04.02.2012
DCCLXXXVIII. - Thérèse Raquin, et l'Assommoir, et puis tiens encore, La Bête humaine, d'Emile Zola. Et puis Solaris, au passage.
Je sais que j'écris souvent ces notes de lecture avec pas mal de retard, voire que j'en oublie souvent. Après tout, celle-ci ne tombe pas trop mal dans son retard, puisque nuos revenons de la très bonne exposition au Carnavalet sur le peuple de Paris au XIXe siècle (clic), où sans trop de mal j'ai retrouvé l'univers de l'Assommoir.
L'Assommoir, il n'y a pas à tortiller, c'est du bon et du lourd. Une collègue, qui me voyait me hissant du métro à son perchoir, au deuxième étage de l'immeuble, le livre à la main et le souffle coupé par la graisse, me disait que c'était tout de même fatiguant, Zola : ses personnages qui s'enfoncent de plus en plus dans la misère et la crasse, et qu'à peine ils s'en sortent paf ils s'y enferrent plus loin encore pour finalement en crever, c'est désespérant et usant. Certes et nenni.
L'Assommoir, on s'y prend, on s'y colle, et de toute manière ça vous colle aux pieds comme de la boue bien gluante dans les faubourgs de Paris. C'est de la tripe, et ça se bouffe comme un rien, n'est-ce pas, et on n'en peut que faire autre chose que suivre cette pauvre Gervaise durant quoi, quelques vingt ans, de sa jeunesse déjà pas bien follichonne avec ses chiards aux jupons à sa vie balancée de coups de poings en coups de poings entre Lantier et Coupeau. Coupeau, c'est l'ignoble, le pas beau, le franchement dégueulasse. Celui qu'on sent pas net depuis le début. Au moins, Lantier on devine tout de suite le serpent, celui qui s'installe auprès du feu et ronge. Mais Coupeau, rah, qu'est-ce qu'on a envie de le baffer. Et qu'est-ce que j'ai aimé le discours indirect libre. La préface d'Orgueils et préjugés me l'avait promis. Ici, point de préface - avantage des livres de poche publiés durant les années soixante - mais j'en ai eu mon soûl, et mon bonheur. On s'en gave. Au début c'est un peu perturbant, n'est-ce pas, mais peu à peu cela se glisse, cela se prend, et on est déjà sans le savoir avec Gervaise en train de se dandiner de gêne de peur que des copeaux d'or se collent aux pantoufles dans la tanière des Lorilleux.
Bref, ceux qui n'ont pas aimé L'Assommoir n'ont pas trente-six solutions : l'excommunication ou le gosier droit sous l'alambic du Père Colombe. Vlan. Ca leur apprendra, à ces apaches.
Thérèse Raquin, là, c'est moins ça. Déjà parce que je suis un garçon, et qu'un livre qui commence par un nom de fille, ça sent l'esbrouffe. Et puis c'est pas manque d'y croire, mais franchement c'est qu'une histoire de fille : elle aime pas, elle aime, elle tue, elle est malheureuse. Mimile disait dans son introduction qu'il ne cherchait jamais qu'à montrer des personnages tout à leur passion, entiers sentiments tendus à l'extrême. Ca, on le sent. Mais à force de faire du sentiment, l'action avec les chevaliers qui grimpent au donjon et les dragons qui s'enfuient, elle manque un peu, l'action.
Thérèse Raquin, c'est un livre qui se lit comme une besogne. On se croirait d'ailleurs penché sur le comptoir de Thérèse, dans l'ombre glauque de son passage du Pont-Neuf. C'est humide, c'est lent, et ça essaie de rêver. À tout casser, avec le recul, on n'est peut-être pas loin de l'univers insupportable de Sanctuaire. Plus descriptif, plus naturaliste, peut-être. Comme si dès qu'il s'agit de passer au pur jus des sentiments, des passions, des nerfs, on avait besoin d'une histoire policière : Les Frères Karamazov et autres dostoievskismes ne sont pas autres choses. Mais Mimile était jeune quand il a couché la Thérèse sur le papier, et ça se sent, et ça se sent...
Bizarrement et hasard de la pile de livres à lire qui est planquée sous la télévision, le livre suivant était Solaris de Stanisław Lem. Je parle de hasard car en fait ce livre n'est jamais qu'une continuité ou un répondant certain au bouquin de Mimile. Je ne sais pas si Stan dans sa lointaine Cracovie a parfois pu goûter d'autre vodka que la sienne pour s'aventurer du côté des alambics de Zola, mais on s'y retrouve un tantinet : exagération de l'imagination, bousculade des nerfs dans un univers qui reste celui du huis clos, qu'il soit au passage du Pont-Neuf ou près d'une planète à des parsecs de chez nous.
Je n'avais pas vu le film avec le Docteur Ross qui reproduisait le bouquin de Lem : j'étais donc avec le seul préjugé que c'était un livre suffisamment de bonne tenue pour avoir inspiré un auteur hollywoodien. Ce qui est parfois un préjugé suffisant pour s'attendre à du boum-scraaaaatch-sgouiiing avec des épées laser, et donc être un brin désappointé quand, sortant de l'attente de Thérèse Raquin, je me retrouvais dans l'univers tout aussi carcéral et hystérique de Solaris. Ce fut presque long à lire. Je devais attendre trop du livre ; ou peut-être n'était-ce pas le bon temps.
Quand on vous dit dès le début que Thérèse est une salope, il faut le croire : non seulement elle vous pourrit un livre, mais elle englue le suivant.
Bref, tout ça pour dire quoi ? Qu'in fine j'en suis venu à La Bête humaine, toujours de Mimile himself. On est déjà treize ans après L'Assommoir (1877 vs. 1890 m'apprend Wikipédia), et la mécanique a remplacé l'univers de la Fabrique parisienne. Pour être honnête, où est-on ? A mi-chemin entre L'Assommoir et Thérèse Raquin. C'est du nerf, mais il y a du prenant. Il y a la chute de l'Empire, que l'on sent craquer, et ces êtres comme sortis du bois que sont Flore et Cabuche. Ca grouille, dans ce livre, ce ne sont qu'histoires secondaires qu'on essaie de suivre autour de ce qui n'est jamais qu'un thriller sordide, une succession de viols, de châteaux pleins de parties fines menées par les magistrats à rosette, d'assassinats et de morts. Sauf qu'en somme aucune de ces affaires n'est vraiment résolue - si ce n'est par la mort suivante - et que seule la débâcle semble satisfaire. La machine l'emporte, mais on ne sait pas trop pour quoi.
Ce bouquin, c'est comme une chaudière de locomotive qui explose, mais dont l'explosion est figée. On déplace la caméra autour, on regarde des fragments du carnage, qui s'innocente de son immobilité.
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31.01.2012
DCCLXXXVII. - Dernier matin de janvier.
Il faisait un froid glacial le matin. Le chat, debout sur le sommet du canapé, me regardait avec la fixité de ces gourmands qui hésitent entre quitter la tiédeur de leur coussin et réclamer leur petite pâtée. J’ai mangé vite fait, debout dans la cuisine, pendant que le robinet fuyait inexorablement goutte à goutte. Et puis je ne suis pas allé à la piscine. Doucement, je me suis recouché à côté de mon chéri, tout toussant de fièvre, et nous nous sommes rendormis un instant.
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19.12.2011
DCCLXXXVI. - Orgueil et Préjugés, de Jane Austen.
Il y a toujours un moment dans sa vie où l’on lit Jane Austen. D’abord parce que ça fait bien, ensuite parce qu’on a aimé Bridget Jones ou qu’on continue d’aimer Colin Firth si on porte jupon, sinon parce qu’après tout il faut bien comprendre ce qui touche ce qui porte jupon quand on est atteint de métrosexualité sensible. N’étant rien de tout cela, et ayant en plus eu une enfance malheureuse, je n’ai même pas eu le mérite d’avoir « un grand roman de la littérature mondiale » à lire quand j’étais au lycée, où l’on se contentait de m’asséner, alors que je n’y comprenais foutre rien par manque de maturité, des « grands romans de la littérature française ». Bref, je n’ai pas pu dire à mes collègues, qui souriaient de me voir avec ce livre dont le titre (et la première de couverture) fleurent bon le sentiment et les cravates blanches à jabot, que je relisais Jane Austen. Non, non, je le lisais. Bien pire encore en somme.
