17.05.2008

DCXXXV. - Connerie (?) : dissertation sans caractère explicatif.

Les soirs lourds et lointains, quand le ciel épais de nuages et de vermine grouille sur l'horizon, tête tournée vers l'ouest. On attend.

Le corps est un étrange oubli, distant à lui-même. La peau, séchée déjà par la molle respiration du temps, s'oxyde aux airs du calendrier, qui s'enroule lentement mois à mois au clou du mur. Les gestes, épaissis d'usage, semblent être un linceul brodé de confiance. On marche, dans l'air.

Derrière soi, on devine les derniers retentissements d'orage qui illuminent.

Tête levée, j'ai voulu trouver en moi un profond murmure. Je l'ai formulé de mes lèvres d'élève, remâché déjà plusieurs fois, pour qu'il porte dans l'atmosphère. Non pas prière, juste information de mon coeur, sur la plaine.

Alors l'ondée brusque m'a renversé. J'ai serré l'eau grenue contre mon ventre, parmi les fumées de la terre réchauffée.

Puis j'ai remarché, disant que l'eau reviendrait.

16.05.2008

DCXXXIV. - En rentrant - euh, ben en rentrant.

J'ai encore fait une connerie (?).

14.05.2008

DCXXXIII. - Je fais une connerie je fais une connerie je fais une connerie...

Clic.

Ce sera l'Islande, seul, début août.

À cheval.

Clic. Plus de retour possible.

12.05.2008

DCXXXII. - Toile, terre, chair (Merisi).

Toile, terre, chair (Merisi) - 1.

Toile, terre, chair (Merisi) - 2.

Toile, terre, chair (Merisi) - 3.

Toile, terre, chair (Merisi) - 4.

DCXXXI. - From rags to riches.

Chaque année, je me plante lorsque je calcule mon impôt. J'ai beau reprendre toutes les formules de calcul, pas toujours très claires, fournies diligemment par le fisc, je trouve toujours au-dessus de ce que le Croc à Phynance en fin de compte me réclame.

Pas plus mal pour mes petites économies de parisien égoïste et célibataire, support de la Nation, des femmes au foyer et du Grand Capital, qui n'aura jamais rien en retour (enfin, n'exagérons pas).

Ceci étant, là ça fait mal. Je vais pas me plaindre d'avoir un revenu imposable qui a augmenté d'un modeste 40%, même si plus personne ne veut de bouquets de fleurs quand j'ai envie d'en offrir, jour férié ou pas. Mais le changement de tranches fiscales, ça se sent. Ouch. Moi qui me demandait quoi faire de mon argent surnuméraire.

Bon, je me dis que mon impôt paiera un thésard qui nous fera avancer sur des sujets intéressants. C'est toujours mieux que d'imaginer que ça paiera un aller-retour ministériel en jet privé, ou les petits plats du Fouquet's.

Qui a dit que je n'étais pas baisable ?

DCXXXI. - Contes modernes. - La malle-poste.

Le fait qu’il y ait un collège sur la place ne surprenait plus trop personne, bien que l’on ne se souvienne non plus à la reconnaissance de quel illustre personnage ayant dormi à l’auberge on devait ça. Le village n’était pas réputé pour être inscrit sur les cartes, encore moins dans les livres d’histoire. On avait réussi à grand coup de relation à y faire tenir une classe et un professeur, et, surtout, à le maintenir. Encore un miracle, bien qu’on supposât lors des veillées que les fréquents allers-retours du maire au chef-lieu, et surtout les relations de l’ancienne guerre, devaient un peu expliquer ceci ou cela.

Quoi qu’il en soit c’était là qu’une autre incongruité administrative avait établi l’arrêt de la poste hebdomadaire. L’élégant cervelet des Ponts et Chaussées qui avait réussi à expectorer une telle concentration de modernité de son faux-col de celluloïd avait dû se dire qu’atteignant ainsi le point critique les Lumières se répandraient sur tout le village jusqu’aux confins des coteaux et des vallées. Cela et les murs communaux repeints de merde et de vieilles pages de Bible aux derniers commices, qui avaient été houleux quant à la justesse de l’arrêt de la poste, n’avaient pas interdit pour autant au maire de se maintenir à un fauteuil qu’il tenait de son père, et même au-delà si un retraité quelconque s’amusait à remonter les couloirs d’archives jusqu’à la Révolution.

