme au faîte d’un retable précieux, les pièces les plus frappantes de la collection. En général, Markus se contentait de passer dans les salles pour badger. Ça l’intéressait pas, ces cochoncetés où les femmes avaient le regard vide du Quartier rouge mais le sein plat, vide, morne, accompagné d’une hache dans la tête ou d’yeux sur un plateau.

    Derrière la bibliothèque pourtant il y avait une salle avec des tableaux que Markus avait finis par trouver rigolos.

    Il y en avait un plutôt grand, posé sur un bahut, qu’à force de regarder il avait fini par remarquer. Un début d’image rémanente s’était déposé dans le fouillis de ses neurones, malmenés sérieusement par des années de bière, d’uppercuts, de beuveries et de crochets.

    Une ville brûlait. Des monstres se battaient, une maison-tête s’ouvrait. Ça s’agitait, ça grouillait, ça remplissait. Des femmes sortaient d’une sorte d’auberge pour jeter à l’eau des soldats-crapauds. Devant, une femme gigantesque, mince, maigre, coiffée d’une marmite ou d’un casque, s’enfuyait sans un regard en arrière, portant des casseroles et des poêles dérisoires. Tout semblait absurde. Une fin du monde sans sang, mais sans raison, définitive.

    En haut à droite un monstre-grenouille semblait faire  le fier, perché sur une muraille, brandissant une lance. Dans tout Dulle Griet, c’était le préféré de Markus. On voyait à peine le petit animal : ombre noire dans le lointain.

    Une nuit vers trois heures Markus ne vit plus le monstre.

    Il y eut quelques déclenchements de rouage et pas mal d’hésitation.

    Markus se mordilla la moustache, signe d’une intense réflexion, hésita et haussa les épaules.

    La fatigue. Trop de sport.

    Il continua sa ronde.

    A cinq heures le monstre n’était pas revenu.

    Markus alla chercher un fauteuil du XVII°, tira l’auguste mobilier et l’escalada pesamment, puis grimpa sur le bahut historique, pour approcher son nez bosselé du tableau.

    Il y avait comme une trace là où jadis pavanait le monstre.

    Pourtant la couleur rougeoyante de l’incendie semblait avoir toujours été étalée de la même manière, sans solution de continuité.

    Markus avait déjà vu des Post-It. Il se dit que le monstre avait été collé pareil, et qu’il était tombé une fois la colle séchée. Encore le coup d’un mauvais artisan. Markus, malgré sa fainéantise ou peut-être à cause d’elle, haïssait farouchement les mauvais ouvriers.

    Il chercha derrière le bahut, le tira. Pas de peinture tombée, pas de monstre. Rien.
    Markus commença sérieusement à s’inquiéter. Que dirait Heer Groenindge quand il verrait que le monstre manquait ? Que dirait Maman ? Même pas capable de garder une baraque avec des vieilles toiles dedans.

    Ce satané monstre était forcément quelque part, enfin.

    Quand à huit heures du matin Madame Rosalinde vint ouvrir la caisse, elle trouva Markus en nage et plein de poussière, mais lui n’avait rien trouvé, sauf une famille araignée qui avait dû déménager de façon fort subite.

    A trois heures de l’après-midi, Madame Rosalinde fut interrompue dans son macramé par un Markus qui n’avait pas dormi, la moustache de travers, et qui lui acheta un billet. D’étonnement Madame Rosalinde rajusta le gilet qu’elle avait posé sur ses épaules par crainte du froid.

    « Vaan Markt, qu’est-ce que vous fichez ici ? »

    Markus sursauta. Heer Groenindge l’avait surpris dans la salle des Bruegel. Il tenta de réfléchir, ce qui demandait beaucoup de ressources motrices. Il n’était pas habitué à parler.

    « Euuuuuuh… venu voir toile.

    - Ce n’est pas une toile, Vaan Markt. Ce tableau est peint sur du bois.

    - Pardon, tableau, Heer Direktor.

    - Vous ne le voyez pas assez la nuit ?