De ces trois bonnes semaines de lecture, que faut-il retenir ? La première chose est que décidément je lis de moins en moins rapidement dans le métro, la seconde qu’il est tout de même appréciable d’avoir en tête un film avec Hugh Grant en tête pour continuer au-delà des premières pages. Ce qui est tricher, puisque (a) le film de Ang Lee n’est pas sur Orgueil et Préjugés et (b) parce qu’en vérité si j’ai continué au-delà des premières pages, ce n’est pas grâce à la préface, que j’ai eu le tort de lire (on a toujours tort de lire une préface avant que de lire ce qui la suit) et qui portait aux nues le bouquin avec la même élégance académique qu’un vendeur de voitures d’occasion vanterait un percheron bon pour l’abattoir, mais par ce bête, stupide et vil orgueil rapace qui me fait finir un livre simplement parce que je l’ai payé.
Arpargonerie à part, il est vrai qu’il n’est pas facile d’entrer dans Orgueil et Préjugés. Déjà, cinq filles, ça en fait deux de trop, et sur les trois qui restent j’en ai confondu deux (Jane et Elizabeth) durant un bon paquet de paragraphes. En plus, ce sont des filles, vous excuserez du peu. Et puis simplement le début, il est longuet, alleeeeez, vous n’allez pas prétendre le contraire, hein ?
L’excellence du discours indirect libre, j’avoue y avoir été peu sensible, malgré les 15 pages de la préface qui prétendraient que rien que cela méritait mon attention. Non, non, non. En revanche, les petites piques ironiques et le dessin en arrière-plan de l’hystérie maritale qui ferait passer pour une comédie de boulevard la pire des émissions télévisuelles a quelque chose de suffisamment touchant. En fait, j’ai accroché grâce à M. Collins. Ce brave Collins, bête, stupide, infatué et poussif qui devient l’élément déclencheur de la vraie sottise de madame Bennett mère et, par ricochet, de Lydia. Ce n’est jamais qu’à partir de son apparition qu’on voit s’épanouir la fleur délicate du ridicule consommé, et qu’on se surprend à lire, tout marchant, jusqu’au travail. Remercions donc M. Collins, qui en plus permet à la narratrice de nous introduire auprès de Lady Catherine.
Quant à Darcy et son Pemberley… évolution raisonnable ? Elle apparaît si brusquement qu’elle surprend, et que Pemberley, absent durant tout le début du bouquin, répété toutes les dix pages ensuite, semble être un Xanadu mirifique. Très franchement, à Elizabeth et Darcy j’ai largement préféré les éléments brouillons bouillonnant tout autour, cet univers de petits riens et d’hésitations qu’on retrouve si facilement en fait dans les conversations inquiètes des déjeuners professionnels (un tel m’a dit que…) et dans les cours de récréation. Peut-être est-ce ça, l’angle d’attaque de Orgueil et Préjugés, mais peut-être est-aussi la dernière page de la préface qui en parlait, celle que j’ai sautée.
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27.08.2011
DCCLXXXV. - Le Carnet noir du bourreau, de Jean Ker et André Obrecht.
André Obrecht n'est pas forcément le genre d'homme connu, ou du moins pas aussi célèbre que son oncle même pour ceux qui au détour d'un cours un tantinet appuyé d'Histoire de France en sont descendus jusqu'aux détails des faits divers des années vingt avec l'affaire Landru ou quand notre Administration républicaine prenait soin de fournir nombre de condamnés aux statistiques de l'amitié franco-allemande. Je crois que nos grands-parents se souviennent plus de Marcel Petiot et des Chauffeurs de la Drôme que de celui qui les a exécutés : lisant dans le métro ce livre noir au titre rouge (il faut bien alpaguer le chaland) que mon père vient de me donner, je voyais le papi à ma gauche pencher régulièrement la tête pour choper le titre. Au bout d'un moment, je lui montrais le titre, c'était plus simple. Le vieillard crut que c'était l'histoire d'un assassin.
"Non, c'est la biographie de l'avant-dernier bourreau.
- Ah bon, il y a eu des bourreaux ? Il raconte les exécutions ?
- Oui, certaines, mais c'est aussi une façon de voir comment il ressentait et vivait ça. Pas toujours facile.
- Il a dû tuer beaucoup de monde.
- Plus de 300 exécutions.
- Ca en fait des criminels.
- Pas que ça. Vous savez, il y a eu pas mal d'exécutés durant la Seconde guerre ou la guerre d'Algérie.
- Ah oui, les Allemands, c'est ça ?
- Non, c'est Vichy qui fournissait.
- Ah..."
En quittant le métro il m'a souhaité de bien dormir malgré tout.
Peut-être n'est-ce pas mal qu'on ne se souvienne pas des noms des bourreaux, ni qu'il y en a eu, en somme. Il y a quelque chose qui rend la peine de mort de l'ordre du théorique, et même si les sondages la souhaitent toujours pour les derniers crimes de fait divers (les tueurs d'enfants, les terroristes, etc.), le temps depuis l'abolition, et déjà avant l'effacement de la guillotine dans les cours des prisons en ont fait quelque chose de lointain, d'ignoré, et peut-être d'irréalisable. On peut toujours rêver.
Officiellement, ce livre est de Jean Ker seul, un journaliste de Paris-Match, ce qui situe de très loin le niveau d'écriture. L'exécuteur est par tradition tout comme requis judiciaire astreint au secret professionnel. Ca augmente les phantasmes, ça réduit le délire. Obrecht, une fois l'abolition votée, a cédé aux instances du journaliste. Il semblerait que le livre ait été écrit sur la base d'entretiens ou de journaux intimes. Allez savoir - du point de vue strict de l'écriture, c'est très inégal, et j'ai eu du mal à savoir si les derniers chapitres étaient plus "bruts" du fait de l'âge avancé d'Obrecht à la fin de la rédaction (dans les 83 ans) ou simplement parce que Ker cherchait à éditer rapidement et a donc moins réécrit, patiné, amoindri, adouci, bref paris-matché le style qu'au début.
Style à part, photos à part (bien évidemment qu'on les regarde avec l'envie du détail, la recherche de Weidmann sur la bascule pendant que Desfourneaux essaie de s'activer), un livre comme celui-ci amène à la réflexion : évidemment qu'Obrecht est un homme - évidemment qu'il a souffert du "préjugé" - évidemment qu'être le neveu de Deibler incitait à reprendre le flambeau (si j'ose dire). En-dehors de cela, Obrecht reste d'une franchise simple : il est devenu bourreau car ça payait bien ; il ne l'aurait pas fait bénévolement. Et l'exécution n'est jamais qu'un lieu de dédoublement de personnalité. Ce métier-là semble à la fois être celui d'une passion et d'une mise à distance au bord de l'insensible.
Après tout, alors qu'il avait démissionné pour partir au Maroc, Obrecht est revenu à toute vitesse à Paris quand la place d'exécuteur est redevenue vacante afin de la réclamer : passion. Et, en bon ouvrier de précision, on comprend indirectement à travers quelques incises qu'il a travaillé à améliorer la mécanique : une fois, il indique qu'il l'avait allégée de 300 kilos, une autre fois il travaille clairement avec des services militaires pour en construire une nouvelle, destinée à l'Algérie. Passion, encore.
Mais autant Obrecht serine à son honneur les chants de l'indignation patriotique quand il évoque la période de Vichy, où l'exécuteur principal envoyait le couperet sur des résistants, des communistes ou de simples mortels qui avaient eu le tort d'être au mauvais endroit au mauvais moment, et indique bien évidemment qu'il avait démissionné de son poste d'aide (pour reprendre le poste une fois la guerre finie), autant on note avec une certaine gêne qu'en fin de compte il n'a jamais démissionné qu'en 1943, tandis que les exécutions massives des tribunaux militaires sur les FLN d'Algérie ne semblent guère le toucher. Peut-être la République à l'époque respectait-elle plus les formalités que Vichy (notamment le délai pour demander la grâce du chef de l'Etat), ce qui suffisait peut-être à rassurer notre bourreau, un tantinet formaliste quand il le faut. Insensibilité, là.
Je suppose en somme que tout un chacun prend ce livre avec un mélange de curiosité macabre et en se demandant ce que c'est qu'être bourreau.