Les amandiers qu’on y avait planté à cette époque où l’enthousiasme un tantinet forcé sur les bords pensait qu’en mettant des arbres pas d’ici on pourrait plus facilement s’adapter aux idées nouvelles commençaient à battre de l’aile sous les derniers embruns de poussière que la nuit déposait sur les feuilles bleutées. L’animation s’efforçait de battre son plein, mais à quatre heures du matin l’été en campagne aussi est difficile. Depuis deux heures déjà on voyait le soupirail du boulanger traversé d’ombres jaunes et noires, mais c’était chose courante et surtout du côté respectable de la place, vers la mairie. Le vent commença à bouger les branches dans un lent balancement à peine perceptible lorsqu’une couverture suivie de quelques jambes se mit à longer la fontaine, se gardant des éclats d’eau. Le maître de poste suspendit un cornet aux grilles du collège, poussa une pierre de la pointe de ses bottes crasseuses et attendit.

Une autre ombre, penchée comme pour tenir un ventre enceint lorsqu’il fait froid, le rejoignit de l’autre côté de la place. C’était sa femme, qui apportait le tabouret. Il s’y assit et, ayant rajusté sa couverture, elle retourna vers les ombres conjugales : lorsqu’il commençait aussi tôt, il appréciait une daube et elle ainsi ne dormait pas de la nuit. Lui, se gardant bien de penser qu’elle serait encore loupé, cherchait dans son gousset l’inspiration. Il trouva de vieux bouts de fil, du papier, quelques rognures d’ongles et de nez où surnageaient les fils torsadés du tabac. L’allumette illumina son nez lorsqu’il se dit qu’il pouvait après tout prétendre aux mêmes mensonges que la semaine passée. Après tout ça marchait en politique.

La place était grise comme toutes les semaines, d’un gris bleuté où les ombres se formaient pas lents dégradés. L’habitude transmise de gène en gène pouvait seule permettre de reconnaître la colonne renversée à côté de l’église, celle où il ne s’était rien passée mais qui restait malgré tout couchée comme une relique que les chiens compissaient avec une régularité d’astronome. Il y avait des carrés d’ombres qui étaient parfois une rue, d’autre des bâtiments. La nuit, d’un bleuté noirci, laissait progressivement passer les haillons métalliques de l’aube, percés ça et là de brins lumineux.

Sursaut. Un pan de porte, derrière l’église, avait claqué. Le vent, sûrement, alors que Marie en était déjà à la barrière de l’enclos. Pressée comme elle l’était, alors le rejoignait toujours en premier. Il devinait déjà le frottement de ses chevilles l’une contre l’autre, alors qu’elle tressautait sur les pavés. Sans avoir à lever la tête, il sut qu’elle ralentissait un peu, le long du banc, pour y poser un instant sa main et caresser la trace de crasse et de sueur que le temps avait laissé à force d’échanges dominicaux et de dos qui attendaient les enterrements. Voilà des années qu’elle devait faire ça. Il laissa tomber le mégot dans la poussière, le repoussant d’une chiquenaude vers un tas de crotin.

« Bonjour, Marie.

- Bonjour, Pierre. »

Et elle s’appuya comme chaque semaine à quelques mètres, contre la grille. Le maître de poste leva alors les yeux vers le cornet, qui se brunissait lentement alors que la rue du Pavois laissait lentement pénétrer une lumière grise et rampante. Les cailloux et les pierres, aussi minuscules qu’ils fussent, laissaient courir derrière eux d’immenses traînées de velours au noir profond, dans une lente procession cérémonieuse vers l’aube.

« Il va bien ?

- Oui. Enfin. Comme toujours, tu sais. Pas grand’chose à dire, pas grand’chose à en dire.

- Et son moral ?

- Je sais plus. Comment veux-tu que je sache ?

- Mh. Tu es tôt ce matin.