    - Oui, nuit, jour, vous savez, pas pareil, vérifier…

    - Aaaah, vous vouliez le voir autrement ! En plein jour ! Cela me fait chaud au cœur que vous l’appréciez à sa juste valeur ! Bravo, Vaan Markt. Qui eût cru que la lumière des Muses puisse s’étendre jusqu’aux tréfonds d’un cortex comme le vôtre ? L’art est bien sensible à tous, finalement ! »

    La voix de Heer Groenindge se fit plus douce, presque caressante, onctueuse.

    « Voulez-vous que nous en parlions plus avant, Markus ?

    - Je… non, merci, ça ira, Heer Direktor.

    - Vraiment, Markus ? N’êtes-vous pas certain que dans ces instants de découverte un coup de main de quelqu’un d’expérimenté…

    - Vous assure que non, Heer Direktor. Vais me débrouiller.

    - Ah. Bon. Bien. D’accord. Si vous le dites. Que ça ne vous empêche pas d’être là à l’heure ce soir, Vaan Markt. »

    Markus, seul dans la pièce, regarda la toile. Son cœur se serra quand il constata toujours l’absence du petit monstre. Il eut un hoquet. Dulle Griet avait disparu. De la femme gigantesque ne restait plus qu’une casserole, tombée sur un crapaud-soldat.

    Quelque chose de décisif s’affola chez Markus. Quelque chose qui savait que le monde devait normalement être réel, que la bière était vendue à deux euros chez Onze-Lieve-Vrow et que le club fermait quand la cloche de l’église d’à côté sonnait et qu’il faisait nuit. Quelque chose sur la certitude du monde. Quelque chose qui jusque là était plus ferme que la rotation des astres et le degré de la Kwak.

    Un groupe de Coréens entra en jacassant. Ils se postèrent devant le tableau, pendant que le guide imperturbablement récitait son propos dans leurs oreillettes. Ils regardèrent leurs objectifs, mitraillèrent syndicalement, partirent les pieds traînants. Un vieillard rota longuement. Un curieux posa un doigt sur Le Recensement de Béthléem, grattant la peinture de l’ongle. Satisfait, il photographia l’antiquité et s’en alla, cognant un chambranle du XV° avec son objectif.

    Markus se tourna vers le tableau. La maison-tête avait maintenant la bouche fermée.

    La dernière fois qu’il avait été knock-out ça n’avait pas fait si mal.

    Quelques mètres plus bas, Madame Rosalinde, qui se remettait tout juste du rot de l’un des Coréens, entendit l’escalier mugir comme si le Jugement dernier avait décidé de s’installer dessus. Le gardien de nuit apparu, lui demandant une reproduction de Dulle Griet. Pour vérifier. Pour voir.

    Il n’avait pas l’air très bien. Dulle Griet ? Elle ne connaissait pas.

    Heer Vaan Markt la fixa. Entre ses deux oreilles en chou-fleur ses yeux porcins semblaient humains tant il y avait de la folie là-dedans.

    « Mais Dulle Griet, merde ! Le tableau, là. Celui du haut. Le connu. Le Bruegel.

    - Heer Vaan Markt, le musée a plusieurs Bruegel.

    - Mais vous voyez bien ! Le grand ! Les monstres !

    - Vaan Markt, quel est ce scandale que vous faites maintenant ? Vous vous croyez sur le port ou bien ? »
    Heer Groenindge était sorti de son bureau.

    « Heer Direktor, Heer Vaan Markt me demande des cartes postales de Bruegel. Il parle d’une Fulle Briete.

    - Je ne connais pas.

    - Mais si ! Dulle Griet ! La femme aux casseroles !

    - Vaan Markt, vous devez être fatigué. Vous devriez… »

    Sans trop pouvoir résister Heer Groenindge se vit poussé, tiré, porté dans l’escalier par son gardien de nuit et finit sans avoir eu le temps de rajuster sa lavallière dans la salle des Bruegel.

    « Ici ! çui-là ! Sur la commode ! Y’a plus de monstre ! Y’a plus de femme !

    - Mais de quelle femme parlez-vous, Vaan Markt ?

    - Elle ! La grande ! Celle aux casseroles ! Et le monstre ! Pfff ! Disparu !