On essaie alors de capter l'homme. Pour Weidmann il recule de trois pas pour n'être pas éclaboussé par le sang. Pour tel autre il note que le condamné s'est bien présenté, ou complètement mal : "coupe" bien faite ou ratée. Parfois il donne son avis - à peine, il l'esquisse. Et surtout il commente avec un mélange d'irritation et d'amusement le regard d'autrui sur sa si particulière activité : non, il n'est pas couperosé, non il ne ressemble et ses aides non plus ne ressemblent pas forcément à des maquignons, non ils n'exécutent pas en bleu de chauffe mais en costume. Persistence de l'image.
On a un peu pénétré dans le sujet, mais en fin de compte on ne sait toujours pas. Le bourreau est un être à part, et il le restera. Dans les mémoires, dans l'imaginaire, dans l'Histoire. Espérons (voeux pieux) qu'il reste une curiosité historique, désormais.
Noter que ce livre est une rareté : il avait coûté 95 francs à l'époque, il en coûte 90 d'euros maintenant. J'ai une bibliothèque de riche.
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22.08.2011
DCCLXXXIV. - Qualis carnifex pereo.
De mon père j’ai récupéré un ensemble de livres qu’il avait achetés il y a quelques années de cela, lors des débats sur l’abolition de la peine de mort. Quelques années de cela pour 1981 est un terme qui me renvoie à ce qu’est mon échelle de trentenaire, je suppose : d’ici peu, un siècle sera pour moi hier, j’imagine. J’ai lu la semaine passée L’Exécution, de Robert Badinter, et j’entame depuis hier Les Carnets noirs du bourreau, de Jean Ker et André Obrecht, qui se veut une autobiographie paris-matchée d’Obrecht, l’avant-dernier M. de Paris, dont adolescent j’avais déjà regardé les photos avec une curiosité malsaine.
Au-delà du débat sur la peine de mort et les magnifiques phrases de R. Badinter sur les paradoxes du droit de grâce présidentiel, je me suis mis à repenser à la « mécanique », cet engin que l’on décrit toujours comme monstrueux dans sa simplicité de bras levés porteurs de triangle, au mieux dans les matins blafards des exécutions – j’imagine que pour les journalistes les matins d’exécutions sont toujours blêmes. Je ne sais plus trop où sont les deux « mécaniques » qu’employait la République – car la République était celle qui tuait, en fin de compte – peut-être sont-elles à Fresnes. La « rouge » et la « noire » – quel humour macabre de conservatisme avait l’Administration en choisissant ces couleurs. J’en ai vu deux en Belgique, à l’automne passé.
La première est à Bruges, c’est une « rouge » qui a servi durant la Terreur. On la trouve en entrant dans le musée de la Ville, un peu par hasard, à un angle de pièce. J’avoue avoir été horriblement fasciné, surtout par la hauteur de la planche d’exécution, qui devait m’arriver au niveau du torse, me demandant comment on pouvait hisser un corps si haut. Par la lunette, aussi, étroite – m’interrogeant avec un bon sens morbide pour savoir si mon propre cou entrerait là-dedans. La guillotine, aussi sommaires soient-elles comme celles de 1794 avec leur corde qui reste attachée à la lame, reste un objet qui invite à penser à soi, à sa propre mort, à son aspect inéluctable et totalement mécanique. C’est frigorifiant et terrifiant. Moins que ces deux bras levés, je pense surtout à chaque fois à cette lame qui tombe et tranche les corps qui soubresautent encore longtemps dans le panier. À ce que serait ma réaction dans ce moment infime où l’on doit devenir complètement fou alors que l’on entend le déclenchement.
La seconde est à Gand, dans le château colossal et ténébreux des comtes de Flandres. C’est une guillotine plus récente, qui doit dater du début du dix-neuvième siècle. Celle-là est à proprement parler glaçante, car elle est en plein centre d’une salle. Peut-être est-ce mon esprit romantique ou encore le poids des convenances nourri à grands renforts d’images que l’on trouve dans les livres d’histoire, mais la mort qui n’est pas donnée à ciel ouvert paraît encore plus horrible. Il y a là-dedans quelque chose des salles de torture, des atrocités de la Gestapo ou de notre belle armée à Madagascar ou en Algérie. Peut-être les tenants de la peine de mort avaient-ils déjà perdu des points, le jour où ils ordonnèrent que l’on exécuterait dans les cours des prisons, sous un vélum qui empêchait que l’on regarde – l’exemplarité hors du regard, subtil paradoxe.
Contrairement à celle de Bruges, qu’un conservateur magnanime a voulu renvoyer à son état de mécanique dérisoire qu’on entretient non seulement en l’isolant dans l’angle d’une grande salle mais aussi en coinçant ostensiblement dans les rainures de la lame des baguettes de bois pour éviter tout accident, la guillotine de Gand est mise en situation, et le mécanisme de blocage de la lame (car j’espère qu’il y en a un, et pas seulement la corde) totalement caché. L’engin est plus horrible. Plus monstrueux de tout ce qu’il rappelle – cette guillotine a tué – et de tout ce qu’il promet. J’ai tourné longtemps autour, j’avoue, j’ai regardé et détaillé, j’avoue aussi. Sans toucher. C’est intouchable, cet engin. On craint que l’effleurement seul suffirait à faire tomber le couperet.
Juste au moment où nous quittions la pièce, un couple avec un bébé est entré. Ils ont hurlé des choses qui devaient ressembler à du so cute et du gorgeous, dans une langue similaire. La mère, prenant son fils, a enfoncé la tête dans la lunette pour que le père hilare les prenne en photo.
Je crois que j’étais entre le dégoût, la terreur et l’indignation.
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21.08.2011
DCCLXXXIII. - Liste de lectures.
i. Le Chercheur d'or, de Jean-Marie Gustave Le Clézio.
ii. Barry Lyndon, de William Makepeace Thackeray - ou plutôt Les Mémoires de Barry Lyndon du Royaume d'Irlande, contenant le récit de ses aventures extraordinaires, de ses infortunes, de ses souffrances au service de feu sa majesté prussienne, de ses visites à plusieurs cours de l'Europe, de son mariage, de sa splendide existence en Angleterre et en Irlande et de toutes les cruelles persécutions, conspirations et calomnies dont il a été victime, ce qui est un titre qui en déchire autrement plus.
iii. Le Pianiste, de Wladyslaw Szpilman.
iv. Deux ans de vacances, de Jules Verne.
v. Stratégie - les 33 lois de la guerre, de Robert Greene.
vi. Le Trône de fer, de George R. R. Martin.
vii. Les Hauts de Hurle-Vent, de Emily Brontë.
viii. Joseph Balsamo, d'Alexandre Dumas.
ix. L'Exécution, de Robert Badinter.
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28.05.2011
.
Sa mère est décédée hier après-midi. Je n'ai pas pu le voir avant qu'il parte en catastrophe le matin pour la voir. Je ne sais pas trop comment faire ni ce que je peux lui dire à son retour.
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06.05.2011
DCCLXXXII. - Gilbert Sinoué, "L'Enfant de Bruges".
Orthographié L'enfant de Bruges en couverture, au mépris des sacro-saintes règles typographiques en usage à l'Imprimerie nationale, ça commençait nécessairement mal. Dommage pourtant pour un livre offert par ma tendre et chère moitié, un peu comme un hommage propitiatoire aux souvenirs de ce week-end que nous avions passé presque main dans la main dans la Venise du nord, en novembre dernier.
Certes, il y a un peu de Prinsenhoff, un chouïa de Halle aux draps et un tantinet de Van Eyck dans tout ça. On dirait même qu'il y a beaucoup de ça : certains paragraphes sont mis là bien en évidence, comme pour montrer qu'on est bien là dans l'époque, hein, aux dernières lueurs du Moyen-Âge, et qu'on va te le montrer en faisant une petite récitation encyclopédique sur Ghiberti, une autre sur Santa Maria del Fiore et la troisième sur Donatello. Halte, vas-tu me dire, Lecteur, on est à Bruges, non à Florence. Bon, prenons les mêmes, dans le nord : une récitation encyclopédique sur l'imprimerie, la distinction entre la caraque et la caravelle et les foires de Flandres.
