29.06.2009

DCCLVIII. - Le vélo au coin de la rue.

Il était l'heure de la brune, celle où l'obscurité doucement se repose sur la ville. En ces heures d'été, il est tard, et l'on croit sortir du travail tout juste à l'orée du soir. Les lampadaires ne sont pas encore éclairés, tandis que les vitres des bars sont largement ouvertes, laissant voir sur les lampions dans leurs verres rouges les visages que la flamme bronze déjà, un peu bouffis et suant derrière les larges assiettes blanches, aux traînées essuyées d'un coup de torchon autour d'une large bavette, de confit d'oignon et de frites courtes et baveuses, apportées par un serveur à la chemise largement ouverte comme deux traits de pinceaux qu'ombre tout juste l'intimité des poils dans les replis de la salle.

Je sortais du métro, un peu hagard de chaleur, avec la seule envie d'ôter mes chaussures. La chemise pèse, la cravate est déjà pliée dans une poche de la veste tout aussi pesante, le pantalon pèse, mais le pire reste ces chaussures en ces temps où l'on meurt du désir d'avoir le sol sous ses doigts. Quitte à bitumer toute la plante des pieds, mais marcher sans l'attirail de cuir, sans la malette où le portable s'alourdit des si discrets et confidentiels documents qu'il convient de porter pour se sentir important.

Je sortais du métro, et je traversais au bonhomme toujours miraculeusement vert quand je sors du métro. Au Canon, les familles touillaient la verdure printanière sauvée des deux fastefoudes qui encadrent la rue. Derrière le bus qui marquait le pas, un vélo au dossard jaune se faufilait. Je le notais à peine, plus le dossard que le reste.

Il avait le menton légèrement avancé, les lèvres étirées pour respirer. Sur le menton, il y avait de l'ombre, qui devait être celle d'une mouche. Des sourcils comme des faux.
Je continuais, pestant contre l'attirail du cadre. Stop. Figé. Je me retourne. Je fais un pas. C'est...

Le feu passe au vert.

Je me demande si je dois pas courir. Je fais la connerie de me demander si je dois pas courir. Du coup je ne cours pas.

Le vélo traverse l'avenue d'Italie, petite marque de jaune fluo. J'en suis encore à commencer de courir.

Et puis je laisse tomber mon cartable et je le regarde comme un con. Le cartable et le vélo.

C'était A***, mon premier homme.

27.06.2009

DCCLVII. - Moment midinette.

Grégoire, Toi + Moi.

DCCLVI. - Ce soir le dahu est tout mniourf.

Lily Allen, Fuck You Very Much.

Histoire de changer je suis encore tombé par hasard sur la Tatapride. J'étais parti acheter du papier, et je me disais que pour aller ensuite m'offrir une plante verte je n'avais qu'à marcher tranquillement jusqu'à Bastille, prendre la 5 jusqu'au quai de la gare.

Le long de la rue du roi de Sicile, je repérais les drapeaux, plus nombreux qu'à l'accoutumée. Juin était beau, et les adolescents tapissaient les devantures de glaciers avec leurs jeans blancs trop courts. Lentement la foule se faisait plus dense, gorgée lentement d'hommes, de choses indescriptibles et des torses nus usuels. Un peu plus de bonnes soeurs que d'habitude, peut-être.

Je pense que la parade arrivait juste à la Bastille, ce qui n'empêchait pas les matelas de CRS, mantés-religiosés comme des insectes, d'en filtrer tous les bords. Impossible de marcher tranquillement jusqu'au fleuve, un bras de tonfa m'en coupait la route.

Cette année, quelque chose de la ferveur locale m'échappait. En général, me retrouver aussi près d'une telle palanquée de garçons et de torses suffit à m'exciter, à me faire participer à l'excitation d'une façon. À me rendre presque fier. Là, ni honte ni fierté, je me contentais de traverser la place en zig-zag. Je me disais que ça me semblait bien loin, toute cette nécessité de l'exhibition (et pourtant).