- C’est vrai. Des choses à faire. »

Le sommet des pierres, sur la rue, s’étaient brusquement nappés d’une lumière laiteuse. On commençait à voir au bas du ciel les défilés d’arbres qui découpaient leurs allures de lances engraissées sur les mouchetures des nuages. Une ombre planait vers la combe, ce pouvait être une buse, ou n’importe quoi d’autre. Sorti des chevaux, il n’avait jamais été très bon en quoi que ce soit. Ce ne serait pas demain qu’il pourrait jouer au vieux singe devant les récolteurs de tradition. On entendit des pas qui traînaient, lourdement. Le maître de poste se dressa, frotta son pantalon du revers de la couverture.

« Je vais chercher le train de la poste. Tu m’accompagnes ?

- C’est Jeanne. »

Pierre haussa les épaules, salua du bout des doigts les cageots qui tressautaient sur une brouette que poussait une vieille. Il passa au vent pour éviter l’odeur de plumes mouillées et de fiente que les volailles terrifiées laissaient tomber à la cadence des cahots.

Quand il revint, l’air avait pris cette consistance fraîche et bleutée des aubes qui n’en finiront pas de naître, avant les jours qui n’en finiront pas d’étouffer. Les chevaux se laissaient guider, seule la vieille jument encensait à qui peut mieux, vérifiant que l’air était bien là et qu’il ne mentait pas sur la journée. Dans le chêne les pépiements des moineaux prenaient de l’assurance. À côté du collège désormais trois armures de couvertures et de balluchons attendaient. Les volailles, plumes ébouriffées par la brise, poussaient leurs yeux exhorbités entre les mailles d’osier. Quelques tomates reposaient sur leurs feuilles soigneusement préservées pour l’odeur, à côté de gousses d’ail encore violettes et molles.

Sur la rue du Pavois, les tissages des cailloux et de la lumière se mirent à trembloter, puis à trembler. Les oiseaux s’envolèrent, faisant tomber des glands précoces. Un claquement monta de la rue, puis un autre. Un lourd grondement de cuir et de fer rampait le long des murs, suivait les interstices des portes. Un chat fit mine de s’enfuir, avant de rejoindre le recoin d’une porte cochère. Le long des façades, les volets s’ouvrirent avec affolement. On entendait les râclements des fers, le cri des courroies distendues par l’écume. Les poules de Jeanne essayèrent de battre des ailes tandis qu’elle tenait leur empilement de cages.

Les roues battues de lumière, la malle-poste tangua sur la place comme un jugement dernier.

Les fers des quatre chevaux battaient la terre avec des éclats d’incendie, les ressorts immenses continuaient de gémir et de pester tandis que le postillon aux yeux noircis de fatigue guidait l’atelage jusqu’aux grilles du collège. Le cheval de brancard gauche montrait le plus des signes de fatigue : ce n’était pas de tout repos de tirer et de porter le postillon. Surtout celui-ci, qui avait du poids et la vessie lourde.

Pierre aida à descendre, et ôta les sangles de la poste, pour qu’on mette les chevaux frais. Des mains tendirent des licous, tirèrent des sangles. Les bagages descendirent, rapidement, dans le même ballet usuel qui se répétait de semaine en semaine. L’un des chevaux roulait son œil, jetant la tête en arrière pendant qu’il frappait un caillou de la pointe d’un sabot. Les autres pissaient lentement des rivières d’urine qui se rejoignaient pour longer la grille du collège. Certaines femmes, surtout Jeanne, avaient toujours du mal à les enjamber. Récriminations habituelles, surtout lorsqu’il s’agit de monter.

Le maître de poste ôta son cornet de la grille après avoir poussé la porte de la malle. Les chevaux renaclèrent pesamment pendant que le postillon monta. Il tirait un peu trop les crins de son cheval, tout de même.

« Pierre ! – c’était Marie.

- Oui ?

- Pierre, je ne reviendrai pas. Je te quitte. Je vous quitte. C’est fini.

- Mais, Marie.

- Sonne, s’il te plaît. Tais-toi. »

Pierre alors souffla dans son cornet les dernières ombres de la nuit des notes comme des bulles, qui montèrent et s’évanouirent.

08.05.2008

DCXXX. - En lisant, en ouèbant (épiphanie du 8).