Amateur comme je prétends l'être de Jules Verne, et de romans historiques (saint Dumas, priez pour moi), on pourrait s'attendre à ce que je fusse servis. Oui, mais non. C'est lourd. C'est pesant. Non pas d'une ambiance lourde et pesante. D'une écriture qui m'a fait penser à Christian Jacq à ses grandes heures, sans réelle profondeur psychologique, avec des charnières qui grincent bien fort à chaque fois qu'on passe à une étape suivante de l'histoire. Et qu'on fait rencontrer les enfants et les puissants, l'orphelin de Bruges et le maître de Florence, et que l'enfant il a des intuitions sublimes à peine téléphonées depuis 20 pages qu'on se demande comment l'auteur arrive autant à tirer à la ligne, et que le complot il est oulalah méchant et que franchement les Lumières et la Renaissance c'est bien... Bref, une psychologie d'Odile Weulersse : c'est bien quand on a dix ans, pour rêver rapidement, mais en livre de poche pour adulte, c'est affligeant quand ce n'est pas du second degré pour soirée Casimir et les Bisounours.
J'avoue n'avoir tenu que pour voir aboutir l'enquête policière - à croire que pour les écrivains modernes, écrire sur l'Histoire ne se peut concevoir que si on prétend soulever le sombre voile obscur et noirâtre qui masquait ténébreusement les caveaux souterrains où croupissent dans leurs cercueils les secrets les plus tus et les plus ignobles de l'Histoire cachée (là, je vais presque vous sortir les Templiers). Ah. Tout ça pour ça ? À la dernière page, assis dans l'herbe du parc de Bercy, je n'étais pas mécontent que le téléphone sonne pour aller boire une bière avec mon Doudou.
On ne va pas râler : T* au début cherchait, dit-il, Les Quarante-cinq de Dumas, en souvenir cette fois de notre escapade à Blois à monter et descendre et remonter l'escalier hélicoïdal juste pour comparer les salamandres - Blois est au passage une ville où les premiers étages de cinq pièces dans des hôtels particuliers du XVIIIe se louent à 600 € le mois, ce qui laisse songeur au regard des chambres de bonne qu'on peine à s'offrir au même prix à Paris. Je l'aurai certainement lors de notre prochaine excursion ; ne reste plus qu'à trouver une destination.
Entretemps, repensons au moins à Bruges au format du vrai Van Eyck, ça tout de même plus de gueule. Rien qu'en regardant la façon dont Van Eyck avait peint le tapis, j'avais envie de me pendre à penser que jamais je ne saurais le faire ainsi.
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Jan Van Eyck, La Vierge au chanoine Joris Van der Paele, 1436.
Groeningemuseum, Bruges
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15.02.2011
DCCLXXXI. - Liste de lectures, en retard.
Je crains avoir trop de retard dans l'étalage de mes vantardises et autres succès ultra-livresques pour détailler les dernières lectures, vous donner mon avis, vous détailler mon opinion définitive et mes enthousiasmes mal étayés. Ce prolégomène à caractère d'excuse ou de circonstanciation fait, liste des lectures dernières :
i. La Promesse de l'aube, de Romain Gary - et pourtant je me suis retenu une grosse larme de chez larmiche à la fin.
ii. Cinq semaines en ballon, de Jules Verne - et pourtant c'est étrange que je n'ai pas lu ça plus tôt.
iii. Curieux Curiosa, onzième colloque des Invalides du 9 novembre 2007 - et pourtant c'est un Gingembre qui me l'a offert.
iv. Clochemerle, de Gabriel Chevallier - et pourtant ça pourrait être un hommage aux encyclopédies en ligne, qui donnent des envies de lecture.
v. Marcovaldo, d'Italo Calvino - et pourtant j'ai beaucoup aimé cet enchaînement des saisons.
vi. Le Chevalier de Maison-Rouge, d'Alexandre Dumas - et pourtant ça m'a lancé dans une grande aventure révolutionnaire, avec recherche de sites et livres lugubres qui suivent.
vii. Quatre-vingt-treize, de Victor Hugo - et pourtant je l'ai déjà lu il y a quatorze ans, il y a encore la dédicace dessus. Pas de Totor, mais de ma Tantine qui me l'avait offert.
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23.01.2011
DCCLXXX. - Dessins à l'encre.
Sans plus, car j'ai conscience que ce n'est pas avec mon état d'esprit qu'on dessine bien. Ni en copiant même pas soigneusement Rembrandt qu'on est Rembrandt.
Les trois premières sont d'après des gravures de Rembrandt. La dernière d'après Frank Miller.




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DCCLXXIX. - Party Boy.
Depuis un peu plus d'un an que nous sommes ensemble, et vivons presque ensemble, nous avons eu le temps de voir apparaître nos premiers points d'achoppement et les traditions qui s'installent autour. Mon côté intransigeant et rapidement maladroit dans le jugement à force d'être direct - son petit caractère caractériel et irascible. Mon côté garçon benoît qui n'aime pas trop bouger.
Lorsqu'il est de mauvaise humeur - non plutôt, qu'il a ce sentiment qui fait que tout lui est irritation et que je le paie à force d'être maladroit - l'un des reproches qu'il me fait le plus souvent est de ne pas aimer sortir. Il a raison. Il me l'a encore dit. Je ne suis pas un party boy.
Je peux me défendre : "Non que je n'aime pas danser, au contraire...". C'est vrai. Mais la musique des boîtes, la boufta-boufta qui fait la bande-son des états d'âme ridicules ou dramatiques des personnages de Ralf König, ce n'est pas que ce soit pour moi. Ca me fout tout simplement une sinistrose terrible, un sentiment de solitude non-pareil. Sans compter que l'alcool à haute dose me fout dans une tristesse qui donnerait l'impression que Héraclite est un joyeux luron pantagruélique. Le stromboscope, n'en parlons pas. Les lumières qui pétillent pour vous foutre la gerbe, ça me fout la gerbe et me donne envie de sortir.
Bref, je ne suis pas un gai luron de soirée.
C'est bien dommage, direz-vous. Ca risque surtout d'aller plus loin que mettre des tensions intéressantes dans mon couple ; peut-être le faire péter bien savamment. Car il faut toujours partir du principe que celui qui aime sortir, et qui sort, est celui qui a une raison. Ce n'est pas ce qu'il dit - je ne crois pas qu'il le pense, en tout cas il ne l'a jamais dit, le seul reproche qui me soit fait étant celui d'être planplan et de ne pas aimer m'amuser - mais c'est ce qu'on dit à tout regarder. Sortir, c'est bien : on sort, c'est une évidence. On ne dira jamais qu'on rentre, sauf pour dire des choses calmes : on rentre se reposer, on rentre se coucher, on rentre parce qu'on est crevé. Ce qui n'empêche pas que l'endroit où l'on sort est celui où l'on est défoncé - il y en a toujours un qui l'est, défoncé, et c'est génial et trop de la balle, on n'en revient pas. Sûrement est-ce une certaine horreur de ne pas contrôler ce que je fais, ce qui peut être de la rigidité intellectuelle, ce qui en est. Je n'ai pas aimé les fois où j'ai vomi tripes et boyaux, et où cela m'a rendu malheureux. Je n'ai pas envie de l'être.
C'est couillon de le dire - c'est France du samedi soir sur France 3, comme le dit ma mère : la façon dont j'apprécie la vie, dont je dis que j'aime, c'est en me levant un peu plus tôt pendant qu'il dort pour mitonner un plat dont on mangera deux jours tant il sera copieux. Je préfère la poule au pot aux dindes sans potes. Je n'ai pas beaucoup d'amis pour autant : je suis grave, réservé, et âprement moqueur aussi. Ca n'aide pas. Ce sont les tares familiales : un défaut de lucidité sur les vanités humaines, je crois. Il y a quelque chose de mon enfance qui me font préférer les samedi soirs avec un repas à trois-quatre, une bouteille de vin et le verger qu'on écluse tour à tour après la poire et le fromage, à ceux qui ont des dimanches où l'on est épaté de se réveiller le dimanche à 15h. Je suis un gros dormeur pourtant, dès que je peux. Je n'aime pas me perdre - et ce n'est pas bien vu.