    - Voyons, Vaan Markt. Il y a des monstres. Il n’y a que ça. C’est le Carnaval van het einde der tijden. Le Carnaval de la fin des temps. Normal qu’il y ait des monstres. C’est le Jugement dernier. Vous n’allez pas bien ? »

  • DCCCLX. - Atelier d'écriture : exercice sur la fugue, la fuite, l'errance.

    Exercice sur la fugue, la fuite et l’errance. - La fugue, la fuite et l’errance sont des termes proches mais ne désignant pas exactement le même concept. Choisissez l’un de ces termes : il caractérisera le premier personnage. Choisissez un second terme : il caractérisera le second personnage. Faites rencontrer vos personnages.

    *

    Aujourd’hui je crois que j’ai mille deux cent soixante-quatre ans et trois jours. Et je marche encore. J’ai la fatigue des siècles. La fatigue des millénaires. Je suis au-delà de l’épuisement. J’ai oublié ce que c’est que l’épuisement il y a des lustres. Pendant un temps je m’insurgeais, maintenant…

    La terre autour de moi s’est gonflée d’humidité. J’ai mécaniquement ouvert les yeux il y a une heure. Quand invariablement les coqs de la ferme à l’autre bord de la colline ont commencé à glousser. Quand immuablement les fourmis ont senti dans leurs corps interstitiels les vapeurs qui les meuvent se réchauffer. Quand les herbes inévitablement se sont penchées sous le souffle du matin. Quand mon corps qui n’est qu’une mécanique intégrée à l’horlogerie céleste s’est meut. Mes pieds savent que le soleil va trouer un premier point de lumière sur l’horizon.

    J’ai dû me coucher. Je dois me lever. Je pars.

    J’ai oublié où je suis. Babylone, Carthage, Reims. Ce pays est fait de champs mal entretenus, crevés de pierres, pressés de forêts, labourés de guerres. Le chemin se creuse dans le sol, tisonné par des racines avides et l’herbe qui s’éboule. Les siècles l’ont plus creusé que moi.

    Il y a de la poussière. Des plaques de boues séchées, mouillées, recuites. L’argile, la poussière. Pourquoi la regarder ? C’est inutile. Pas d’espoir pour moi, et je le sais. J’y pense fugacement en fait, par habitude du regret. Qu’ils sont heureux ceux qui pleurent parce qu’ils meurent. Marchons.

    L’étoile à mon front se réchauffe. Le disque inférieur du soleil va bientôt lâcher la terre. La sphère parfaite montera. Je me prépare et je sais que ça ne sert à rien. Laudes vient, laudes est là.

    Douleur. Horreur. Douleur infernale. Un voile de sang descend sur mes yeux. Ma tête brûle. Ma tête explose. L’étoile de sang sur mon front explose, ma cervelle explose, mes yeux explosent, je suis des grains d’ivraie semés au vent. Depuis des siècles et des siècles toujours horriblement la torture horriblement nouvelle, accumulée dans les cieux mécontents explose tout en moi. Oh Éternel, qu’ai-je fait au pied de ce gibet ? Chacun de mes nerfs, chacun de mes doigts, chacun de mes follicules se délabre dans un horizon noir éclairé par le soleil du matin.

    Les laudes sont passées.

    Je me relève, vrillé de douleurs. Et je remarche sur le chemin. La poussière s’est prise dans mes larmes. Et jamais je ne pourrai me purifier. Jamais je ne pourrai approcher l’eau pour m’y pencher un instant, laisser glisser entre mes doigts asséchés par l’âge la fraîcheur féconde, abreuver doucement mes lèvres, ôter le masque de crasse et de puanteur qui me macule, me purifier enfin.

    Jamais jusqu’à ce qu’Il revienne. Seigneur, comme je Te hais parce que Tu existes. Je hais cette sinistre cruauté que Tu as eu à me condamner et Te venger sur moi durant des siècles. Où est ta patience ? Où est ta douceur ? Où est ta grâce ?

    Je hais Ton injustice qui fait marcher le Juif qui a ri de Toi et qui sauve le Romain qui Te perce de sa lance. Mais je marche car Tu le veux. Haï sois-Tu.

    Le vent se lève par brises légères. Je connais ce vent. C’est le vent qui enfle et couchera bientôt les branches, les tirera comme des traits d’encre dans du lait. Je roule ma barbe autour de mes reins et l’attache, qu’elle ne flotte pas.