Bref, de retour, j'ai la vague à l'âme, un peu de remord et de nostalgie. En plus, comme cette nuit le foutre va couler à n'en plus finir, moi, je me sens seul.

Pouf, pouf.

 

Lily Allen, Fuck You Very Much.

23.06.2009

DCCLV. - Constat.

Ce soir, le dahu se sent seul.

21.06.2009

DCCLIV. - Chambres intimes, suite.

 

Chambres intimes - La pause (Morgan)

Huile sur toile, 50 x 70.

 

(au passage il faudra qu'on m'explique pourquoi les appareils photos, de près, transforment des droites en courbes)

DCCLIII. - Cruising bars.

On appellera cet ancien voisin G*** pour préserver son anonymat, ce qui le préserve de peu de choses de toutes manières. Depuis nos longues années de célibat, G*** est devenu un compère en assassinat de saucissons, de tartiflettes et autres litrons complets de limoncello. G***, comme moi, a des défauts, que depuis quelques temps nous allons comparer (au lieu de les soigner) dans des bars "centraux". De cuites en cuites, nos petites âmes terrorisées ont fini de camper dans un seul café, pour progressivement aller de chaland en chaland, comme des marins de port en port.

Notre cabotage ces derniers mois nous a conduit de plus en plus loin. Mon foie en sait quelque chose ; c'est devenu régulier, constant. Je crains en avoir déjà dit quelques mots, ici. Nous en étions au stade où nous testions plusieurs bars, toujours centraux. De plus en plus de néons, de plus en plus d'oscilloscopes et de pénombres interlopes au rythmes des musiques saccadées et vibrantes. Et de rues que l'on passe, sous le ciel de juin, de portes qui s'entrouvrent aux portes dégueulantes de fumeurs.

Nous avons continué, droit au sud. Nous sommes conquistadores. Cela faisait longtemps que G*** cherchait la voie du Sud, celle qui tournait l'Afrique. Et voici : il y a quelques semaines de ça, amoché par l'alcool, il m'avait traîné jusqu'au Cap de Bonne-Espérance. J'ai frisé la mutinerie plusieurs fois. Y entrer a été une vraie cale humide. Un bain de dégrisement majeur. On ne fait pas mieux qu'en tombant autant en pleine mer, lourde de sel et de coups, où l'on se prend la quille et le quillon du gouvernail. Mais en un sens on se sent vivant. On vomit tout ce qu'on peut, on cherche l'air, on n'a qu'une envie - s'enfuir.

Ce soir, nous avons voulu battre Cabral et Gama. Nous sommes partis. Nous avons bu, peut-être. Sûrement - quoi que, pas tant que cela. Et voici : nous avons mouillé au dépôt de Calicut. Acmé pour G***, cela faisait si longtemps qu'il en parlait. Là-bas, dit-on, la moukhère est frivole et le thé léger pour le corps et l'âme ; là-bas, l'alcool coule comme du sperme en bacchanale, et les danseurs sont gironds. Ce serait l'orgie, celle promise par les Dieux, et les épices n'y manqueraient pas, ce qui est plus précieux encore.

En fait, ce dépôt-ci n'est jamais qu'un entrepot de chantier... quelques fort des halles gastrophores se sont devêtus, ne gardant qu'un cache-sexe d'où débordent des poils, posant sur leur ventre une sacoche contenant leurs papiers et leur bourse. Beaucoup d'entres eux attendent, assis. D'autres marchent ; on marche beaucoup, ici. On ne fait que ça. De loin en loin, il y a des recoins, des creux et des trous dans les murs. Des fonds de cale que des tentures de chantier masquent, où l'on avance à tâtons dans les odeurs. Ca sent la caque et le hareng. Il y a des attroupements, des moments de presse silencieuse.