Là, je râle, car ça a été tendu toute la journée : mais pourquoi est-ce toujours celui qui aime sortir qui peut se plaindre, ou regarder l'autre avec un certain regret ? Pourquoi n'est-ce pas valorisé d'aimer les BDs qu'on lit sur un pouf au coin de la fenêtre, pendant que la cocotte empeste tout l'appartement de son commérage à force de chuchotter - sans devenir pour autant celui qui n'est fait que pour le foyer et les tâches ménagères ? Mon évasion est autre - mon évasion n'est pas dans le corps que j'agite ou que je rends malade d'alcool. Mon évasion est dans les voyages d'Arronax ou dans les BDs de Don Rosa. Mon évasion est dans le fait de pouvoir t'apporter le petit déjeuner tous les matins, alors que tu es encore poisseux de sommeil et que t'étirant tu redresses l'oreiller pour t'asseoir. Mon plaisir est d'écouter de la pop pendant que je lis, pas de m'exténuer la rate pendant que les beats m'exploseront les derniers résidus de mon enclume. Mon plaisir est de ne pas te montrer que j'ai pleuré et reniflé tout ce que je pouvais en coupant les oignons de la potée que tu manges avec tant de plaisir ou en veillant, même si ça me fait horriblement chier de faire les courses le samedi pendant que tu travailles, à ce que tu aies de la nourriture de bonne qualité dans le frigo.
Je sais que c'est invisible, et je me doute bien que toi aussi tu fais aussi tout autant pour moi et que cela m'est invisible.
Je suis injuste, mon amour, mais tu l'es aussi parfois... Ce n'est pas toujours facile d'être deux. J'espère que tu te seras amusé ce soir.Je vais te mettre la bouillotte dans ton coin du lit pour que tu n'aies pas froid au retour. Que je suis bon, n'est-ce pas ?
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15.01.2011
DCCLXXVIII. - Giorgio Vasari, Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes.
On va être honnête, parce qu'il le faut bien, Lecteur, même si dans l'honnêteté l'impudeur qu'on y met reste toujours marqué d'afféterie et de pose, mais à force de sillonner cette voie facile de la critique et de l'autodistanciation je me demande ce que je mets en distance. Bref. Donc, il y a toujours de la pose à se lancer dans ces grands ouvrages que l'Histoire et tous les livres de bon ton, sans compter les cartels d'exposition d'histoire de l'art, recommandent. Celui de Vasari en fait partie. C'est celui que l'on cite de partout dès qu'il s'agit de titiller la peinture à l'huile, le passage à la fresque, le Dôme de Florence ou la vie sentimentale de Michel-Ange.
On s'y est donc lancé. C'est le mot, car quoi qu'il arrive enchaîner les vies, hommes illustres ou pas, c'est une gageure qu'on ne peut faire qu'avec de grandes respirations. entre deux grands ahans de brasse papillon où l'on se tire des épaules et des omoplates pour aller jusqu'à la page suivante, de merveille en merveille. On a ce plaisir badin de l'Anglais qui visite comme les souvenirs d'un antique musée, Baedeker en main, et s'aperçoit avec le même sourire qu'on goûte une vieille prune que le tableau du guide est là, et bien là, même s'il est un peu poussiéreux et si les dorures du cadre ne lui conviennent pas nécessairement. Manque de pot, on n'est pas chez James Ivory et ses adaptations surannées, ici.
Les Vies s'annoncent comme toute vie : une succession de petits chapitres, d'inégale longueur selon tant le mérite de l'auteur que ce que l'artiste en question avait à l'époque de Vasari laissé dans les mémoires. J'avoue cependant qu'au bout d'un temps on décroche. On a beau se dire qu'on ne lira qu'un chapitre ou deux entre deux autres livres, justement pour ne pas reproduire l'erreur qu'on a fait plus jeune, quand tout fier on parcourait Euripide et qu'on oubliait qui d'Hercule ou d'Orphée descendait aux enfers dans telle pièce à tout lire d'affilée.
Ceci n'empêche pas l'autre : Vasari utilise la grammaire critique de son époque, qui est celle des superlatifs. Tel est celui auquel la Nature a donné les plus grandes qualités et celui-ci est l'artiste qui a mené telle chose au plus haut point, si bien que cela est incomparable. À tant de perfection, de vie en vie, on se demande bien où on est tombé, et si en fin de compte on ne lit pas le compte-rendu d'une émission de Jean-Pierre Foucault.
J'attendais un peu de croustillant. Sorti de l'O de Giotto, je suis resté sur ma faim - ou j'ai abandonné trop tôt. Pourtant j'ai craqué aux deux-tiers, en plein milieu de la vie de Michel-Ange. C'était le pompon. Je me disais qu'il y aurait de vagues allusions cochonnes ou au moins un petit jet sur le caractère colérique du maestro. Que nenni, bast et niquedouille. Aussi le dernier plaisir qui reste est de se dire qu'ah oui cette toile ou cette sculpture on l'a vue et l'on sait où elle est. L'on s'en souvient, et voici que de manière très lapidaire on dit sa fabrication. On reste là encore affamé : vive la mémoire, car sans cela on ne comprendrait pas grand'chose des descriptions sommaires de Vasari.
Dernier point qui m'a semblé surgir en tout cela : Vasari met le dessin par-dessus tout, et pour lui n'est bon peintre que le bon dessinateur. Homme de son temps en cela, mais loin déjà de moi quand je pense à Caravage (un autre Michel-Ange, tiens) ou Rembrandt.
Dommage, j'aurai été déçu. Ca arrive.
21:03 Publié dans Listes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02.01.2011
DCCLXXVII. - Le malaxage est une erreur de temporalité.
J'ai le défaut de ne regarder ce que donne le facteur dans ma boîte aux lettres qu'une à deux fois par quinzaine. C'est bien suffisant pour relever les factures et les offres promotionnelles inouïes qu'on me propose pour dépenser la modique somme de dix heures de SMIC dans un truc hyper trop bien qui me permettra de suivre l'avancée des colis que je n'envoie pas sur les routes de France (le colis a-t-il enfin quitté l'embarcadère de Quimper pour se lancer sur la route du Mans rejoindre Mamie Georgette ? J'en tremble), offres que je regrette un tantinet maintenant que mon téléphone est mort au bout de six ans de bons et loyaux services (se contenter de vibrer dans ma poche arrière sans me forcer de répondre étant le meilleur des services qu'il m'ait rendu jusqu'à présent, et je n'attends guère plus de son successeur).
En plus ne pas relever mon courrier me permet d'oublier aussi quand le facteur passe pour m'offrir des calendriers à cinq euros avec des chatons grands yeux ouverts. Et quand le facteur sonne aux heures bêlantes, certainement son bonnet rouge sur la tête avec plein de loupiottes dessus, je n'ouvre pas. C'est pas que je sois cachottier ou que je ne veux pas le voir, je n'ai rien contre mon facteur si ce n'est qu'il se trompe régulièrement de boîte aux lettres et qu'il me donne régulièrement le courier d'un autre de cette rue. C'est simplement que des fois je galipette sous la couette et que c'est bêtement l'heure où le facteur sonne. Ca lui apprendra à m'oublier dans la distribution des cahiers de 150 pages contenant les dernières promotions de gigot en pack de soixante à la grande surface du coin que je rêvais d'avoir à tout prix.
Bref, les personnes qui ont mon adresse par une errance de ma mémoire qui m'échappe - sinon ce ne serait pas une errance - se gardent bien de me dire trois jours avant par courrier qu'il convient de se trouver au cul d'un train parisien sur la ligne 6 à telle heure. Même par mél ça marche rarement, remarquez. Je suis un homme pressé, comme disait la chanson, et en plus pressé par mon mari qui me dit qu'il est grand temps de le nourrir. Il a souvent faim, le bougre. Accrochez-vous, Prosper, car d'un tablier offert à des cartes postales reçues depuis un an déjà, si vous ne signez guère, je risque de ne pas pouvoir m'excuser de mes retards...
Sorti de ça, je suis papa depuis quatre jours.
20:51 Publié dans Toute référence à Julien Gracq n'est que du hasard | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
19.12.2010
DCCLXXVI. - Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer
Je ferai le prolégomène que le premier qui me sort que ce genre d'ouvrage est pour les zenfants et qu'il faut bien être un enfant attardé pour savourer dans le métro ce genre d'inepties n'a aucune chance de recevoir mon poing dans la gueule, mais celui-ci ne devra pas être surpris s'il se réveille en pleine nuit dans la Seine ou le Mississippi avec des chaussures en béton taille 43 fillette. 43 car je subodore, ingrat lecteur, que tu demeures mon semblable, et tant qu'à farfouiller dans l'incongruité de mon intimité, autant que tu saches quelle taille quérir quant tu m'offriras des Weston ou autre rêves de l'embourgeoisé aux heures fécondes où il digère le pâté du midi et le bourguignon de la veille.