    Marcher, marcher, marcher, marcher. Ne jamais trébucher. Impossibilité physique du simple arrêt, de la simple hésitation. Mes pieds apparaissent fugacement sous moi et disparaissent, happés par le chemin que dévore. Ongles épais, noircis d’un jaune encroûté de boue. Ils ne sentent plus rien. Il y a  longtemps que mes sandales se sont usées, que leur cuir a pourri sur ma cheville.

    Mon corps est une mécanique qui marche, et je dois penser.

    Une tour émerge lentement. Tour, beffroi, clocher. Qu’importe. Quelque chose pour dire qu’ici il y a des hommes, qu’ici il y a de la vie, qu’ici il y a de la souffrance pour moi. Le chemin va certainement m’y conduire. J’ai pris un bâton, non pour m’aider, mais pour la contenance. Sans bâton on est un va-nu-pieds pour ces hommes. Avec on est un pèlerin. Moi je ne suis qu’un Juif qui erre pour des siècles encore.

    La ville est là. Les murailles mélangent de la terre et du bois, craquèlent sous le soleil du matin. Elles doivent faire deux hommes de haut, elles ont été brûlées par des assauts, de la graisse les recouvre par endroit.

    C’est une ville puissante : murailles, beffroi, potences. Des choses y pendent, ce devait être des hommes. Les corbeaux les ont cavés, la buée les a cuits, ils sont noirs de goudron. L’un d’entre eux a les jambes liées. Ça devait être une femme.

    Il n’y a que les Chrétiens pour imaginer que l’on puisse violer un cadavre.

    Au détour de la roue une croix de pierre apparaît. L’étoile à mon front brûle soudain. Le ciel est rose. L’herbe est rose. Tout est sang qui enfle, monte, reflue, effondre, renverse. Au pied de la croix je tombe. Comme devant chaque croix. Oh Seigneur pourquoi ai-je ri de Toi au Golgotha ? Je mords mes lèvres gercées de morsures.

    *

    Comme tous les matins j’étais venu pleurer aux pieds de Sarah et d’Isaac. Oh ma douleur. Oh Éternel j’ai confiance en Toi car Tu es juste et bon et Tu as protégé Daniel parmi les lions. Mais pourquoi Sarah ? Pourquoi mon fils ? Pourquoi les ont-ils pendus ? J’ai maculé leurs pieds de ma morve depuis des semaines mais Tu ne m’as pas répondu.

    Le bourreau me laisse faire car je le paie, et qu’il sait qu’un jour ce sera mon tour de gigoter là. Il suffit qu’une femme meure en couche, que la peste revienne, qu’un puissant ne se réveille pas, qu’une bataille se perde, qu’une famine débute ou simplement qu’il ne pleuve pas. Ma femme, mon fils. Doux oisillons de mon nid, consolation de mes études, encens de mon âge. Dieu d’Abraham et de Jacob, as-Tu abandonné Ton peuple ?

    Je suis venu les voir et c’est la dernière fois. La route est là. Elle m’attend comme elle a toujours attendu mon peuple.

    Un homme est arrivé par le chemin de Grenade, je crois. J’allais partir. Il est grand, voûté. Il porte un bâton et une barbe de Prophète. Sur le front il a comme une étoile noire. Il a vu la croix du carrefour et s’est effondré devant elle en hurlant et priant. Il s’est tordu à ses pieds en frappant le sol de sa tête, puis il a tremblé.

    Un pèlerin Gentil certainement. Un de ces hallucinés qui vont à Saint-Jacques. Un de ces fous qui peuvent me tuer. Lancer sur moi les sergents de la ville. Seigneur il est trop tôt pour mourir.

    Son front semble rouge, comme si un feu y brûlait. Son œil brille si fort que le vois d’ici.

    J’ai peur. Il me fait peur. Il me regarde et me fait peur. J’aurais dû raser ma barbe et mes peyots. Il va savoir que je suis juif. Je dois fuir. Je dois courir. Je dois partir. Je dois laisser Sarah.

    Mes pieds sont des masses, mon bras est inerte, mon ventre est un arbre planté en terre. Je dégouline de terreur. Dans mon dos les pieds de Sarah se cognent doucement contre moi et me poussent. Me poussent vers ce fou de pèlerin. Me poussent vers la mort et je ne veux pas mourir et je ne peux pas m’enfuir.