Je viens enfin de comprendre ce que signifiaient les termes de geek, d'emo de yabu et de tabu. Ca sert à quelque chose d'acheter de temps en temps Technikart.

Au moins je peux mettre des noms et me la péter.

07.05.2008

DCXXIX. - Nouage de cravate.

On entend les voitures qui s'égrenent vers la place Mousinho de Albuquerque. Le ciel est humide, lavé à travers la fenêtre de l'hôtel. D'où je suis, cette fois, je ne vois pas la brume de l'Océan. Une mouette tout juste esquissée passe rapidement, floue et grise, sur l'immeuble d'en face et les ferronneries de la loggia.

Je tire la cravate de la chaise, allume distraitement la télévision aux 47 chaînes, toutes d'information, locales ou anglo-saxonnes. Beaucoup de vide, ou du ridicule sur la BBC, sans compter les telenovelas qui font fureur ici. Les trois chaînes musicales passent des choses inutiles, avec mijaurées ou proto-bad-boy section emo. Je laisse des doigts courir sur un clavier, ce doit être du Chopin, pour aller jusqu'au miroir.

J'en suis au deuxième essai, quand de simples accords arrêtent ma main. Une voix pure et légère s'élève, puissante, parfaite impériale sur les frottements imparfaits de l'orchestre.

Je suis grand, je me contente de déglutir et de me retourner vers l'écran. Il est beau, brun, et sur le blanc de la chemise on devine les premières marques de la barbe. Cela a dû être pris le soir, comme souvent. Sa voix claire pleure les larmes de Rinaldo, et moi je le regarde. Emu.

Ce soir, une jeune fille a sautillé dans la rue, chantant Porque te vas.

04.05.2008

DCXXVIII. - Tiens, au passage, deux exhumations.

- 1 -

Quand le Seigneur dans les silences
Où les prières ne vont pas
Se vantait de nos souffrances,
Puisant ses monstrueux repas,

Il mettait à Ses poings livides
Des ossements pour bracelets,
Bouchant Ses stigmates putrides
Des nauséabonds osselets

Que Ses pieds baignés de blasphèmes
Faisaient jaillir à petits bruits
Du sang qui leur servait de chrême
Et où les Saints étaient recuits.

Quand Il goûtait la chair vivante
Tachant de gras Son menton noir,
Les Séraphins sans épouvante
Lui présentaient un grand miroir

Festonné des hymens des Vierges,
Des viols et des crimes du temps,
Pour qu’Il lorgne, parmi les cierges,
Les humains condamner Satan.


  - 2 -


Je suis la peur, je suis la faim,
Je suis la soif sur le chemin,
Le corbeau autour du défunt,
Le loqueteux qui tend la main,

Je suis le cercueil de sapin,
Le sein flétri, le vieux vagin,
Le plaisir payé du rapin,
Le corps aperçu comme engin,

Je suis l’ivrogne sans sequin,
Je suis le ventre usé de vin,
Je suis Jehan, je suis Faquin,
Le pendu pourri du ravin,

Je suis la boue et l’assassin,
Tout l’oublié, tout ce qui geint,
Le vol absout, le tue-larcin,
Le mal-fini – je suis l’humain.
</center>

DCXXVII. - Bullets.

Je regarde mon corps dans le miroir de la salle de bain. Les bouts qu'on devine ; je ne vais pas aller dans le salon pour ça, même pour m'y voir entier. Mon corps n'a rien d'attirant. Il est gras, flasque, a le dos voûté. On y ressent qu'une chose, le manque d'énergie.

Je conçois que je puisse ne pas attirer, qui que ce soit. Au pire, les désespérés. Ceux prêts à tout pour la jouissance d'un instant.

Mon regard seul s'échappe. Je le sais facilement incisif, mordant - méprisant. Lui seul trouble, il est ma force. Cachée derrière mes lunettes de loup vénitien. Mon regard ce matin est trouble, comme hésitant. J'ai une sensation de temps perdu. Cela m'arrive assez régulièrement - s'enliser dans le poids des regrets, des remords, des peines. Des futilités comme des choses plus importantes. Des souvenirs, sans plus aucune tangibilité, comme des sentiments toujours présents.