Bref, Tom Sawyer - c'est l'Amééérique, le symbol' de la Libertéeuh - oui, moi aussi j'ai trente ans (et un peu plus) et je me souviens de la course dégingandée qui entamait par-dessus les barrières l'apparition de tous les petits héros, et je vous assure que ce n'est pas la peine d'enchaîner avec les Mystérieuses Cités d'Or (Enfaaaant du Soleeeeeil). D'abord, j'ai eu une enfance malheureuse, et en plus j'allais chercher l'eau au puits nu sous ma chemise durant l'hiver quatre-vingt cinq qu'est-ce qu'il faisait froid alors.
Le plus affligeant, en un sens, étant qu'on fait maintenant des soirées uniquement avec ces musiques de génériques nippons des années 80.
Bref, là n'est pas le propos, la seule proximité entre l'oeuvre (majeure, bien sûr) de Twain et le scénario nippon étant à la rigueur que j'ai dû me taper un caprice chez le bouquiniste, ma moitié s'étant emparé de mon bouquin, unique exemplaire au passage, et empressé de le planquer juste pour me contrarier, l'avait laissé tomber dans une bonne caisse de livres à l'encan. Brouille pour de rire et moquette salie par les grosses larmes de mon chagrin plus tard, j'entamais quelques jours après le livre dans le métro.
C'est tout simplement fameux. Bon, il y a bien Joe l'Indien et on se dit que c'est juste pour faire frémir, et que franchement on le plaindrait presque à quand bien même ce serait un monstre de cruauté. Joe l'Indien, c'est juste le méchant parce qu'il faut un méchant et qu'on est sur les bords du Mississipi - le symbol' de la Libértéeuh - oui, oui, on sait. Ce qui reste le plus charmant est la manière dont le narrateur arrive à capturer les petits moments secrets de l'enfance. Sérieux, je ne sais pas trop quel âge a Tom. Des fois il pourrait avoir 8 ans, d'autres 15. C'est tout simplement non pas malicieux, ni bien troussé. Je dirais que c'est bien décrit, même si c'est un peu facile de dire cela - bien peint.
L'ancien du précambrien que je suis soulignerais bien évidemment qu'il s'est souvenu de ces petits moment où tout roussi de colère il s'était promis d'abandonner père et mère, allant vivre dans le terrain vague où il chipait des griottes aux arbres abandonnés, pas loin du tennis. Ou de ces moments, plus récents après tout, où en plein Orléanais un bâton a suffit à me transformer en chevalier. Là, avec Tom, c'est plus grave cependant : on est pirate, et on a forcément les mains sanglantes que c'en est terrible. Les scarabées qu'on maîtrise à coups d'épingle prédisent l'avenir et ce que dira le maître d'école (qui est tout prêt). Les points qu'on échange permettent d'avoir des Bibles sans qu'on les mérite, et y'a pas à dire il y a toujours des techniques fameuses pour apprendre à peindre une clôture (ça ne coûte jamais qu'un chat mort). Toutes les maisons abandonnées ont des chances d'être hantées, et d'avoir un trésor sous la cheminée.
Le pire est que ça arrive des fois. Quelle merveille.
23:38 Publié dans Listes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
13.12.2010
DCCLXXV. - Constatation.
J'ai découvert que mon copain écoutait du Katy Perry. Serait-il gay ?
22:36 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
28.11.2010
DCCLXXIV. - Robin des bois, le prince des voleurs, d'Alexandre Dumas et autres livres.
Au moment où j'essayais de faire la note de ce livre, "on" s'efforçait de me demander mon avis sur un plan potentiel de Paris - une façon de dessiner la ville en perspective. Mon avis était fondamental, pour l'histoire future de la topographie à la main, et je pensais alors que je ne pourrai srien écrire sur Robin des bois... Ce fut vrai, puisque la première phrase de cette note est déjà vieille de quelques mois, et qu'entretemps la topographie de Paris et celle de Brugges ont beaucoup requis de moi. Sans compter l'histoire de la Lorraine, qu'on est les plus forts et qu'on en a vraiment pas mal bavé si un roi polonais n'était venu nous sauver la mise... Voilà bientôt onze mois que nous sommes ensemble, et mon petit bout de chou n'est guère plus facile à vivre que je ne le suis : ça en demande du temps, un couple, et surtout les hésitations qui vont avec. Les soirs, aussi courts soient-ils grâce aux joies du travail, ne peuvent qu'être un enchaînement rapide d'un moment partagé et d'un repas fait quasi ensemble (moi plus souvent aux fourneaux que lui, mais qu'y puis-je si je préfère comme ça, mon côté dictatorial), alors, retourner sur les ondes électroniques pour s'y épancher, en somme on y pense encore mais on ne le fait guère.
Mon Doudou en plus a de ces côtés enfantins qui charment, mais avec lesquels il faut bien vivre : pas question d'être trop dans son coin, par exemple de chercher à parler sur internet dans le vide des puces. Souvent il viendra se vautrer sur le canapé, sa tête blonde dépassant de mon côté, la joue sur les bras pour me demander quelque chose. Il se compare à un chat, je crois que ce n'est pas faux. Il en voudrait un d'ailleurs. Pas toujours évident de céder à la tentation du cadeau de Noël...
Ce n'est pas si important ainsi de parler de Robin des bois, puisque de toute manière ça a été une vraie souffrance de le lire. Il paraît que des fois Dumas pissait de la ligne à force de café, un peu comme Balzac. Ce ne doit pas être trop faux, tant ce livre-là est mauvais, et ennuyeux, et mal cousu. C'est une succession d'épisodes dans un Moyen-Âge d'opérette ficelé comme une paupiette de chez Auchan. Robin rigole, parle comme un joli seigneur, apprend qu'il en est un et fait une action en justice pour gagner son droit et les années passent. Un vieillard tyrannique s'agite tellement et change tant d'avis qu'on dirait un hystérique de dessin animé du lundi matin. On entend sans trop de souci la voie suraiguë qu'on croit d'usage pour animer les plus basses animations japonaises. Enfin, ça se finit comme je ne sais pas trop quoi, si ce n'est que Dumas ne devait pas avoir beaucoup de succès dans son feuilleton pour le clôre ainsi. À éviter donc, même si cela coûte de le dire.
Après un petit épisode bédé sur lequel je passerai un silence pudique, non parce qu'il est honteux d'en lire mais plutôt parce que j'en ai tant dévoré que j'aurais du mal à me rappeler tout (Le Dernier homme, peut-être, de Brian K. Vaughan et Pia Guerra, quelques Will Eisner), je me suis attelé au Vicomte de Bragelonne. Et là, mes aïeux, disons-le, c'est tout autre chose.
D'accord, cela n'a pas la force des deux précédents opus - tenir aussi fort sur trois tomes de 800 pages chacun, ç'aurait été une gageure. Les amours de Louis XIV et de La Vallière, on s'en tape un peu pour tout dire. Le désespoir amoureux de Raoul de Bragelonne un peu aussi parfois. Mais cette grandeur déchue des quatre amis, désormais quasi des vieillards cacochymes bien qu'ils s'efforcent de se la jouer vieux beaux, a quelque chose d'intense. Dumas le fait sentir : avec Louis XIV et son apprentissage du pouvoir un siècle s'effondre, celui qu'il racontait déjà dans la Reine Margot et dans les aventures des mousquetaires : le siècle de l'épée et de l'indépendance d'esprit. Fouquet, aussi noble qu'il soit, est un homme qui ruine la France - Colbert, aussi fourbe qu'il soit, la relèvera d'une autre façon, et les autres hommes n'auront plus qu'à se retirer, mourir, ou se laisser enfermer. Ainsi arrivera-t-il à ce Philippe ce destin tragique, qui apparaît de loin en loin, de la Bastille à Pignerol. Maudit, se dit-il la dernière fois qu'on le voit, sous son masque de fer, et d'Artagnan tout comme Athos ne peuvent que frémir. Car il n'y a pas que lui de maudit dans cette histoire de trente ans : d'Artagnan survit d'une drôle de façon, Aramis devient jésuite mais définitivement perdu, Athos meurt de désespoir même si on ne l'admet pas, et Porthos meurt seul de manière sublime. Les livres précédents étaient déjà dans le noir et le terrifiant. Là, on est dans la perte finale. Doudou s'est moqué de moi quand je lui ai dit que Porthos était mort, et pourtant j'étais vraiment touché. Comprendre aussi ce qu'est devenu Aramis la dernière fois qu'il descend de carrosse, il y a là aussi quelque chose d'amer. Ah ce n'est pas une façon de finir les livres, ça !