    L’homme se redresse. Prend son bâton. Il vient vers moi, vers Sarah, vers Isaac. Il nous regarde. Je crois qu’il sourit dans sa barbe crasseuse. Il pue. Il pue la folie. Il pue ma mort et je ne bouge pas.

    *

    C’est un petit Juif qui doit avoir cinquante ans et qui pleure. Je le fascine comme je les fascine tous. Je le dégoûte aussi. Il a dû me voir gigoter devant la croix. Quelle pitié qu’il ait vu ça.

    Je sais que j’ai peu de temps.  Je ne peux pas rester au même endroit. Je dois marcher. Je lui demande son nom. Il tremble.

    « Yoshué »

    Il n’a même pas menti. Je sais qu’il regarde l’étoile à mon front. Je sais qu’il a au fond de lui quelque chose qui hurle, qui se débat ; je sais que ses croyances les plus assurées flamboient sur un bûcher et que ce bûcher est l’étoile sanglante de mon front. Pour lui comme pour tous les Juifs que je croise. Pour lui comme pour tous ceux qui devinent l’horreur de ma nature, et ce qu’elle suppose : cruauté éternelle, acharnement constant au long des siècles d’un Dieu qui se dit d’amour et devient le vrai Dieu. Mort l’Éternel. Mort Yahvé. Place au perpétuel rancunier. Place à la peine infinie.

    Pauvre être de ma chair. Pauvre être de mon sang.

    Il a un bagage de toile, un vieux sac à ses pieds. Je le touche avec mon bâton.

    « Petit Juif, où vas-tu ? »

    Il sursaute. Il me regarde avec terreur. Celle des chiens que l’on a battus et qui savent qu’on va les frapper de nouveau. Puis il doit voir ma barbe, mon visage brisé par les siècles.

    « Seigneur, je ne sais pas. Mais je partais.

    - Tiens donc. Où ?

    - Où ? Ma foi, je ne sais pas, Seigneur. Vers le sud je crois. Oui, vers Grenade.

    - Grenade, pourquoi ? Ce n’est pas un pays chrétien.

    - Oui, ce n’est pas un pays chrétien.

    - Ce sont les tiens ? »

    *

    Il vient de montrer Sarah et Isaac. Il renifle. Me regarde. Ses yeux sont jaunes. Ils pourraient être ceux d’un démon. D’un démon avide d’os, de moelle, de sang, de muscles. Il m’observe et je sens que chaque seconde est un jugement qui me dépouille de ma chair.

    Puis derrière son masque de poussière, derrière ses yeux, dans cette gorge monte un grincement. Son visage se creuse de fosses brunâtres, de marques noires comme si on soulevait une terre altérée.

    Il se baisse et prend mon sac.

    « Petit Juif, je dois marcher. Viens. Suis tant que tu peux. Nous irons vers Grenade si c’est là que tu veux aller. Mon nom est Ahasvérus et on m’appelle le Juif errant. Allons. »

  • DCCCLIX. - En dormant, en réfléchissant.

    Il faudra que je m'interroge sur ce que c'est que ne plus dormir seul.

    C'est chose simple, pourtant. Le lit est là, vous y êtes et vous êtes deux. D'abord ce sont les élancements des premières nuits : on ne dort pas, on se cherche. Ensuite, ce sont les impatiences des premiers mois : on veut dormir, on se bat pour avoir sa place. Puis viennent les immanences des premières années : on dort.

    J'imagine qu'ensuite on s'ignore.

    Je suis moi de ceux qui s'éveillent toujours une fois dans la nuit. En général c'est vers 1h30 ou l'heure qui suit. Le grand âge certainement, qui me rappelle qu'il y a une prostate quelque part sous la couverture, et qu'elle m'appartient. Alors au retour je le regarde.

    T*** le plus souvent a deux positions : sur le ventre, ou en chien de fusil. Dans tous les cas le principe est qu'il s'emmitoufle de tout ce qu'il peut, et que la chaleur l'attire et dort au moins au milieu du lit, près de moi. Car je suis chaud, ah-ah.