(pourquoi as-tu ouvert la porte, je voudrais te dire que je t'aime, tu te souviens de la rue de la République ? et caetera)

Comme une libération j'ai demandé à Gauvain de me tondre les cheveux. Ce qu'il a fait, plein d'hésitations. Je ne sais pas en fait s'il ne s'agit pas plutôt d'un renoncement.À quoi - je ne sais pas encore - je ne saurai pas encore. À croire qu'à temps me plaindre je ne suis qu'un pauvre égoïste, ce qui doit être un peu vrai.

Enfant, j'avais été marqué par l'image de Saint François. Quand j'étais dans cet état, je disais que je faisais mon Saint François. Car j'avais dû apprendre quelque part que François, lorsqu'il eut les stigmates, se les frottait maladivement ; je croyais qu'à la fois il les entretenait, et les voulait cacher. Peut-être n'avais-je pas tort.

L'épaisseur de mon corps ne change pas, dans le miroir, comme une épaisse scarification sur la main d'un frère prêcheur. Lèpre et sainteté. Bure épaisse et suintante trempant dans la soue au rythme des pas. Ces jours de lassitude, je voudrais effacer tout cela comme les traits sous la gomme. Renvoyer François à sa lèpre, juché sur le char qui le ramenait au Transito, mon corps à la glèbe comme un sursaut inutile.

Pourtant sur cela s'élève le soleil radieux. Le matin parfois il m'arrive de vouloir, sur ma tête, dresser les mains et chanter un hymne. Je ne sais si je peux me dire enfant du sud, ce serait exagéré - pourtant mon coeur reste celui au vent iridescent de la Méditerranée, fait de rafales et d'accalmies, de gorge sèche et de pierre rouge. Ce n'est jamais qu'un phantasme, ce sol d'herbes crissantes et de pierres coupantes, je le sais. D'abres tordus coupés par la lumière. De graviers coulant sous les pas en éclats de calcaire.

Je voudrais dire les montagnes sèches qu'humecte à peine, comme une bénédiction, la nuit lorsqu'elle se lève sous les moireurs mouchetées de rose. Le nuage bleu profond, légèrement noirci, qui surplombe toujours l'écharpe de l'aube. Je voudrais dire le sommeil des collines, perché dans la poussière, les mains arrachées aux orties, quand le regard s'étreint dans la fulgurance d'une plaine où brillent, pointes d'aluminium, les tours lointaines de la ville. Le large rasoir de la mer, à l'orgueil de bouclier métallique.

Je voudrais dire les pluies d'aiguilles qui tombent des pins, dans les craquements des troncs. Les renfoncements de roche et les brisures de l'eau déchirée sur les arêtes qui bave dans les recoins d'épaisses flaques de saumure. N'être qu'une cendre, plaquée contre les parois ici, soufflée là.

Je voudrais dire Io Péan. Je voudrais dire "et toi, je te salue, fils de Zeus et de Lètô ! Et je me souviendrai toujours de toi et des autres chants."

Alors j'enferme mon crâne sous le casque de l'herbe fraîche, et je somnole.

DCXXVII. - Bullets.

Je regarde mon corps dans le miroir de la salle de bain. Les bouts qu'on devine ; je ne vais pas aller dans le salon pour ça, même pour m'y voir entier. Mon corps n'a rien d'attirant. Il est gras, flasque, a le dos voûté. On y ressent qu'une chose, le manque d'énergie.

Je conçois que je puisse ne pas attirer, qui que ce soit. Au pire, les désespérés. Ceux prêts à tout pour la jouissance d'un instant.

Mon regard seul s'échappe. Je le sais facilement incisif, mordant - méprisant. Lui seul trouble, il est ma force. Cachée derrière mes lunettes de loup vénitien. Mon regard ce matin est trouble, comme hésitant. J'ai une sensation de temps perdu. Cela m'arrive assez régulièrement - s'enliser dans le poids des regrets, des remords, des peines. Des futilités comme des choses plus importantes. Des souvenirs, sans plus aucune tangibilité, comme des sentiments toujours présents.