Dumas a bien mérité sa place au Panthéon, le coquin, allez.
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18.09.2010
DCCLXXIII. - Avec vue sur l'Arno, d'E. M. Forster.
J'ai acheté ce livre parce que je l'ai trouvé par hasard, à Nantes, tandis que des bouquinistes d'occasion renfermaient leurs cartons, et parce que quelques années plus tôt j'ai vu sans le vouloir le film de James Ivory : je repassais une chemise et c'était pour m'occuper. En fait, j'y ai passé l'après-midi, suivant les aventures de cette pauvre Lucy.
Pauvre Lucy car elle ne souffre pas, dans cet univers victorien où tout est impossible - où l'extrémité du monde aventureux est une pension anglaise à Florence, où elle part, faisant là tout son tour d'Europe, chaperonnée par sa cousine, une vieille fille si compliquée mais si convenable qu'elle refuse les chambres avec vue sur l'Arno parce que deux hommes les leur proposent, préférant en quelque sorte la vue sur les poubelles et la convenance. La vie est compliquée, mais il faut surtout rester digne.
Pourtant, Lucy malgré elle s'irrite contre le jeune Emerson, cet homme si inconvenant à force d'être obligeant, et qui visite Florence sans Baedecker (le Guide vert de l'époque). Il y a une colline pas loin de Florence, vers Fiesole (là où les dernières troupes de Catilina ont été massacrées, mais le roman ne le dit pas), où il y a des fleurs, un cocher, et de vieilles anglaises qui s'assient sur un caoutchoux pour ne pas gâter leur robe.
Le lecteur n'aura pas la moindre difficulté à en conclure : elle aime le jeune Emerson. Mais à la place de Lucy le lecteur aurait eu bien des difficultés. La vie se raconte aisément - vivre déconcerte davantage.Les "nerfs" ou toute autre expression banale, masquant et désignant à la fois nos désirs personnels, sont alors bienvenus. Lucy aimait Cecil ; George la rendait nerveuse ; le lecteur sera-t-il assez bon pour l'inviter à intervertir les termes ?
Car de retour en Angleterre Lucy se trouve fiancée à Cecil parce que Cecil est convenable et qu'il lui a demandé sa main. C'est si bien, d'autant plus qu'ils sont du même rang, ma foi, on ne peut guère demander mieux. Cecil a tellement de relations - avec ces dîners qu'il organise avec des petits-fils de célébrités.
Le conflit opposait non point l'amour et le devoir - on peut douter que pareil conflit existe - mais la réalité et l'illusion voulue. Pour un premier but, Lucy avait sa propre défaite. En un instant, les nuées accourues, l'ombre effaça le souvenir des paysages, les mots du livre s'évanouirent et Lucy retrouva sa vieille explication : les nerfs. Elle "domina sa faiblesse", autrement dit, à force de manipulations, elle oublia jusqu'à l'existence de la vérité.
Mais après tout c'est un hasard si regrettable, que l'arrivée du jeune Emerson dans les environs, dans cette villa si horrible que loue un lordillon local. Un bon, très bon livre. Non pas enthousiasmant, mais très juste, ne frôlant pas la caricature (si facile, dès qu'on parle de l'époque de la doulce Victoria au prince Albert si doté), mais donnant, je pense, une certaine image, juste, de ce que c'était. Et à quand bien même cela n'était pas, je m'en moque, le livre, lui, est juste. Donc, à lire. C'est un ordre.
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12.09.2010
DCCLXXII. - Incendie.
Une partie de la maison de mes parents a brûlé : un éclair qui a fait exploser le compteur mardi, le feu courant alors dans l'entrée et ma chambre. L'incendie s'est miraculeusement arrêté seul. Merci de m'avoir pris dans tes bras quand j'ai pleuré, apprenant que la canne de mon grand-père, qui était dans l'entrée, n'a pas brûlé.
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28.08.2010
DCCLXXI. - Liste de lectures : Vingt ans après, d'Alexandre Dumas.
Une fois qu'on a commencé une saga, il est toujours de mauvais goût de s'arrêter en si bonne route. D'autant que la saga n'est pas écrite par Danielle Steel mais par M. Dumas soi-même. Tout juste adolescent, je n'avais pas pu lire jusqu'au bout : quelque chose m'avait terrifié déjà à la mort de Milady, j'étais terrorisé quand Mordaunt confessait le pauvre bourreau de Béthune, et je m'arrêtais là. Il suffit de peu, quand on n'a pas douze ans et que les murs grincent dans le Lyonnais profond.
Maintenant, je suis grand, et j'avais un chalet du Jura (où il pleut : je crois qu'il ne fait que pleuvoir au Jura ou faire froid, en somme c'est un pays étrange pour des gens bizarres) tout entier pour le lire, pendant que les trombes d'eau se déversaient comme le jugement dernier. Il y a quelque chose de vaguement culpabilisant et de doucement régalant que de passer un après-midi entier vautré dans un canapé contre une fenêtre, pendant qu'un chat de loin en loin pointe sa tête rouquine dessus son coufin, à voir s'enchaîner les nouvelles aventures anglaises de nos amis.
Pour les béotiens et les lecteurs du Reader's Digest qui nous regardent, certes Vingt ans après se passe vingt ans après, tiens donc, mais surtout avec des mousquetaires vieillis. Pas facile certes pour Dumas de refaire rencontrer nos amis, seul d'Artagnan désormais blanchi sous le harnois étant encore repéré et repérable. Cela prendra un peu de temps, et permettra un peu de verve comique au narrateur, déjà noircie cependant par les éclats noirs des apparitions de Mordaunt, ou les passages (un brin caricatural ?) sur le cardinal. Car on est encore à faire avec un cardinal, mais pas le grand, là, le Richelieu, auquel tout le monde une fois mort reconnaît de la grandeur, mais Mazarin, qui est bien pratique pour lancer la Fronde et contester le dernier essort de l'absolutisme royal.
D'Artagnan a vieilli, et ses amis aussi. C'est un univers désillusionné, un peu celui des derniers sursauts de la dignité, de l'honneur et de la noblesse. Un univers plus sombre, plus équivoque, aussi, avec le personnage d'Aramis qui devient nettement plus ambigu et cynique, expéditif dès que de besoin. Il s'agit encore de sauver une reine ou un roi, bref, quelqu'un auquel on doit un tantinet allégeance, mais cette fois-ci personne n'y croit plus trop - surtout que désormais les quatre ex-mousquetaires sont scindés entre deux camps, ceux qui sont pour la Fronde et ceux qui sont pour Mazarin, et ceux qui sont pour Charles d'Angleterre et ceux qui sont pour Cromwell. Bast, c'est point facile, et on sent que le roman est fait surtout pour faire de Charles I un roi martyr et de Mazarin un avare fourbe et lâche - mais l'honneur, qui reste malgré tout le dernier rempart de l'éthique nobiliaire, tentera de nouveau de mettre les choses au clair. Pas tant que ça, après tout, puisque les quatre compères en viendront à user d'expédients qu'ils eussent certes réprouvés durant leur jeunesse : l'enlèvement, le coup d'Etat, la séquestration.
Ici, il ne s'agit pas d'un livre de la victoire, du moins n'est-elle pas aussi nette que dans Les Trois mousquetaires - c'est presque une défaite, et la mort de Mordaunt a quelque chose d'horrible, de noir, pour ne pas dire de fantastique. Ce qui se marie très bien avec des journées de pluies déluviennes et des chats qui errent en faisant le gros dos, poils hérissés.
Bref, à peine de retour à Paris, j'ai acheté le Vicomte de Bragelonne. Vu pourtant qu'il y avait un Robin des bois, prince des voleurs que j'ignorais dans l'oeuvre de Dumas, je vous en parlerai après celui-ci. En plus, ça permettra de mieux clarifier pour ma petite mémoire les histoires de chacun. Un pour tous...