    Il n'est pas rare en hiver qu'au retour d'une expédition précautionneuse sur le carrelage gelé des toilettes je me retrouve à négocier dans la pénombre un bout de matelas où m'étendre contre des choses raides, qui doivent être des jambes, des bras, que sais-je.

    Il y a des nuits taquines où non seulement conscient de ma capacité notoire à ronfler comme les quatre cavaliers de l'Apocalypse à l'époque où ils suivaient des cours de sonorisation chez Rommel, mais surtout empreint dans un moment d'égarement d'une recherche de déculpabilisation (ou d'argument que franchement je fais des efforts non mais oh), je dors sur le côté. Veux-je me mettre sur le dos ? Chose impossible. L'on a cherché la chaleur, l'on est contre moi. J'imagine derrière les abîmes d'air gelé roulant sous la couette de l'autre côté de son corps, le poussant vers moi, vers ma chaleur. Quand je mourrai, ce ne sera pas 21 grammes, mais 21 calories qui me quitteront.

    Mettez le chat sur tout cela, car le chat dort avec nous, mesurez ce qui reste : peu, rien, peut-être. Quelques centimètres carrés d'espace où doivent errer quelques rêves. Nous n'avons pas de punaises, tiens-je à préciser.

    Pourtant les rares nuits où il s'absente, après la satisfaction enfantine de s'étendre au milieu, l'on retrouve sa place conjugale. Le lit est froid. Mais surtout le lit est comme sans vie. Il attend, il est en creux. C'est une bouche que l'on n'a pas entièrement nourrie. Comme un chien qui s'étonne que la croquette n'ait pas atterri dans sa gueule, et qui en est encore à avoir la bouche ouverte.

    Sans vraiment le vouloir, on épie les bruits de l'ascenseur, les frémissements des clefs sorties des poches, le verrou qui tourne. Mais non, ce n'est rien, un peu de vent dans un arbre, un volet qui frémit, une lune qui se lève.

    Des fois je le regarde. J'aime bien m'assoupir la main sur ses reins. Il y a une courbe adorable, qui n'appartient qu'à lui, au bas du dos.

  • DCCCLVIII. - En déjeunant, en s'enivrant.

    Ne pas attendre que le réveil sonne vers 8h, mais se contenter de se réveiller lorsque le soleil est suffisamment haut pour que l'on sente qu'il est temps. Sortir du lit en veillant à ne pas réveiller le dormeur, ni le chat, qui fait semblant de somnoler mais attend avec une impatience qu'il cache sous un soupçon d'élégance qu'on le nourrisse.

    Aller à pas comptés, mettant un vieux ticheurte, vers la cuisine, où attendent, posés sur la cuisinière, l'appareil flambant neuf reçu à Noël et six œufs que l'on aura veillé à sortir la veille, vers 1h30 du matin, en revenant de La Belle et la Bête.

    Le nez pointé entre les pages du guide, mélanger cinq œufs, une livre de farine, touiller le tout tant que faire se peut, éventuellement s'aider d'un vieil appareil à monter les blancs en neige que l'on aura converti en pétrisseur à pâtes, et qui ne s'imaginait pas finir sa vie ainsi lors de sa verte jeunesse plastifiée de l'autre côté de la Terre, quelque part entre Taïwan et le Bangladesh selon son année de naissance.

    Sortir l'appareil à pâtes, celui que l'on vous aura offert à Noël vous dis-je, et tenter d'en comprendre le fonctionnement de presse qu'un Gutenberg n'eût pas renié, pendant qu'en face, quelques étages plus bas, une vieille que vous ne connaissez pas, ouvre précautionneusement ses volets au soleil du matin. Le chat quant à lui passera parfois vérifier votre état d'avancement.

    Bataillez quelque peu, glisser des pâtons, échinez-vous jusqu'à comprendre, maudissant et pestant contre l'infernale machine où la première tentative s'est emmêlée avec la même subtilité dans les rotatives de métal que les arguments de Saint Jean Bouche-d'Or démontrant que la vraie gloire repose dans l'amour, qu'il faut aplatir la pâte et l'enfariner avant que de l'y glisser. Tournerz manivellez maintes fois derechef jusqu'à étaler sur plusieurs papiers idoines de longues lanières de tagliatelles, qui sécheront au salon sous le regard attentif du chat, juché sur une des chaises.