(pourquoi as-tu ouvert la porte, je voudrais te dire que je t'aime, tu te souviens de la rue de la République ? et caetera)

Comme une libération j'ai demandé à Gauvain de me tondre les cheveux. Ce qu'il a fait, plein d'hésitations. Je ne sais pas en fait s'il ne s'agit pas plutôt d'un renoncement.À quoi - je ne sais pas encore - je ne saurai pas encore. À croire qu'à temps me plaindre je ne suis qu'un pauvre égoïste, ce qui doit être un peu vrai.

Enfant, j'avais été marqué par l'image de Saint François. Quand j'étais dans cet état, je disais que je faisais mon Saint François. Car j'avais dû apprendre quelque part que François, lorsqu'il eut les stigmates, se les frottait maladivement ; je croyais qu'à la fois il les entretenait, et les voulait cacher. Peut-être n'avais-je pas tort.

L'épaisseur de mon corps ne change pas, dans le miroir, comme une épaisse scarification sur la main d'un frère prêcheur. Lèpre et sainteté. Bure épaisse et suintante trempant dans la soue au rythme des pas. Ces jours de lassitude, je voudrais effacer tout cela comme les traits sous la gomme. Renvoyer François à sa lèpre, juché sur le char qui le ramenait au Transito, mon corps à la glèbe comme un sursaut inutile.

Pourtant sur cela s'élève le soleil radieux. Le matin parfois il m'arrive de vouloir, sur ma tête, dresser les mains et chanter un hymne. Je ne sais si je peux me dire enfant du sud, ce serait exagéré - pourtant mon coeur reste celui au vent iridescent de la Méditerranée, fait de rafales et d'accalmies, de gorge sèche et de pierre rouge. Ce n'est jamais qu'un phantasme, ce sol d'herbes crissantes et de pierres coupantes, je le sais. D'abres tordus coupés par la lumière. De graviers coulant sous les pas en éclats de calcaire.

Je voudrais dire les montagnes sèches qu'humecte à peine, comme une bénédiction, la nuit lorsqu'elle se lève sous les moireurs mouchetées de rose. Le nuage bleu profond, légèrement noirci, qui surplombe toujours l'écharpe de l'aube. Je voudrais dire le sommeil des collines, perché dans la poussière, les mains arrachées aux orties, quand le regard s'étreint dans la fulgurance d'une plaine où brillent, pointes d'aluminium, les tours lointaines de la ville. Le large rasoir de la mer, à l'orgueil de bouclier métallique.

Je voudrais dire les pluies d'aiguilles qui tombent des pins, dans les craquements des troncs. Les renfoncements de roche et les brisures de l'eau déchirée sur les arêtes qui bave dans les recoins d'épaisses flaques de saumure. N'être qu'une cendre, plaquée contre les parois ici, soufflée là.

Je voudrais dire Io Péan. Je voudrais dire "et toi, je te salue, fils de Zeus et de Lètô ! Et je me souviendrai toujours de toi et des autres chants."

Alors j'enferme mon crâne sous le casque de l'herbe fraîche, et je somnole.

03.05.2008

DCXXVI. - Le moustique.

Deux jours. Deux jours que je ne suis parvenu à rien.

J'ai des idées, au moins trois je crois. Et je n'arrive même pas à dessiner un bout de jambe. Je bloque.

Je me suis réfugié dans mon café, calé dans un vieux fauteuil de dentiste, en bois. Je n'arrivais pas à lire non plus. À côté des grands miroirs peints de rouge et de bonshommes, une femme vendait à une tenancière sa chair et son texte. J'ai eu envie de les prendre en photo, je ne l'ai pas fait.

Voilà des jours que je regarde des dévédés, sans trop rien faire, bullant. L'avantage est que je sais qui est Peter Petrelli, désormais. Je me sens pourtant inutile, impuissant. Vidé de ma force. Accessoirement, j'ai eu envie d'envoyer du muguet, je ne l'ai pas fait. Manu m'a tué pour ça (ne l'avoir pas fait).

Si jamais force il y a eu. Impression d'être un moustique coincé dans une lampe à huile.

J'ai tout gommé, à traits rageurs. Et bois du Calvados, fumant mon dernier cigare, désespéré.