20:19 Publié dans Listes de lecture | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
21.08.2010
DCCLXX. - Liste de lectures polonaises.
i. Marta Washington - le rêve américain, de Frank Miller et Dave Gibbons. J'avoue avoir acheté cette bédé non pas pour le thème, mais plutôt pour l'argument publicitaire sous-jacent : l'auteur de 300, de Sin City, du Dark Knight et autres merveilles graphiques, allié au dessinateur de Watchmen, cela pouvait toujours donner quelque chose d'intéressant - même s'il faut reconnaître que la grande force de Watchmen est plus dans son scénario que son dessin. Mea maxima, ma lecture peut-être inattentive m'a conduit à une certaine déception. C'est comme s'il y avait des bonnes idées, des émergences qui n'aboutissent pas. Pourquoi pas une sorte de chirurgien dément qui voudrait réduire à coup de bistouri toutes les maladies sociales ou des multinationales qui se tailleraient des part de hamburger dans le territoire américain - ou encore plus parlant il faut l'avouer ce personnage de président mégalomane post-Reaganien et populiste-sécuritaire qui évque tant ? Mais pourquoi ces sortes de chars d'assaut / poupées géantes ou ces personnages d'indien ou de mutant ? Il y a quelque chose dans l'économie de l'histoire qui fait bancal, pour ne pas dire dans sa psychologie. L'alimentaire existerait-il aussi dans le monde des comics ? Je le croyais réservé à l'édition française.
ii. L'élégance du hérisson, de Muriel Barbery. Ca s'est acheté parce que ça se trouvait en tête de gondole chez un dealer quelconque de livres : il m'arrive aussi de céder aux facilités du merchandising. Et aussi, malgré tout, car j'avais vu le film et la citation de Tolstoi, qui m'avait fait autant tilter que cette pauvre madame Michel. Résonnance des cultures qui est en fait une résonnance des fatuités, ce plaisir de la citation, il faut l'avouer. C'est un roman qui se lit vite (deux jours), et qui montre rapidement ce qu'est l'auteur : une philosophe, ce que vient tout juste de me confirmer Wikipédia, avec cette petite satisfaction du philosophe à placer sa matière au-dessus de toute autre, sa compréhension faisant automatiquement du maître ès philos un modèle de connaissance humaine.
Autant j'ai lu ce bouquin comme un moment de détente, autant en écrivant cette notule je me demande s'il n'y a pas beaucoup de présupposés dans l'histoire, en-dehors de l'archétype crapaud qui cache un coeur d'or et de princesse ou du plaisir particulier qu'on a toujours à voir les puissants ridiculisés dans leurs plus intimes faiblesses, et les modestes et les minables se révéler être les principaux parangons d'humanité. Car c'est en somme l'histoire de ce livre. C'est peut-être pour cela qu'il a eu du succès.
Car l'ouvrage suppose que Renée, si elle est autodidacte, ne s'intéresse qu'à la culture classique, académique, universitaire. Oh, certes, elle connaît le cinéma d'Ozu. Mais après tout ça continue à traîner entre la Sorbonne et Saint-Germain, tout ça. De là à dire que pour le narrateur la seule culture qui vaille est celle-ci, et renier à Renée (beurk comme phrase) ou à la culture en général la possibilité de s'étendre à des petites merveilles d'art contemporain pur jus ou du rock qui descend tout sanglant de la guitare. Ecrit-on pour son public ? En tout cas, Ozu met dans ses gogues le Confutatis de Mozart, ça sent tout de même sa culture (de Requiem, il est connu que seul Mozart en a fait, les éditions Atlas vous le confirmeront et le tout-venant avec), et ça évite d'aller plus loin. Un peu de dissertation philosophique sur Kant ou Hegel pour impressionner le chaland (tout le monde sait que Hegel est imbittable, suffit de tirer sur l'ambulance), et une bonne vieille opposition culture / sous-culture au nom du syncrétisme, mettant dans l'unique paquet de la sous-culture Blade Runner (sauvé des eaux dieu sait par quel miracle) et mes goûts personnels (c'est tout de même scandaleux que Arcade Fire ne soit pas cité par Madame Michel, zut). À tout faire, j'en suis au stade où m'irritant tout seul en écrivant, je m'acharne et je me demande s'il n'y a pas un tantinet de condescendance démagogique chez le narrateur - jusqu'à citer parmi ses personnages des noms de "vraies" familles, sans que ce soit nécessaire pour autant à l'économie de l'histoire (les Broglie). Ah oui, il y a le Japon - mais le Japon est tellement la source des plaisirs de l'instant, de l'effleurement de la beauté, ça se porte si bien depuis qu'on importe les films de Kurozawa en France.
Allez, c'est de la bonne détente, on va pas lui ôter ça.
iii. Les trois mousquetaires, d'Alexandre Dumas. Avec une énaurme phôte de typographie offerte par Gallimard (Les Trois Mousquetaires - je suis en mode méchant, décidément), ce petit pavé a pas mal enchanté mon périple polonais. Certes, il avait été lu, gamin, et certes j'ai retrouvé avec un plaisir gourmand cette phrase croquignolette :
"[...] dans cette époque de liberté moindre mais d'indépendance plus grande."
Erreur de mémoire, elle n'est pas attribuée à d'Artagnan recevant une bourse du Cardinal, mais parle de Porthos. Ce que c'est que le cerveau ; cependant, dix-huit années séparant par leur gouffre les deux lectures, j'ai le droit à l'erreur. Contrition faite, admirons de nouveau la phrase :
"[...] dans cette époque de liberté moindre mais d'indépendance plus grande."
Que c'est joli ! Que c'est bien troussé ! Que c'est juste ! Rah, ce Dumas méritait décidément bien qu'on le mît au Panthéon, et j'ai eu tort de passer à côté de son cortège funèbre, il y a quelques années de cela, sans le saluer. La jeunesse est stupide, l'ignorance imbécile. Depuis cette année que je le découvre, avec son cycle sur les Valois et sur Cagliostro, j'avoue que je le dévore. Bien sûr, on peut ressortir la totale : Maquet et les nègres, la facilité du roman qui en somme le démarque peu semble-t-il des romans de gare. Eh non je ne suis pas d'accord : j'ai lu du Gustave Le Rouge, et je vous assure que c'est autrement mal écrit. J'ai aussi lu des Harlequin (si, si, aux heures nocturnes d'une adolescence qui cherchait de l'excitation où elle espérait en trouver entre romans roses et dessous couleur chair du catalogue de La Redoute, bien avant le net 2.0 et les sites pornographiques, jeunes béotiens dépravés que je vous envie), et pour le coup au moins les histoires d'amour de Dumas on y croit.
Oui, les personnages sont "poussés", oui le niveau de finesse psychologique est moindre que celui qu'on trouvera dans la noirceur de la Reine Margot, oui Aramis est aussi cureton que Porthos est un matamore, oui Athos est trop souvent triste. Mais Aramis est drôlissime de rechuter dans la foi à chaque retard d'une lettre de sa cousine de Tours, Athos est grand car il boit bouteilles sur bouteilles, et Porthos ma foi ne manque pas de panache dans ses malheurs et ses oeillades à sa duchesse. Et d'Artagnan : quelle cruauté met ce petit con à se faire passer pour de Wardes et séduire Milady. Quel courage il a face au Cardinal. Quelle subtilité d'esprit il a d'ailleurs, ce Richelieu, qui loin d'être un sinistre tortionnaire (merci Hollywood) sait préserver la vie d'hommes de valeur. Ou manipule à souhait le roi pour amener l'histoire des ferrets sur la table.
Quant à Milady, c'est un monstre de noirceur, et la façon dont elle arrive à enivrer Felton pour buter Buckingham est une prouesse. Sa cruauté est sans-pareille, et j'applaudis.
Les grincheux diront qu'il y a des incohérences : d'Artagnan apprend une fois qu'il intègre le corps des mousquetaires mais redevient garde du roi, puis redevient mousquetaire quelques 400 pages plus loin. Milady est enfermée en hiver, met quinze jours à retourner Felton, et Buckingham meurt en août. Le bourreau final est miraculeusement celui qui a marqué Milady, ce qui sent trop son Deus ex machina. Mais tant pis. Une semaine et demie pour lire 800 pages, le tout en passant ses journées à sillonner la Pologne, est une preuve suffisante de la façon dont j'ai dévoré tout ça.
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