    Chromer la cuisine, balayer, balayetter, peller, rebalayer dans l'appartement fors la chambre car on y dort toujours. Le chat, craignant qu'un aspirateur pût sortir, s'y est réfugié, prudence étant mère de confort. On sort de la chambre, titubant dans son peignoir vert T***, et l'on vient vers vous. La journée commence.

    Mettez-le une fois lavé, c'est-à-dire quelques heures après une fois que vous aurez pu lire un chapitre ou deux en buvant un jus d'orange frais (les zestes séchant au four pour des raisons connexes, tout autant que le gâteau de Savoie qui y cuit) à mixer dans un fort récipient des pignons de pin, de la roquette, un bon peu d'aulx frais, du parmesan et du poivre blanc que vous lui direz d'humecter de ce qu'il faut d'huile d'olive. Empêchez-le de manger de cela, c'est fort pour une haleine seule.

    Occupez-le alors avec les zestes d'orange séchés, les pâtes ne finissant pas de sécher sous l’œil réprobateur du chat au salon. Pour cela prenez une bouteille que vous aurez précédemment vidée avec attention et plusieurs verres accompagnés d'olives fraîches, faites-y glisser les zestes séchés jusqu'à en remplir suffisamment la bouteille. Rajoutez de la cassonade, ouvrez l'une des bouteilles de rhum que vous rapportâtes de Guadeloupe, et mettez-moi tout cela dans la bouteille aux zestes. De la cannelle, de la vanille, et faites-le secouer.

    Laissez reposer quelques mois, et pendant ce temps constatez que les pâtes sont suffisamment sèches. Chauffez de l'eau, cuisez les pâtes, pestez sur l'incompétence de votre conjoint à quatre pattes le nez dans le stock de bouteilles accumulées à côté du four, y dénichant une bouteille de vin de Rhodes.

    Ouvrir.

    Nettoyer en catastrophe deux verres à pied. Vue votre incapacité à maintenir intacte plus de six mois un ensemble complet il ne vous en reste en effet plus que trois de cette collection-ci, deux ayant servi le matin même pour le jus d'orange. Il n'est pas de civilisation sans verre à pied, il n'est pas de bonne boisson sans ces verres. Ceux qui boivent même de l'eau dans des verres sans pied sont juste bon à siroter du whisky.

    Faites-y couler le vin de Rhodes. Goûtez l'amertume fortement boisée, qui vous fera hésiter un instant.

    Votre comparse surveille les pâtes pendant qu’accoté à l'évier vous savourez sur du pain de la tapenade, verre à la main.

    Les assiettes sont servies, et couvertes d'une quenelle de pesto à la roquette. Dégustez. Veillez à ce que le niveau du Rhodes baisse régulièrement, celui-ci devant s'achever aux fromages.

    Battez-vous avec T*** à coups de nougats dans le salon. Fort heureusement les nougats sont ensachés. Veillez à ce que le chat reste imperturbable sur le canapé pendant que la mitraille sucrière arrose les environs.

    L'espace d'une pause, rappelez-vous que vous êtes maniaque : rangez les nougats, lavez la vaisselle, sortez de nouveaux verres.

    Arrivez triomphant au salon avec deux flûtes de vin de Champagne et des parts de gâteau de Savoie.

    Quelques instants plus tard finissez la bouteille sur le balcon, en regardant l'univers qui s'écroule et votre conscience de vous qui le suit de peu. Regrettez que l'immeuble industriel que l'on détruit depuis une semaine sera remplacé par un immeuble néo-haussmannien, ce qui réduira la vue côté nord et empêchera de voir aussi bien qu'avant les couchers de soleil. Saluez de loin les voisines qui pour une fois ont colonisé leur balcon de l'autre côté de la rue pour s'y faire un déjeuner entre filles et en chaussettes, et choquez-les quelques instants ensuite en arrosant les géraniums avec la bouteille de champagne (remplie d'eau entretemps).

    Achevez-vous au café en reprenant votre livre. Vous êtes ivre, vous êtes alcoolique, mais au moins avez-vous vécu.