D'autres ouvriers se reposent, accroupis, dans les recoins. Souvent, une de leurs mains est entre leur cuisse, et l'autre frotte les replis de leur ventre, sous le téton. Dans l'attente.

De ces quatre nouveaux forçats qui marchent aussi, par couples. Deux d'entre eux portent des combinaisons étroites pour leur âge, et s'emparent de la scène. Les deux autres cherchent plus directement à se mêler. Ils parlent fort, un peu de façon qu'ils estiment provocante - mais parler dans ce silence constant, c'est la vraie provocation, qui paraît un peu comme une insulte. Choquant, en tout cas. Dans une pièce un lit de sangles et de cuir a des chaînes qui cliquettent un peu dans le noir épais quand je les touche, briquet levé.

Parfois l'un des esclaves me regarde, le visage de masque, l'oeil inquiet. Je ne sais que faire, j'ai l'impression qu'il mendie - qu'il m'arrachera ce qu'il peut dès que mes yeux le regarderont trop. Son regard en somme est pitié. Il voudrait beaucoup de moi, mais n'espère pas que quoi que ce soit l'engage. Juste prendre, avoir. Sans rien. Ceux qui attirent mon regard ne le font, me semble-t-il, que parce qu'ils me ressemblent un peu. Comme par communauté d'inquiétude, guère plus.

La lumière noire irise les fils de mon ticheurte de poils blancs. Je marche, aussi, tétant la bière, suivant G***. On se demande ce qu'on fout là. Calicut n'est qu'un foutu bordel qui sent la merde.

20.06.2009

DCCLII. - Un an plus tard.

Après un an, voici. Se revoir dans un bar, regarder un peu trop ses yeux verts. Boire de la Guinness que le patron apporte en tutoyant. Le regarder fumer, en frissonnant dans le vent frais de juin. Se demander pourquoi on est si distant. Il le dira à un moment : il relisait une de tes lettres, c'est bien écrit, y'a pas à dire, mais on se demande des fois si tu te lâches.

Non, je ne me lâche pas. Je suis sur la défensive. D'ailleurs, je le sais, je parle beaucoup de travail : indice. Et puis depuis un an, le temps, les envies - et aussi le souvenir de ce qui est arrivé. Comment.

Il resserre le col de son blouson sur son collier, qui reste le même. Une simple plaque de métal argenté.

Au métro, j'ai envie de mordre sa lèvre. Nous nous regardons. Je m'imagine un flottement, avant de partir de mon côté. Je m'imagine. Forcément.

J'ai été distant.

17.06.2009

DCCLI. - César lui-même en parlait...

(et je m'en aperçois au cours de mes (re)lectures, quand César, franchissant le Rhin pour aller taquiner le Teuton en l'an 53, se mit à décrire la faune et la flore locale, pour faire du son et lumière vu le peu de succès de sa promenade de santé)

"Il y a aussi les animaux qu'on appelle élans. Ils ressemblent aux chèvres et ont même variété de pelage. Leur taille est un peu supérieure, leurs cornes sont tronquées et ils ont des jambes sans articulations : ils ne se couchent pas pour dormir, et, si quelque accident les fait tomber, ils ne peuvent se mettre debout ni même se soulever. Les arbres leur servent de lits : il s'y appuient et c'est ainsi, simplement un peu penchés, qu'ils dorment.

"Quand, en suivant leurs traces, les chasseurs ont découvert leur retraite habituelle, ils déracinent ou coupent au ras du sol tous les arbres du lieu, en prenant soin toutefois qu'ils se tiennent encore debout et gardent leur aspect ordinaire. Lorsque les élans viennent s'y accoter comme à leur habitude, les arbres s'abattent sous leur poids, et ils tombent avec eux."

Jules César, La guerre des Gaules, VI, 27.

... du dahu !

E je dirai même que César décrit une variété assez rare, le dahutus camporum dextro-levogyrus.